Octave Mirbeau, né le à Trévières et mort le à Paris , est un écrivain, critique d'art et journaliste anarchiste français.

Journaliste influent et fort bien rémunéré, critique d’art défenseur des avant-gardes, pamphlétaire redouté, il a connu une célébrité européenne et de grands succès populaires, tout en étant également apprécié et reconnu par les avant-gardes littéraires et artistiques..

Octave Mirbeau était aussi un romancier novateur, qui a contribué à l'évolution du genre romanesque, et un dramaturge, à la fois classique et moderne, qui a triomphé sur toutes les grandes scènes du monde. Mais, après sa mort, il traverse pendant un demi-siècle une période de purgatoire, étant trop dérangeant tant sur le plan littéraire et esthétique que sur le plan politique et social.

Inclassable sur un plan littéraire, il fait fi des étiquettes, des théories et des écoles, et il étend à tous les genres littéraires sa contestation radicale des institutions culturelles. Il est aussi politiquement incorrect, farouchement individualiste et libertaire. Il incarne ainsi une figure d'intellectuel critique, potentiellement subversif et « non récupérable », selon l'expression utilisée par Jean-Paul Sartre dans sa pièce de théâtre Les Mains sales (1948).

Guy de Maupassant lui a dédié sa nouvelle Aux champs (1882).

Biographie Débuts Jeunesse vignette|Contes de la chaumière, illustrés par Jean-François Raffaëlli, 1894.

Petit-fils de notaires normands, Octave Mirbeau est le fils de Ladislas-François Mirbeau (1815-1900, officier de santé) de Rémalard, dans le Perche et d'Eugénie-Augustine Dubosq (1825-1870), fille de notaire tréviérois. Après une scolarité primaire chez les Sœurs de l'éducation chrétienne de Rémalard, le jeune Octave Mirbeau fait des études médiocres au collège des jésuites Saint-François-Xavier de Vannes., d'où il est chassé en 1863 dans des conditions plus que suspectes, qu'il évoquera en 1890 dans son roman Sébastien RochLe jeune Mirbeau a été expulsé du collège à quelques semaines seulement à deux mois la fin de l’année scolaire et sous prétexte de mauvaises notes.

Dans Sébastien Roch, le héros éponyme est séduit et violé par son maître d’études, le père de Kern, qui le fait ensuite chasser, par peur d’être dénoncé, sous prétexte de relations « contre nature » avec son camarade Bolorec, d'où la question posée par ses biographes : ne serait-il pas arrivé le même traumatisme à Mirbeau, dont le maître d’études était le père Stanislas du Lac, qui fera par la suite une belle carrière de prédicateur et qu'il retrouvera, dans le camp adverse, pendant l'affaire Dreyfus ? Sur cet épisode, voir ; l'article ; et la réfutation du petit-neveu du père Stanislas du Lac, ..

Après son baccalauréat, il se demande s'il va s'orienter vers la médecine ou le droit. Il s'inscrit à la Faculté de droit de Paris le mais suit les cours en dilettante et n'achève pas ses études. Il rentre à Rémalard, où il travaille chez le notaire du village. Mobilisé, il subit la guerre de 1870 dans l'armée de la Loire, et l'expérience traumatisante de la débâcle lui inspirera plusieurs contes et des chapitres démystificateurs du Calvaire et de Sébastien Roch.

Pendant toutes ses années d'enfance, dont il a conservé des souvenirs de morne tristesse et d'ennui, son seul confident est son ami Alfred Bansard des Bois, à qui il adresse des lettres qui constituent à la fois un défouloir et un apprentissage littéraireVoir ses Lettres à Alfred Bansard, publiées par Pierre Michel, Éditions du Limon, 1989. Elles ont ensuite été recueillies dans le premier volume de sa Correspondance générale, L'Âge d'Homme, 1903..

vignette|Dugué de La Fauconnerie.

En 1872, il monte à Paris et fait ses débuts journalistiques dans le quotidien de l’Appel au peuple, nouveau nom du parti bonapartiste, L'Ordre de Paris, dirigé par un client et voisin de son père, l'ancien député de l'Orne Henri-Joseph Dugué de La Fauconnerie, qui lui a offert l'occasion de fuir le destin notarial où il se sentait enfermé comme dans un cercueil. Il devient le secrétaire particulier de Dugué et se trouve donc, à ce titre, chargé d’écrire tout ce qui s'écrit chez lui, notamment les brochures de propagande bonapartiste : épisode douloureux, dont il se souviendra amèrement dans son roman inachevé, publié après sa mort, Un gentilhomme.

