L’empire de Trébizonde (en grec ) est un État grec successeur de l’Empire byzantin, centré autour de l'actuelle Trébizonde, dans la région du Pont, sur le littoral de la mer Noire. Établi en 1204 par la maison Comnène, dans le contexte de la chute de Constantinople au cours de la quatrième croisade et de la formation de l’empire latin de Constantinople, il disparaît lorsque le sultan ottoman Mehmed II s'empare de Trébizonde en 1461.
Après une brève phase expansionniste, l'empire de Trébizonde se restreint à une étroite bande côtière sur la côte nord de l'Anatolie. Cette géographie fonde bien des caractéristiques de cette entité byzantine. Carrefour de plusieurs voies économiques d'importance, Trébizonde connaît une prospérité croissante, notamment avec l'arrivée des Mongols dont l'Empire devient un des nombreux vassaux. Globalement épargné par les conquêtes mongoles, l'Empire bénéficie pour un temps de la fracturation du monde turc et use habilement de la diplomatie pour assurer son existence.
Après une période de troubles internes, l'empire de Trébizonde fait face à la montée en puissance des Ottomans et finit par céder sous leur expansionnisme mené par Mehmed II. Dans l'intervalle, cet Empire byzantin en exil maintient vivace la culture grecque et chrétienne dans la région, non sans s'adapter à un fort multiculturalisme, marqué par la coexistence de communautés turques, arméniennes voire latines avec l'installation de comptoirs des républiques de Venise et de Gênes. Surtout, à l'instar de l'Empire byzantin des Paléologues, Trébizonde connaît une certaine prospérité intellectuelle et plusieurs érudits viennent de ses terres ou bien s'y rendent, à l'instar de Bessarion, contribuant au mouvement plus vaste de transmission des connaissances vers l'Europe occidentale.
Sources
Les sources primaires thumb|upright|Bessarion, représentant le moins méconnu de l'humanisme byzantin, originaire du Pont, a livré quelques textes permettant d'appréhender l'empire de Trébizonde. La principale source indigène sur l’histoire de l’empire de Trébizonde est la Chronique de Michel Panaretos, rédigée à la fin du par un haut fonctionnaire, protonotaire et ambassadeur d’ (1349-1390). Le texte, concis et administratif, couvre la période 1204-1390. Il mêle notices généalogiques, faits diplomatiques et repères religieux. Découverte et publiée par Jakob Fallmerayer en 1827, puis éditée de manière critique par Odysseas Lampsidis., la Chronique est longtemps considérée comme la colonne vertébrale de l’histoire trapézontine. Les études récentes montrent qu’il s’agit d’un texte de chancellerie, rédigé dans un grec teinté de dialecte pontique, dont la sobriété reflète la culture bureaucratique de la cour. Panaretos y défend la légitimité dynastique des Grands Comnènes et une vision providentielle du pouvoir. La critique moderne souligne que la Chronique doit être lue non comme une chronique neutre mais comme un document politique et idéologique, à confronter à d’autres sources et s'appuyant elle-même sur divers matériaux écrits probablement perdus.. Parmi les quelques autres textes d'auteurs trapézontins qui sont mobilisables figure l’Encomium de Bessarion. Néanmoins, en-dehors de quelques chrysobulles et manuscrits épars, les connaissances sur les dernières décennies de l'empire de Trébizonde ne s'appuient que difficilement sur des sources indigènes.
Outre Panaretos, plusieurs textes externes éclairent la formation et la chute de l’empire, notamment les chroniques issues de l'Empire byzantin qui peuvent évoquer à des titres divers celui de Trébizonde, comme celles de Nicéphore Grégoras, Doukas, Laonicos Chalcondyle et Critobule d'Imbros, qui évoquent Trébizonde surtout à travers ses rapports avec Constantinople et les Ottomans. Les documents occidentaux, génois et vénitiens (actes notariés, privilèges commerciaux, correspondances papales), conservés aux archives de Gênes et de Venise, qui témoignent de la place de Trébizonde dans les réseaux économiques méditerranéens sont une autre source. Les chroniques géorgiennes, notamment la Chronique de Kartlis Tskhovreba, peuvent aussi être mobilisées mais elles souffrent singulièrement d'un manque de précision, en particulier sur ses origines., tandis que les chroniques arméniennes éclairent sur certains pans de l'histoire trapézontine, de même que certains textes turcs..
Le passage de voyageurs ou diplomates occidentaux à Trébizonde, à l'instar de Marco Polo, Pedro Tafur ou de l'ambassade britannique d'. est souvent l'occasion de récits qui permettent d'appréhender certains aspects de l'empire de Trébizonde.
Enfin, les actes monastiques (notamment les Actes du monastère de Vazelon) livrent des informations sur la propriété foncière, la fiscalité, l’administration locale et, plus largement, sur la vie quotidienne.
L’historiographie moderne vignette|Portrait de l'historien Jakob Fallmerayer, conservé dans les archives de Nuremberg.|alt=Portrait en noir et blanc d'un homme de lettre. Jusqu'au , les mentions de l'empire de Trébizonde sont plutôt rares. Alexandre Vassiliev mentionne quelques textes grecs datés du , basés sur des écrits monastiques, de même que des rapports de voyageurs ou diplomates dans l'Empire ottoman. Un écrivain du , Thomas Gainsford, publie bien en 1616 une Histoire de Trébizonde en quatre livres mais il s'agit d'un récit largement romancé. Parmi les premiers byzantinistes, Du Cange ne consacre que peu de mots à l'empire de Trébizonde. Dans ses Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence, Montesquieu n'évoque pas du tout l'Empire, Voltaire y consacre quelques lignes, soulignant le décalage entre l'usage du terme Empire et la réalité de l'emprise territoriale, tandis qu'Edward Gibbon, dont l'œuvre Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain a une profonde influence, n'est guère plus disert. Tous pâtissent du manque de sources.
