Carlo Crivelli, né vers 1430/1435 à Venise et mort vers 1494/1495 à Ascoli Piceno, est un peintre italien de la Renaissance.

Originaire de Venise, frère aîné du peintre Vittorio Crivelli, il se forme à Padoue et travaille plus tard principalement dans le sud des Marches, devenant l'artiste actif le plus important du bassin adriatique de la période, à l'exclusion de la lagune vénitienne. Influencé par Donatello dans sa jeunesse, son art balance toujours entre la nouveauté de la perspective, un expressionnisme intense et un dessin incisif et nerveux d'une part, et d'autre part, avec l'usage de somptueux décors du gothique tardif, faits de marbres tachetés, de tissus précieux, de fruits, d'animaux et d'arabesques dorées.

Tout en restant par choix isolé des grands courants de l'art de la Renaissance qui traversent la péninsule, Crivelli se renouvelle sans cesse avec une originalité et une recherche formelle jamais interrompue : « Il ne reste pas tranquillement assis, ni ne se montre satisfait d'une créativité assumée et répétée ; au lieu de cela, il lutte pour ne pas chercher de nouvelles compositions, mais plutôt de nouvelles solutions formelles, presque subjugué par le besoin d'une perfection impossible ». Ses recherches sont différentes de celles de ses contemporains, mais non moins complexes : il ne cherche pas le souffle atmosphérique de son compatriote Giovanni Bellini, mais tente d'insérer des moments de vérité, marquée dans un schéma archaïque et abstrait.

Biographie vignette|La Vierge à l'Enfant. 1473. Détrempe et or sur bois. , H 36,5 ; l 23,5 cm. Metropolitan Museum of Art vignette|Madone Huldschinsky. vers 1468. H 62 ; l 40 cm. San Diego Museum of Art vignette|Madone Speyer. Détrempe et or sur bois. 1450/1460. Palazzo Loredan Cini La connaissance de la vie de Carlo Crivelli est limitée par la rareté des documents le concernant et tient aux nombreuses signatures qu'il a apposées sur ses œuvres qui, bien que souvent démembrées et dispersées, permettent de reconstituer ses déplacements.

Origines Un document daté du atteste que Carlo Crivelli est le fils du peintre Iachobus de Chriveris, qui vit dans la paroisse de San Moisè à Venise et qu'il a un frère cadet nommé Vittorio.. Un troisième frère, un dénommé Ridolfo dal Ricci, n'a probablement jamais existé.. Aucun travail n'est connu pouvant être rattaché à l'activité de son père : il figure probablement parmi les disciples de Jacobello del Fiore ou Michele Giambono. Aucun document ne permet de connaitre la date de naissance de Carlo qui, par déduction, est estimée dans les années 1430-1435 car il devait déjà être majeur lorsque, le , il est condamné à six mois de prison et à une amende de deux cents lires, « parce que, amoureux de Tarsia, épouse du marin vénitien Francesco Cortese, la kidnappa dans la maison du frère de Francesco et la garda cachée pendant de nombreux mois, ayant des relations charnelles avec elle au mépris de Dieu et des liens sacrés du mariage ». L'histoire du concubinage avec la femme d'un marin, absent pendant longtemps, fait scandale et est probablement la raison pour laquelle l'artiste quitte sa ville natale sans jamais y revenir.

Formation et premières œuvres

Bien qu'aucune documentation ne soit disponible, Carlo Crivelli est probablement apprenti chez Antonio Vivarini, Giovanni d'Alemagna et Bartolomeo Vivarini, à Murano, ce dernier étant bien au fait de la culture picturale padoue contemporaine, assise sur l'école de Francesco Squarcione ; le jeune Crivelli est influencé par celle-ci, en particulier par son contemporain dalmate Giorgio Ćulinović, connu sous le nom de Giorgio Schiavone, Andrea Mantegna, Marco Zoppo, Cosmè Tura, ainsi que par les Florentins de passage tels que Filippo Lippi et Donatello, lui aussi dans la ville dans les années 1450. On ignore si le jeune artiste a, avant même sa condamnation, un contact direct avec l'école padouane, ou s'il la connait seulement par l'intermédiaire des Vivarini.

