La présence d’un verbe correspondant au verbe français être, et généralement appelé copule (lat. copula « lien, union [en particulier : de mots] »), constitue un trait commun à toutes les langues indo-européennes. Cet article présente l'origine des formes de ce verbe attestées dans différentes langues, anciennes et actuelles, à partir des formes dont on postule l'existence dans la protolangue indo-européenne (ou « proto-indo-européen », ci-après abrégé i.-e.).
Caractéristiques générales
Ce verbe a deux significations de base. Dans un contexte peu marqué, c’est simplement une copule (« Je suis fatigué », « Il est là », « C'est une honte ! »), c’est-à-dire une fonction qui peut être exprimée très différemment dans des langues non indo-européennes. Dans un contexte plus marqué, il exprime l’existence (« Je pense, donc je suis ») ; la ligne de partage entre les deux n’étant pas toujours facile à tracer. Certaines traditions grammaticales réservent une place à part au verbe substantif (« Il est artiste »), à savoir « "être" considéré comme exprimant l'existence réelle ou "substantielle" par opposition aux autres verbes, propres à exprimer l'accident » J. Marouzeau, Lexique de la terminologie linguistique (édition citée: Paris, Paul Geuthner, 1961 ( éd.).
De surcroît, beaucoup de langues indo-européennes utilisent ce verbe en tant qu’auxiliaire pour la formation de temps grammaticaux composés (présent progressif anglais « I’m working », passé composé français « Je suis entré »…) On trouvera beaucoup d’autres emplois et valeurs dans les diverses langues. Par exemple, bien qu’à la base, « être » soit un verbe statif, l’anglais le fait fonctionner comme un verbe dynamique dans des expressions figées (ex : You are being very annoying « tu te conduis de façon exaspérante »); le français familier et le russe en font un verbe de déplacement (fr. fam. « J'ai jamais été à Paris », r. Ja nikogda ne byl v Pariže); l'allemand dit 2 und 2 sind 4 [litt. « 2 et 2 sont 4 »] là où le français dit font.
La copule est le verbe le plus irrégulier dans de nombreuses langues indo-européennes. Cela est dû partiellement à sa grande fréquence d’emploi, mais aussi au fait que le proto-indo-européen offrait plusieurs verbes susceptibles d’assurer ces fonctions, avec pour résultat que les langues filles ont eu tendance à former, de différentes manières, des paradigmes de verbes supplétifs. Le présent article décrit la manière dont les formes irrégulières se sont développées à partir d’une série de racines.
Les racines indo-européennes *h₁es- La racine *h₁es- était certainement déjà une copule en proto-indo-européenMême si le skr asus « vie, existence » a autorisé certains à y lire également le sens « vivre ». On sait qu'il s'agit de l'interprétation dont partait Martin Heidegger dans son Introduction à la métaphysique (chap.2 : « Sur la grammaire et l'étymologie du mot être » [trad. française 1967, original 1952]); énumérant les trois principales racines IE, Heidegger résumait ainsi l'étymon de l'all. sein / bin / war: « vivre, s'épanouir, demeurer ». Le degré plein timbre e (voir Alternance vocalique) se retrouve dans certaines formes telles que l’anglais is, l’allemand ist, le latin ou le français est, tandis que le degré zéro a produit des formes commençant par /s/, comme le sanskrit védique smas ( pl. sánti) ou l’allemand sind, le latin sumus ou le français sommes. En i.-e., *h₁es- était un verbe athématique en -mi, c’est-à-dire que la du singulier était *h₁esmi ; cette flexion a survécu dans le sanskrit asmi, le vieux slave есмь (jesmĭ), l’anglais am, etc.
