Æthelberht, Aethelbert ou Ethelbert (mort le ) est roi du Kent de 580 ou 590 jusqu’à sa mort. Il est le premier souverain anglo-saxon converti au christianisme.

Fils et successeur d'Eormenric, il épouse (probablement avant son avènement) la princesse mérovingienne Berthe, fille du roi de Paris Caribert. En 597, il accueille dans son royaume la mission grégorienne envoyée par le pape pour évangéliser la Grande-Bretagne. Il reçoit le baptême à une date inconnue et commence à promouvoir le christianisme dans le Kent. Il pourvoit l'Église en terres à Cantorbéry, où est fondée la future abbaye Saint-Augustin.

Sous l'influence d'Æthelberht, les rois Sæberht d'Essex et Rædwald d'Est-Anglie se convertissent à leur tour. Le Kent semble exercer à cette époque une certaine autorité sur le reste de l'Angleterre. D'après Bède le Vénérable, Æthelberht exerce l’ sur les autres royaumes anglo-saxons. La Chronique anglo-saxonne lui attribue le titre de bretwalda, ou « souverain de Bretagne ».

Æthelberht est à l'origine d'un code de lois rédigé en vieil anglais. Il s'agit du plus ancien document législatif connu rédigé dans une langue germanique. Sous son règne, le Kent est un pays prospère qui commerce de manière intensive avec le continent et où la monnaie recommence à circuler pour la première fois depuis l'arrivée des Anglo-Saxons.

Æthelberht meurt en 616 et son fils Eadbald lui succède. Pour son rôle dans la propagation du christianisme parmi les Anglo-Saxons, il est considéré comme saint par plusieurs dénominations chrétiennes et fêté le , le ou le .

Contexte

vignette|alt=Carte couleur des royaumes anglo-saxons|Les royaumes anglo-saxons à l’époque de l’avènement d’Æthelberht.

Au , les raids des peuples continentaux sur l’île de Grande-Bretagne évoluent pour devenir de véritables migrations. Les nouveaux arrivants, qui comptent des Angles, des Saxons, des Jutes et des Frisons, entre autres, s’emparent de terres dans le sud et l’est de l’Angleterre, mais à la fin du , la victoire bretonne au mont Badon interrompt la progression anglo-saxonne pendant une cinquantaine d’années. Au début des années 550, les Bretons insulaires recommencent à perdre du terrain, et les envahisseurs semblent avoir pris le contrôle de tout le sud de l’Angleterre en l’espace d’un quart de siècle. L'historien Peter Hunter Blair date la conquête finale de la période 550-575.

La conquête du Kent est apparemment antérieure à la bataille du mont Badon. Les sources écrites et l'archéologie suggèrent que le Kent est d’abord colonisé par les Jutes, venus du sud de la péninsule du Jutland. D’après la légende, les frères Hengist et Horsa auraient débarqué en 449 comme mercenaires au service du roi breton Vortigern. Ils se seraient révoltés pour une question de solde impayée, et après la mort de Horsa au combat, Hengist aurait fondé le royaume du Kent. Certains historiens considèrent aujourd’hui ce récit comme purement légendaire, bien que l’histoire d’une révolte de mercenaires semble plausible et que la fondation du royaume soit située vers le milieu du , ce qui correspond à la légende. À cette date, les Romains n’ont quitté le sol de l’île que depuis quelques décennies et la civilisation romaine s’est peut-être mieux perpétuée dans le Kent que dans le reste de l’Angleterre.

Il est possible que les invasions anglo-saxonnes aient impliqué une coordination militaire entre les différents groupes d’envahisseurs, avec un chef disposant d’une certaine autorité sur l’ensemble des Anglo-Saxons : le mystérieux Ælle a pu être un tel chef. La naissance des nouveaux royaumes est suivie des premiers conflits entre eux, et la domination d’un royaume sur un autre peut se traduire sous la forme d’un tribut. Un royaume faible peut aussi demander la protection d’un voisin plus fort contre un tiers belliqueux. Pour toutes ces raisons, l’hégémonie est une caractéristique centrale de la politique anglo-saxonne, avant même l’époque d’Æthelberht et jusqu’au .

