Le mythe des Juifs organisateurs de la traite négrière trouve son origine dans un pamphlet publié à compte d'auteur en 1968 par un certain Walter White , lui-même inspiré du pamphlet antisémite Le Juif international de Henry Ford, paru en 1920. Il est ensuite relayé par l'extrême droite américaine, dont le Ku Klux Klan. Dans les années 2000, l’allégation est reprise par des personnalités liées à l’extrême droite.
La réalité historique est tout autre. Au Moyen Âge, l'Église catholique interdit aux Juifs l'emploi d'esclaves et de serviteurs chrétiensHistoire des Juifs - Troisième période - La dispersion - Première époque — Le recueillement après la chute - Chapitre XI — Les Juifs dans la Babylonie et en Europe — (jusque vers 650) mais les autorise à pratiquer le commerce d'esclaves païens. Du au , les grands États européens et les Compagnies des Indes britannique, française et néerlandaise pratiquent la traite des esclaves à laquelle participent quelques marchands juifs pendant que le sud des États-Unis maintient cet usage jusqu'à la guerre de Sécession. Dans ces États du Sud, en 1830, on compte 120 Juifs parmi les propriétaires de plus de 20 esclaves, et 20 Juifs parmi les propriétaires de plus de 50 esclaves.
L'esclavage selon la loi juive
vignette|Joseph est vendu par ses frères, Ch. Foster, 1873. Nulle part dans les commandements juifs, il n'est demandé d'asservir quiconque. Aussi la langue hébraïque ne possède-t-elle pas de terme propre signifiant « esclave ». Le mot eved est construit sur la racine avad qui veut dire « travailler » et est traduit selon le contexte et le traducteur par « serviteur », « travailleur » ou « esclave ». Ainsi, Eliezer est le serviteur (eved) d'Abraham ou les sujets du roi sont ses serviteurs (avadim)Philon d'Alexandrie () remarque : , cité par M. Bohrmann in Dialogues d'histoire ancienne 24/2, Presses universitaires franc-comtoises, 1998, ..
L'esclavage est un statut personnel que l'on trouve chez la plupart des peuples de l'AntiquitéAu musée du Louvre à Paris, une tablette d'argile mésopotamienne inscrit l'achat d'une esclave par un prince de Lagash (actuel Irak), de la période Akkad, v. 2250 av. J.-C. Voir en ligne. et qui est mentionné dans le Pentateuque (Torah) de l'Ancien Testament dit aussi Bible hébraïque : Joseph a été vendu comme esclave par ses frèresGenèse 37:1-36. et les Hébreux sont eux-mêmes décrits dans la Bible comme esclaves chez les Égyptiens. Après leur libération de la servitude, la loi donnée par YHWH (Dieu) à Moïse leur impose d'accorder à leurs esclaves des protections particulières n'existant nulle part ailleurs dans les sociétés de cette époque : il est interdit de les faire travailler le jour du SabbatEx. 20:8-11 et Deut. 5:12-13 : ., ils ont non seulement le droit à l'émancipation la septième année (ou année sabbatique), mais doivent être libérés de tout engagement après sept cycles sabbatiques, l'Année du JubiléLévitique (25:8–13) Mishpatim: Jewish Tradition and Slavery By Rabbi Jeffrey Schein, citing Parashat Mishpatim, Exodus 21:1 - 24:18 Mishnah: The Oral Law by Harry Gersh. Behrman House, Inc. 1984. . Un esclave qui est emmené en Terre d'Israël devient libre dès qu'il en a touché le sol "Responsa of Geonim", section 12, cité dans Slave Trade, (Jewish Encyclopedia, 1906).. Une autre règle est mentionnée dans l'Exode : Et s’il fait tomber une dent à son esclave, homme ou femme, il le mettra en liberté, pour prix de sa dent..