On reconstruit généralement l’indicatif présent du verbe pour le proto-indo-européen comme suit :
Personne Singulier Pluriel 1 *h₁és-mi *h₁s-més 2 *h₁és-si (déjà réduit en i.-e. à *h₁ési) *h₁s-th₁é 3 *h₁és-ti *h₁s-énti
*bʰuH-
La racine *bʰuH- (où H représente une laryngale non déterminée ; *bʰueh₂- selon le LIVHelmut Rix, Lexikon der indogermanischen Verben, 2 éd., Wiesbaden, Ludwig Reichert, 2001, /, s.v.. h₂ est déduit à partir de plusieurs réflexes supposant *bʰā/ō-: alb. botë « la terre, le monde » (de *bātā), gr. phôleós « tanière, caverne », vx norr. hǿv « cour, maison », peut-être le vx slave izbaviti « sauver, épargner ».) signifiait probablement « croître », mais aussi « devenir ». C’est la source de l’infinitif anglais be et du participe been (les participes germaniques ont un suffixe en -an), aussi bien que, par exemple, du futur bithidh en gaélique écossais, ou de l’infinitif slave, comme le russe быть [byt']. Le /bh/ en i.-e. est devenu /f/ en latin, d’où le participe futur futūrus et le parfait fuī ; le latin fiō « je deviens » dérive aussi de cette racine, ainsi que le verbe grec , d’où proviennent le mot français physique. JasanoffJasanoff, Jay H., Hittite and the Indo-European Verb, Oxford University Press, 2003 (p.112) reconstruit l’indicatif présent de ce verbe comme suit :
PersonneSingulierPluriel 1 *bʰúH-i-h₂e(i) *bʰuH-i-mé- 2 *bʰúH-i-th₂e(i) *bʰuH-i-(t)é- 3 *bʰúH-i-e *bʰuH-i-énti
*h₂ues- Les avatars de *h₂ues- se traduisent tantôt « être, exister » (cf. vieil anglais wesan et hittite ḫuišzi « (sur)vivre »), tantôt « demeurer, rester » (cf. tokharien B wäs-, avestique vaŋhaiti et védique vásati), mais plus souvent encore : « passer la nuit » (cf. grec homérique íaýō, aoriste aésai et ancien irlandais foaid). Le degré plein timbre e est présent dans le participe allemand gewesen, le timbre o survit en anglais et dans l’ancien haut-allemand was, tandis que le degré long timbre e (*wēs-) a donné l’anglais were. (Le rhotacisme des formes germaniques résulte de la loi de Verner).
*h1er- La racine *h1er- signifiait « se déplacer ». C’est probablement là l’origine du radical du présent en vieux norrois : em, ert, er, erum, eruð, eru (les formes des 2s personnes ont été empruntées en anglais : art et are.)Calvert Watkins, American Heritage Dictionary of Indo-European Roots, 2 éd., 2000., et plus tard dans les langues scandinaves. D’autres spécialistes rapprochent ces formes de *h₁es- et présument une alternance grammaticale (/s/→/r/), bien que cela semble difficile à expliquer pour ce radical.
*steh₂- La racine *(s)teh₂- survit en anglais stand avec son sens original : « se tenir debout ». De cette racine provient le radical présent de ce qu’on appelle le « verbe substantif » en gaélique irlandais et écossais, respectivement tá et tha. En latin, stō, stare a conservé le sens de « être debout », jusqu’à ce que des formes locales du bas-latin ne commencent à l’utiliser comme copule dans certains contextes. De nos jours, ceci survit dans la mesure où diverses langues romanes l’utilisent comme l’une de leurs deux copules (espagnol, portugais, catalan estar). On constate aussi dans les langues romanes une tendance à utiliser un participe passé dérivé de *steh₂- pour remplacer celui qui dérive de la copule principale (italien stato, français été).
Les paradigmes résultants
Hittite Le verbe « être » en hittite est dérivé de la racine indo-européenne *h₁es-.
Indicatif présent Indicatif prétérit Impératif sg. ēšmi ešun ēšlitēšlutašallu sg. ēšši ēšta ēš sg. ēšzi ēšta ēšdu pl. (ašweni) ēšwen —— pl. ēšteni ēšten ēšten pl. ašanzi ešer ašandu
Sanskrit védique
Le verbe as « être » en sanskrit védique est dérivé de la racine indo-européenne *h₁es-.
Personne Indicatif présent actif Singulier Duel Pluriel 1. asmi svas smas 2. asi sthas stha 3. asti stas santi
bhū - « être »
Personne Indicatif présent actif Singulier Duel Pluriel 1. bhavāmi bhavāvas(i) bhavāmas(i) 2. bhavasi bhavathas bhavatha 3. bhavati bhavatas bhavanti
Grec ancien Le verbe eimi « je suis » en grec ancien est dérivé de la racine indo-européenne *h₁es-.
Indicatif présent sg. (eimi) sg. (ei, eis, essi) sg. (esti(n)) pl. (esmen, eimen) pl. (este) pl. , enti, eisi(n)
Les deux s de 2 sg. essi, attesté chez Homère et Pindare, ne sont pas d'origine : le groupe ss s'était simplifié dès le stade IE. D'autre part, 3e pl. enti, eisi paraissent reposer sur s-enti avec réinterprétation du e comme élément du radicalP. Chantraine, Morphologie historique du grec, Paris, Klincksieck, 1947, chap.235.