Sources

Une source importante pour cette période de l’histoire du Kent est l’Histoire ecclésiastique du peuple anglais, écrite en 731 par Bède le Vénérable, un moine bénédictin de Northumbrie. Son sujet est en premier lieu la christianisation de l’Angleterre, mais il offre également des informations sur l’histoire séculière et Æthelberht, en tant que premier roi anglo-saxon converti, l’intéresse tout particulièrement. Parmi les correspondants et informateurs de Bède se trouve Albinus, abbé du monastère Saint-Pierre et Saint-Paul de Cantorbéry. Une autre source importante est la Chronique anglo-saxonne, une collection d’annales assemblée vers 890 dans le royaume de Wessex qui mentionne plusieurs événements survenus sous le règne d’Æthelberht.

Le Kent est également évoqué par des sources produites hors d'Angleterre. C'est le cas de l’Histoire des Francs, écrite à la fin du par l'évêque Grégoire de Tours, qui est ainsi la plus ancienne source connue mentionnant un royaume anglo-saxon. Il subsiste également quelques-unes des lettres du pape Grégoire le Grand concernant la mission d’Augustin dans le Kent. Elles permettent d’élaborer des hypothèses sur la situation du Kent à l’époque et sur les relations qu'il entretient avec ses voisins.

Enfin, il existe également des listes de rois du Kent et des chartes. Ces dernières sont des documents rédigés pour enregistrer les donations faites par les rois à leurs fidèles ou à l’Église, et représentent une des sources les plus anciennes en Angleterre. Les chartes du règne d'Æthelberht ne subsistent que sous la forme de copies ultérieures, tout comme son code de lois. Ce dernier est préservé dans le Textus Roffensis, un manuscrit compilé au .

Biographie

Ancêtres et avènement

Selon Bède, Æthelberht est un descendant direct d'Hengist. Il donne la généalogie suivante : Une autre forme de cette généalogie, qui se trouve entre autres dans la , inverse les positions d'Octa et d'Oisc dans la lignée. Le premier de ces rois qui peut être considéré comme un personnage historique est le père d'Æthelberht, dont le nom s'écrit habituellement Eormenric. La seule référence directe à Eormenric se trouve dans les généalogies des rois du Kent, mais Grégoire de Tours indique qu'Æthelberht est le fils d'un roi du Kent, sans préciser de dates. Ce nom d'Eormenric témoigne d'un lien avec la dynastie franque des Mérovingiens qui règne de l'autre côté de la Manche : la racine Eormen- est rare dans les noms de l'aristocratie anglo-saxonne, mais elle est plus fréquente (sous la forme Ermen- ou Irmin-) parmi les nobles mérovingiens. Un autre membre de la famille d'Æthelberht est connu : sa sœur, Ricula, est citée par Bède et par la Chronique anglo-saxonne comme la mère de Sæberht, roi des Saxons de l'Est, royaume voisin du Kent.

La date de naissance d'Æthelberht et celle de son avènement sont incertaines. Bède, le premier à donner des dates, tire probablement ses informations de sa correspondance avec Albinus. Il indique qu'à sa mort, en 616, Æthelberht régnait depuis cinquante-six ans, ce qui situerait son avènement en 560. Bède dit aussi qu’Æthelberht est mort vingt-et-un ans après son baptême, événement qui aurait donc eu lieu en 595. Or, on sait par ailleurs que la mission grégorienne est arrivée dans le Kent en 597 et, selon Bède, la conversion d'Æthelberht est due à cette mission. Par conséquent, les dates que donne Bède ne sont pas cohérentes. La Chronique anglo-saxonne, une source importante pour les dates les plus reculées, ne s'accorde pas avec les dates de Bède, et ses différentes versions ne s’accordent pas non plus entre elles. En assemblant les différentes dates de la Chronique, il apparaît qu’Æthelberht a régné soit de 560 à 616, soit de 565 à 618, mais les sources ultérieures ont pu mélanger les deux traditions.

vignette|gauche|Le royaume des Francs en 561. Le royaume de Caribert, le beau-père d'Æthelberht, est en rose.