Le code de l’AllianceDans un sens religieux, "alliance" signifie "témoignage" ou "testament". comprend deux ensembles de règles distincts pour l’esclave hébreu (eved ivri, Lévitique 25:39-43) et pour l’esclave étranger, provenant des peuplades alentour ou leur engeance, considéré comme une propriété héritable (Lévitique 25:44-46). Les derniers proviennent de populations vaincues ou vassales, les premiers se vendent du fait de leur extrême pauvreté, ou pour payer leurs dettes financière ou judiciaire car peuple longtemps nomade, les Hébreux ne possédaient pas de prison« Si un voleur est pris sur le fait d'effraction (...) il doit réparer et s'il ne le peut, il sera vendu pour son vol. », Ex. 22:2-3.. La misère ou l'envie peut ainsi mener à l'esclavage : un voleur, reconnu juridiquement coupable et insolvable, peut être vendu comme esclave le temps qu'il s'acquitte du remboursement de son larcinExode 22:3. : il n'existait pas de prison chez le peuple hébreu, longtemps nomade. L'esclave cananéen (non-juif donc) appartient à son maître, pour toujours mais le maître ne dispose pas pour autant de la vie de l'esclave, laquelle appartient à Dieu.
Le Talmud réglemente aussi le statut de l'esclaveTalmud de Babylone, traités Makot 8b, Kiddoushin 22a, Arakhin 28b, etc. : il condamne le propriétaire d'un esclave à libérer celui-ci sur le champ si le maître blesse l'esclave. En outre, l'esclave doit être logé, vêtu et nourri :
Le Talmud de Babylone, traité Kiddouchine 22a, résume : « Qui s'achète un esclave, s'achète un maître ».
Histoire Haut Moyen Âge et réseaux commerciaux internationaux L'esclavage est une institution juridique et économique commune à la plupart des sociétés antiques et médiévales. Dans l'Europe chrétienne, bien que l'esclavage recule au profit du servage dans les domaines agricoles, il persiste comme pratique légale tout au long du Moyen Âge, particulièrement en Méditerranée et dans les zones de contact avec les mondes slave et musulman..
Au sein du judaïsme, si la législation religieuse restreint puis interdit l'esclavage de coreligionnaires, elle autorise la possession d'esclaves non juifs. Toutefois, cette pratique est soumise à des prescriptions rituelles et éthiques spécifiques : l'esclave intégré au foyer doit respecter le repos du Shabbat et bénéficie de protections légales contre les mauvais traitements excessifs, fondées sur les textes bibliquesExode 21:26-27 et les commentaires rabbiniques...
Durant le haut Moyen Âge, le cadre légal du commerce d'esclaves par des Juifs repose sur des actes officiels visant à encadrer leurs activités tout en protégeant les esclaves chrétiens. Dès 492, le pape Gélase Ier intervient pour réguler le transfert d'esclaves non chrétiensCette tension entre les impératifs économiques des marchands et les exigences religieuses de l'Église est analysée en détail par Michael McCormick, notamment lors des conflits entre l'empereur Louis le Pieux et l'évêque Agobard de Lyon au sujet du baptême des esclaves. Voir de la Gaule vers l'Italie par des marchands juifs. Sous les Carolingiens, l'empereur Louis le Pieux (778-840) octroie des lettres de protection garantissant aux marchands juifs le droit d'acquérir et de vendre des esclaves étrangers (non chrétiens) au sein de l'Empire., une pratique qui s'inscrit alors dans les dynamiques de reprise économique de l'Europe occidentale.
À partir du , l'Église multiplie les décrets visant à restreindre ou interdire la possession d'esclaves chrétiens par des Juifs, justifiant ces mesures par la volonté d'empêcher le prosélytisme ou la conversion de coreligionnaires au judaïsme. Cette volonté législative s'exprime précocement lors des troisième et quatrième conciles d'Orléans, en 538 et 541, qui interdisent aux Juifs de posséder des esclaves ou d'employer des serviteurs chrétiens. L'interdiction est réitérée au premier concile de Mâcon en 581Essai sur l'asile religieux dans l'Empire romain et la monarchie française, deuxième article, "Le Premier concile de Mâcon trancha ces difficultés en proclamant que tout esclave chrétien pourrait être racheté à raison de douze sous, soit pour la liberté, soit pour l'esclavage.", Charles de Robillard de Beaurepaire, Bibliothèque de l'École des chartes, année 1853, lequel autorise explicitement les chrétiens à racheter les esclaves possédés par des Juifs pour une somme fixée.