Le redécouvreur moderne de Trébizonde est l'historien allemand Jakob Fallmerayer. Avec son récit historique publié en 1827, il inscrit l’Empire dans une vision romantique : un bastion grec isolé dans un Orient musulman. Sa lecture repose presque exclusivement sur Panaretos, qu'il est le premier à utiliser en Occident, et colore durablement la perception du sujet : Trébizonde y apparaît comme un dernier avatar de Byzance, marqué par l’exotisme et la décadence, influencée par l'orientalisme. Cette approche est relayée par les premiers byzantinistes européens, notamment William Miller qui livre une autre étude sur cet Empire en 1926, reprise par les érudits pontiques du début du , souvent dans une perspective nationaliste. Pourtant, dès la deuxième moitié du , l'historien George Finlay s'écarte quelque peu de cette vision décadente. Qualifié par Rustam Shukurov de premier historien rationnel de Trébizonde, Finlay critique déjà la vision romantique, écrivant que .
À partir des années 1950, l’historiographie s’oriente vers une lecture structurelle et territoriale. Les travaux de Bryer, Winfield, Kuršanskis et Balard déplacent l’attention du récit dynastique vers l’économie, la diplomatie et la topographie. L’Empire est désormais perçu comme un espace d’intermédiation entre Byzance, le monde caucasien et les routes de la soie. Cette génération, tout en continuant à s’appuyer sur Panaretos, souligne les limites documentaires et cherche à les compenser par l’exploitation d’archives italiennes, géorgiennes et monastiques. Anthony Bryer se distingue également par son apport majeur aux études pontiques, mettant en lumière les dynamiques propres au monde trapézontin. Les fouilles et les relevés topographiques entrepris dans les années 1970-1980 par Anthony Bryer et David Winfield ont profondément renouvelé la connaissance de la géographie historique du Pont.. L’étude des églises, monastères, ponts et forteresses (Sumela, Sainte-Sophie, Kordyle, Kulevi, Vazelon) a permis d’identifier des foyers de peuplement, des réseaux économiques et une typologie architecturale propre.. La numismatique offre un autre éclairage : les aspres d'argent témoignent de l’évolution de l’idéologie impériale, en particulier par les effigies de saint Eugène, patron de la ville.
Les études récentes, portées notamment par Sergei Karpov, Scott Kennedy, Rustam Shukurov ou Antony Eastmond abordent Trébizonde sous l’angle de la culture politique et religieuse. Ces approches convergent pour décrire l’Empire non plus comme un vestige byzantin, mais comme une formation politique originale, ancrée dans les réseaux caucasiens et eurasiatiques. Rustam Shukurov souligne les interactions très grandes avec le monde islamique, faisant de Trébizonde l'un des ponts entre l'Orient et l'Occident. Sergei Karpov a pu mettre en évidence tant le classicisme du modèle trapézontain, reprenant bien des éléments du monde byzantin, tout en affirmant une certaine originalité. Antony Eastmond insiste de son côté sur l'idée d'une autre Byzance, refusant l'historiographie traditionnelle faisant de l'empire de Trébizonde un vestige ou une anomalie. Il préfère y voir une adaptation du modèle byzantin aux spécificités d'un monde à part, développant sa propre identité politique. En cela, l'étude de cet empire permet de questionner plus largement l'identité byzantine entre 1204 et la conquête ottomane, à l'instar des travaux équivalents sur le despotat d'Épire dans la région occidentale du monde byzantin.
Géographie vignette|gauche|Carte des thèmes (provinces) de l'Empire byzantin. Celui de Chaldée (ou Chaldie) recouvre l'essentiel du territoire de l'empire de Trébizonde, qui peine à tenir l'intérieur des terres.|alt=Carte des provinces de l'Empire byzantin. vignette|Lac d'Uzüngol, dans l'arrière-pays de Trébizonde, exemple des vallées montagneuses qui parsèment la région.|alt=Photographie d'un lac de montagne. L’empire de Trébizonde s’étend sur la côte sud-est de la mer Noire, dans la région du Pont constituant, selon l'expression d'Anthony Bryer.. Ses limites sont variables entre le , mais son identité géographique reste marquée par deux caractéristiques majeures : l’enracinement dans une bande littorale fertile mais étroite tournée vers la mer, et l’adossement à un arrière-pays montagneux difficile d’accès, symbolisé par le col de Zigana, qui culmine à plus de d'altitude et constitue la principale voie d'accès entre le littoral et l'intérieur du plateau anatolien, contribuant à faire du territoire de l'Empire une forteresse naturelle.
Le noyau historique de l’Empire se situe autour de Trébizonde (actuelle Trabzon), capitale et centre politique, entourée d’un terroir fertile, la Matzouka, riche en vergers, pâturages et villages montagnards . Cette zone, qui reste constamment sous contrôle des Grands Comnènes, bénéficie d’un accès à la mer et d’une protection naturelle assurée par les montagnes pontiques. Les principaux ports — Trébizonde, Cérasonte, Cotyora — constituent des relais maritimes essentiels, alimentant le commerce de transit vers la Perse et l’Asie centrale.. Néanmoins, le littoral est globalement pauvre en havres sûrs et praticables, expliquant le rôle prépondérant de Trébizonde, tandis que le climat y est particulièrement favorable, marqué par sa douceur et sa pluviométrie importante.
vignette|Panorama actuel de la ville turque de Trabzon, port sur la mer Noire directement enserré par les montagnes.|alt=Photographie d'une ville côtière, surplombée par les montagnes. vignette|gauche|Photographie du col de Zigana, qui culmine à .|alt=Photographie d'un col de montagne.