Dans son Histoire des Francs, Grégoire de Tours écrit que Berthe, fille du roi mérovingien Caribert, a épousé le fils du roi du Kent ; Bède indique qu’Æthelberht a reçu Berthe . Les dates traditionnelles du règne d’Æthelberht suggèrent que le mariage prend place soit avant 560, soit avant 565. Une lecture littérale de Bède implique qu'il prend forcément place avant la mort de Caribert, en 567. Æthelberht pourrait s'être converti avant la venue d'Augustin, à moins que la date de mort donnée par Bède soit fausse. Une mort en 618 serait cohérente avec un baptême en 597, ce qui concorderait également avec la tradition selon laquelle c'est Augustin qui a baptisé le roi l'année même de son arrivée.

Le long règne de cinquante-six ans attribué à Æthelberht suscite également la méfiance des historiens modernes. Certains considèrent qu'il est en réalité mort à l'âge de cinquante-six ans, ce qui le ferait naître vers 560 (le manuscrit F de la Chronique anglo-saxonne, rédigé au , place sa naissance en 552), auquel cas il n'aurait pas pu se marier avant le milieu des années 570. Selon Grégoire de Tours, Caribert était déjà roi au moment de son mariage avec Ingeberge, la mère de Berthe, ce qui implique que cette dernière n'a pas pu naître avant 561. Il est de ce fait peu probable que Berthe se soit mariée avant 580. Déplacer plus tard la date de naissance Æthelberht permet de résoudre un autre problème de datation : Æthelburg, fille d’Æthelberht, semble être aussi la fille de Berthe, mais cette dernière aurait été dans la soixantaine au moment de sa date de sa naissance supposée.

Toutefois, Grégoire de Tours pense également qu'Ingeberge a soixante-dix ans en 589, ce qui implique qu'elle aurait une quarantaine d'années au moment de son mariage. Ce n'est pas impossible, mais peu probable, d’autant plus que Caribert semble avoir eu une préférence pour les jeunes femmes, toujours selon Grégoire. D'autre part, ce dernier qualifie simplement Æthelberht d' au moment de son mariage avec Berthe, et dans le passage de 589 où il relate la mort de la reine Ingeberge, qu'il rédige vers 590-591, il mentionne Æthelberht comme le fils du roi du Kent. Si cela ne reflète pas simplement l'ignorance de Grégoire à propos de la situation du Kent, chose peu probable en raison des liens entre le Kent et les Francs, cela pourrait impliquer que le règne d'Æthelberht n’a pas débuté avant 589 25 and 25 in ..

Il est impossible de concilier toutes ces contradictions. Les dates les plus probables que l'on puisse déduire de ces données situent la naissance d'Æthelberht vers 560, son mariage avec Berthe vers 580 et son avènement vers 589 ou 590.

La mission d’Augustin et le début de l’évangélisation

vignette|alt=Miniature représentant un roi dans son château entouré par deux personnages, dont un évêque à droite|Le baptême d'Æthelberht (miniature d'un manuscrit du Roman de Brut, début du ).

Les Bretons insulaires ont été convertis au christianisme pendant l’occupation romaine, mais les invasions anglo-saxonnes ont séparé l’Église bretonne de celle de Rome pendant plusieurs siècles. Rome n’a ainsi ni présence ni autorité en Grande-Bretagne, et possède si peu d’informations sur l’Église bretonne qu’elle ignore même que ses rites sont différents du canon. Toutefois, Æthelberht doit connaître l’Église romaine grâce à son épouse Berthe : elle a amené avec elle l’évêque Létard pour lui servir de chapelain et il fait construire une chapelle pour elle.

En 596, le pape Grégoire le Grand envoie en Angleterre Augustin, prieur du monastère Saint-André à Rome. L’année suivante, un groupe de quarante moines, menés par Augustin, aborde à l’île de Thanet, dans le Kent. Selon Bède, Æthelberht est tellement méfiant vis-à-vis de ces nouveaux arrivants qu’il insiste pour les rencontrer à ciel ouvert, de peur qu’ils pratiquent la sorcellerie. Les moines impressionnent le roi, mais celui-ci ne se convertit pas tout de suite. Il accepte que la mission s’installe à Cantorbéry et les autorise à prêcher.