Concernant ses premières années à Venise, aucune œuvre n'est attribuable à Crivelli avec certitude. Les œuvres dont se souvient l'historien vénitien Carlo Ridolfi (1648) dans sa ville d'origine sont toutes perdues, à savoir un San Fabiano et le Mariage mystique de Santa Caterina dans l'église San Sebastiano et les histoires de San Leone Bembo dans la chapelle de San Sebastiano près de San Lorenzo ; celles citées par Boschini en 1664 ont connu le même sort.. Un couple de Madones signées, la Madone Huldschinsky à San Diego, et la Madone à l'Enfant avec putti à Vérone, installées dans des monastères vénitiens, sont datées du début des années 1460 et révèlent des influences padouanes, même si Stephano Bottari leur trouve des similitudes avec Domenico Veneziano. Selon l'hypothèse de Zampetti, la Madone Speyre conservée à la Fondation Cini, d'un style plus proto-Renaissance proche de Iacopo Bellini, serait encore plus ancienne.

À Zadar Après son arrestation en 1457, l'artiste se trouve probablement à Padoue, où il doit être proche de Giorgio Schiavone, puis il le suit jusqu'à Zadar en Dalmatie, ville alors sous domination vénitienne, où Schiavone réside depuis 1461 au moins. Crivelli y est mentionné dans deux actes notariés du et du , comme maître peintre, citoyen et habitant de la ville dalmate, ou résident depuis quelques années.

Aucune œuvre n'est connue de son séjour à Zadar. Deux Madones à l'Enfant avec deux anges, conservées à Zagreb et à New York, qui lui ont été attribuées, montrent une certaine faiblesse qui les a fait réattribuer à son frère Vittorio, qui est également dans la ville à cette époque et qui reste en Dalmatie jusqu'en 1476. Les madones de Vérone et de San Diego peuvent aussi être datées de cette période, pendant laquelle l'artiste se décrit comme « vénitien », et donc probablement en dehors de sa région d'origine.

Arrivée dans les Marches Les raisons pour lesquelles Carlo Crivelli quitte Zadar et la date à laquelle il traverse l'Adriatique sont inconnues. En tout cas, en 1468, il signe le polyptyque de Massa Fermana, et en 1469 il se trouve à Ascoli Piceno, où il a déjà l'occasion d'entrer en conflit avec un citoyen sur une question administrative dont subsistent des traces documentées. Le , il attaque en justice un certain Savino et choisit comme procureurs Ulisse di ser Antonio da Venezia et Corradino Pasqualucci d'Ascoli. Les premières œuvres de l'artiste dans les Marches gravitent toutes autour de Fermo, comme le polyptyque de Porto San Giorgio (1470), destiné à l'église San Giorgio de la ville et commandé par un certain Giorgio, un Albanais qui y ayant émigré à la suite de la conquête turque. vignette|Polyptyque de Massa Fermana, 1468.

Installation à Ascoli Piceno vignette|Madone d'Ascoli, détail du polyptyque de Sant'Emidio. Des documents indiquent que la résidence permanente de Carlo Crivelli se situe à Ascoli Piceno à partir de 1473, date à laquelle il peint le polyptyque de Sant'Emidio pour la cathédrale. Il y achète une maison le pour 10 ducats, dans le quartier de San Biagio.

Il se marie à une date indéterminée avec une certaine Iolanda, probablement originaire d'Atri dans les Abruzzes, avec qui il a une fille, Diana, et un fils décédé en ; ils adoptent également une fille, Biasiola..

L'hypothèse que pendant ces années l'artiste ait visité Ferrare, où des œuvres de Rogier van der Weyden sont visibles, ou peut-être la Toscane, n'est confirmée par aucune trace documentaire et la vie de Crivelli semble se dérouler sans interruption, et jusqu'à sa mort, dans le Piceno. Sa renommée, ou peut-être son esprit d'entreprise, le conduit à se rendre dans de nombreuses villes de la région où il signe de nombreux retables.