Entre 590 et 604, le pape Grégoire le Grand appuie ces décisions conciliaires dans sa correspondance, s'opposant à la détention d'esclaves chrétiens au nom de la protection de leur foi. Le mouvement s'intensifie en Espagne wisigothique avec le quatrième concile de Tolède en 633, dont les mesures de confiscation sont par la suite intégrées au code de lois wisigothiques (Lex Visigothorum)., tandis qu'en Gaule, le concile de Chalon (9 canon) confirme ces interdictions en 650.
Ces prescriptions demeurent une constante doctrinale répétée lors de divers synodes entre les et , notamment à SzabolcsJassuda Bédarride, Les Juifs en France, en Italie et en Espagne, Michel Lévy Frères - Libraires Éditeurs, Paris, .Michèle Gaillard, Anne Wagner, Les sociétés en Europe du milieu du à la fin du , Éditions Bréal, 2002, . en 1092, à Gand en 1112, lors du concile de Narbonne en 1227, puis à Béziers (1246). Cependant, la fréquence de ces décrets diminue après le milieu du ; ce déclin reflète moins une tolérance accrue qu'une mutation profonde des structures socio-économiques, marquée par le recul de l'esclavage domestique en Europe de l'Ouest au profit du servage et par l'imposition de mesures de ségrégation plus strictes excluant les Juifs de la possession foncière et servile.vignette|gauche|alt=Routes commerciales des Radhanites|Carte de l'Eurasie et de l'Afrique du Nord, vers 870 apr. J.-C. Les routes commerciales des marchands juifs radhanites sont indiquées en bleu. Les autres routes commerciales importantes sont représentées en violet. Les villes abritant d'importantes communautés juives sont indiquées en brun. Certains itinéraires sont hypothétiques.
Sur le plan économique, le rôle des marchands juifs s'inscrit dans les réseaux de commerce international reliant l'Europe carolingienne au monde musulman. Au , le géographe perse Ibn Khordadbeh décrit l'activité des marchands Radhanites, qui empruntent plusieurs routes transcontinentales d'Est en Ouest, transportant notamment des esclaves, des épées franques, de la soie et des épices.
Cette activité est particulièrement documentée dans les zones de contact avec le monde slave. L'historien Michael McCormick de l'université Harvard souligne que l'expansion germanique vers l'Est au haut Moyen Âge génère de nombreux captifs (les Saqaliba), que des réseaux de marchands, notamment juifs, acheminent vers les marchés méditerranéens et les califats d'Orient ou d'Andalousie. L'historien médiéviste Salomon Grayzel décrit ainsi ce mécanisme :
Des centres de transit spécialisés apparaissent alors : c'est le cas de Verdun vers l'an 949, où l'évêque Liutprand de Crémone signale la présence de marchands juifs exportant des esclaves vers l'Espagne musulmane, où ils étaient très recherchés comme gardes palatins ou fonctionnaires..
Dans ce contexte, les protections impériales, telles que les chartes accordées par Louis le Pieux, ne sont pas de simples tolérances religieuses mais des outils économiques visant à garantir la fluidité des échanges de marchandises et de main-d'œuvre, à condition que les esclaves ne soient pas baptisés, préservant ainsi l'équilibre diplomatique avec l'Église.
vignette|Saint Adalbert de Prague plaide auprès de Boleslas II, duc de Bohême, pour la libération des esclaves chrétiens par leurs maîtres, marchands juifs (radhanites), Gniezno Door, v. 1170
L'implication d'acteurs chrétiens dans ce commerce est également attestée, révélant une collaboration pragmatique malgré les interdits doctrinaux. Au début du , l'empereur Henri II intervient pour dénoncer le margrave de Meissen, accusé de vendre ses propres sujets à des marchands juifs. Parallèlement, dans le duché de Bavière, les autorités ecclésiastiques intègrent de fait ce trafic dans le système fiscal en exigeant que les marchands, juifs comme chrétiens, s'acquittent d'une taxe sur les esclaves transportés. Cette pratique fiscale est documentée jusqu'à Coblence vers 1100, où les commerçants juifs versaient une redevance pour chaque esclave détenu.