Langues slaves Tableau à valeur indicative. Les paradigmes des langues modernes ne sauraient être calqués sur l'état vieux slave. De nombreuses formes ont été rebâties (par exemple, l'impératif de la troisième personne du singulier en russe n'est vraisemblablement pas un avatar de l'impératif vieux slave) ; la grammaticalisation de l'aspect, les développements de l'aoriste, de l'imparfait et l'apparition du prétérit et des gérondifs ont bouleversé l'économie du système dans les divers idiomes slaves.
Remarque: En russe moderne, le verbe être au présent n'est utilisé qu'à la du singulier (pour exprimer la possession)
Vieux-slave (sans le duel) Ukrainien Vieux russe Polonais Serbo-croateBosnien = Croate = Serbe Bulgare Infinitif byti buty być biti Présent esmĭesiestĭesmŭestesǫtŭ jejejejejeje jestemjesteśjestjesteśmyjesteściesą jesam, samjesi, sijest, jejesmo, smojeste, stejesu, su Imparfait běxŭběběběxomŭběsteběšę bijah, bjeh/behbijaše, bješe/bešebijaše, bješe/bešebijasmo, bjesmo/besmobijaste, bjeste/bestebijahu, bjehu/behu Futur bǫdǫbǫdešibǫdetŭbǫdemŭbǫdetebǫdǫtŭ budubudešbude(t′)budem(o)budetebudut′ będębędzieszbędziebędziemybędzieciebędą budembudešbudebudemobudetebudu Impératif –bǫdibǫdibǫděmŭbǫdětebǫdǫ –buvaj/bud′–buvajmo/bud′mobuvajte/bud′te– ––– –bywaj/bądź–bywajmy/bądźmybywajcie/bądźcie– –budi(neka bude)budimobudite(neka budu) - -- - Conditionnel bimĭ, byxŭbi, by(stŭ)bi, bybimŭ, byxomŭbiste, bystebǫ, bišę, byšę (+ participe parfait) bihbibibismobistebiše (+ participe parfait) Participe présent actif sy m.sǫšti f.sy n. buvajučyj m.buvajuča f.buvajuče n. m. f. n. będący m.będąca f.będące n. budući m.buduća f.buduće n. (néant, sauf erreur) Participe passé actif byvŭ m.byvŭši f.byvŭ n. buvšyj m. (adj.: « ex- »)buvša f.buvše n. m. (adj.: « ex- ») f. n. Participe résultatif bylŭ m.byla f.bylo n. byłbyłabyło biobilabilo
Langues italiques
En dehors du latin, les langues italiques anciennes sont très peu attestées. Nous connaissons toutefois, en osque : set (ils sont), fiiet (ils deviennent), fufans (ils ont été) et fust (il sera) ; et en ombrien : sent (ils sont). Cette section présente le cas du latin et des langues romanes auxquelles il a donné naissance.
En espagnol, portugais, catalan et galicien, et dans une moindre mesure en italien, il existe deux paradigmes parallèles, ser/èsser/essere (du latin esse, être) d’une part, et estar/stare (du latin stare, être debout) de l’autre.
Pour simplifier, la table ci-après ne présente que la conjugaison complète du présent, et les formes de la du singulier de certains autres temps.
Latin Français/anc.fr. Espagnol Italien Portugais Catalan Roumain Infinitif esse stāre être ester ser estar essere stare ser estar ser, ésser estar fi Indicatif présent sum es est sumus estis sunt stō stās stat stāmus stātis stant suis es est sommes êtes sont este estes este estons estez estent soy eres es somos sois son estoy estás está estamos estáis están sono sei è siamo siete sono sto stai sta stiamo state stanno sou és é somos sois são estou estás está estamos estais estão sóc ets és som sou són estic estàs està estem esteu estan sunt eşti este suntem sunteţi sunt Subjonctif présent sim stet sois este sea esté sia stia seja esteja sigui estigui fiu Prétérit fuī steti fus estai fui estuve fui stetti fui estive fui (inusité) estiguí (inusité) fusei / fui Imparfait eram stābam étais estais era estaba ero stavo era estava era estava eram Futur erō stābō serai esterai seré estaré sarò starò serei estarei seré estaré voi fi Participe passé/ Supin n/a stātum été(emprunt) esté sido estado stato(emprunt) stato sido estado sigut (dialectal) estat fost