C’est désormais dans cette région, qu’il réalise la plus grande partie de ses œuvres, commandes de Dominicains et de Franciscains qui rivalisent dans la construction de vastes églises gothiques et dans l’occupation stratégique des cités. La plupart de ses œuvres y sont encore visibles..

Séjours à Camerino vignette|Annonciation d'Ascoli. Certains séjours à Camerino, ville dirigée par les Da Varano, très active du point de vue culturel, où divers peintres ont travaillé dont Girolamo di Giovanni et Giovanni Boccati, que Crivelli devait déjà avoir connu lors de leur apprentissage commun chez Squarcione à Padoue sont avérés. Des maîtres étrangers y sont également actifs, comme Niccolò Alunno, qui doit avoir une certaine influence sur son collègue vénitien..

En 1482, il signe le polyptyque de San Domenico à Camerino. Tout au long des années 1480, Crivelli doit répondre à d'autres commandes pour lesquelles il doit alterner des séjours à Ascoli et à Camerino, avec une tendance à prolonger les séjours dans la seconde localité, comme on peut le constater dans un document daté de 1488 dans lequel il est signalé comme « commorante » dans la ville du Varano, soit un résident y possédant une résidence fixe. Au cours de ces années, le palais des Doges est décoré et il n'est pas improbable que Crivelli participe aux travaux bien qu'aucune trace de celui-ci ne puisse être trouvée dans les quelques fragments connus.

Dans sa maturité tardive, il intègre quelques innovations extérieures, comme la structure du retable devant le polyptyque : lAnnonciation d'Ascoli, datée de 1486 en est un exemple.. La particularité de l'œuvre, située à l'origine dans l' église de la Santissima Annunziata à Ascoli Piceno, réside dans la maîtrise des innovations de la Renaissance. S'il est vrai que la production de Crivelli se caractérise par des pratiques anciennes, dans la lignée de la tradition vénitienne antérieure à Bellini, cela n'est en aucun cas dû à la méconnaissance des valeurs picturales de la Renaissance ; l'archaïsme de Crivelli apparaît comme un choix délibéré et conscient.

Dernières années vignette|La Vierge à l'hirondelle, après 1490. En 1488, est enregistré à Ascoli le décès de son seul enfant de sexe masculin, dont le nom et l'âge ne sont pas mentionnés, mais qui en tout cas doit être assez jeune : pour les funérailles, dans le livre comptable de la cathédrale, un don de deux livres de cire est enregistré de la part de l'artiste. C'est la dernière trace de sa présence dans la ville, alors que les commandes à l'extérieur s'intensifient. Le , il livre le polyptyque destiné au maître-autel de la cathédrale de Camerino.

À l'approche de la vieillesse, Crivelli se déplace constamment entre Camerino, Matelica, Fabriano et Pergola. Dans ce contexte, il se produit un épisode particulier, l'octroi en 1490 du titre de chevalier par Ferdinand d'Aragon, prince de Capoue et futur roi de Naples. Ferdinand, alors que son état traverse une période difficile, a de bonnes relations avec Ascoli ; il est en conflit latent avec les États pontificaux, à tel point qu'en , il traverse le Tronto, occupant de vastes zones des régions de Fermo et d'Ascoli sous juridiction papale. Dès , Ascoli, trop proche du jeune dirigeant, est excommunié par le cardinal Balue et ses églises touchées par l'interdiction. Alors que le pape Sixte IV se déplace pour rassembler des alliances afin de bloquer l'adversaire, il retire ses troupes, laissant les habitants d'Ascoli en difficulté . Le titre reçu par le peintre s'inscrit dans le contexte de ses relations ambigües avec les états voisins de l'époque.

Dans ce document de 1490, Crivelli est admis parmi l'entourage du prince, ni en qualité de vénitien ni en celle de peintre, mais en mémoire de la fidélité des citoyens d'Ascoli envers la monarchie napolitaine : Ferdinand est après tout le petit-fils de Francesco Sforza qui a longtemps détenu la seigneurie de la ville. Cet accent mis sur la « fidélité » citoyenne fait que l'octroi du titre au peintre est souligné comme une probable tentative de Ferdinand de s'attirer la sympathie des Ascolans. Crivelli apposera toujours ensuite le titre dans la signature de ses œuvres.