Entrée en journalisme Pendant une douzaine d’années, Octave Mirbeau va donc faire « le domestique », en tant que secrétaire particulier, et « le trottoir », comme il l’écrit des journalistes en général, en tant que collaborateur à gages de divers organes de presse : selon lui, en effet, Dans Les Grimaces du 29 septembre 1883..

vignette|left|200px|Les Grimaces, 1883.

Ses chroniques ont paru successivement dans L'Ordre de Paris, organe officiel de l’Appel au Peuple, bonapartiste, jusqu’en 1877, puis dans L'Ariégeois, au service du baron Gaston de Verbigier de Saint-Paul, député de l’Ariège, en 1877-1878, puis, grâce à Dugué de La Fauconnerie, dans Le Gaulois., devenu monarchiste sous la direction d'Arthur Meyer (1880-1882).

En 1883, pendant trois mois, il dirige et rédige presque seul un biquotidien d'informations rapides, Paris-Midi Paris-Minuit. Puis, pendant six mois, il devient le rédacteur en chef pour le compte du banquier Edmond Joubert, vice-président de la Banque de Paris et des Pays-Bas des Grimaces, hebdomadaire attrape-tout, anti-opportuniste et antisémite (sur ce point, il a fait son auto-critique dès le dans La France).

Il entend y faire grimacer les puissants, démasquer leurs turpitudes et dévoiler les scandales de la pseudo-République, où, selon lui, une bande de « joyeux escarpes » crochètent impunément les caisses de l’État. Paul Hervieu, qui, ainsi qu’Alfred Capus, collabore aux Grimaces sous le pseudonyme de Liris, devient son ami et son confident.

Au début des années 1880, Mirbeau fait aussi « le nègre ». et ainsi produit une dizaine de volumes, publiés sous au moins deux pseudonymes (Alain Bauquenne et Forsan). Cela lui permet, non seulement de gagner convenablement sa vie, à une époque où il entretient une maîtresse dispendieuse, mais aussi et surtout de faire ses gammes et ses preuves, en attendant de pouvoir voler de ses propres ailes, signer sa copie et la vendre avantageusementCinq de ces volumes ont été publiés en annexe de l'Œuvre romanesque de Mirbeau, chez Buchet/Chastel, 200-2001, et sont aussi accessibles sur Internet, sur le , décembre 2003. Voir aussi , et .. En 1882, sous le pseudonyme de Gardéniac, il fait également paraître dans Le Gaulois une série de Petits poèmes parisiens, où il cite pour la première fois un poème souvent attribué à Rimbaud, « Poison perdu »Mirbeau cite également un vers inédit de Rimbaud dès 1883 dans et un autre vers de Rimbaud, totalement inconnu par ailleurs, dans une chronique du 23 février 1885, . Voir l'article : ..

Grand tournant vignette|Claude Monet, toile d’Auguste Renoir. En 1884, pour se remettre et se « purger » d’une passion dévastatrice pour une femme galante, Judith VinmerEt non Vimmer, comme on l'a cru longtemps sur la base des échos de la presse spécialisée dépouillée par Owen Morgan, pour son article . Judith Vinmer est née le 3 mars 1858 à Saint-Quentin, comme l'atteste son . – expérience qui lui inspirera son premier roman officiel, Le Calvaire –, Mirbeau fait retraite pendant sept mois à Audierne, dans le Finistère, et se ressource au contact des marins et paysans bretons.

C’est le grand tournant de 1884-1885 : de retour dans la presse parisienne, il commence, tardivement et difficilement, à écrire pour son propre compte et entame sa rédemption par le verbeIl continue néanmoins à faire le nègre pendant plus d'un an encore, et fait notamment paraître en 1885, dans Le Gaulois, de pseudo-Lettres de l'Inde, rédigées pour le compte d'un politicien opportuniste, François Deloncle, envoyé en mission en Inde par Jules Ferry. : ce n’est pas un hasard si la suite projetée du Calvaire, jamais écrite, devait précisément s'intituler La Rédemption.

Dès lors, il met sa plume au service de ses valeurs éthiques et esthétiques et engage les grands combats éthiques, politiques, artistiques et littéraires qui donneront de lui l’image durable d’un justicier et d'un imprécateur. C’est à la fin de 1884 que commence sa longue amitié pour les deux , Claude Monet et Auguste RodinVoir Correspondance avec Rodin, Le Lérot, 1988, Correspondance avec Monet, Le Lérot, 1990, Combats esthétiques, 2 vol., Séguier, 1993, et Correspondance générale..

Début 1892, lors de la grande exposition de l'œuvre de Camille Pissarro organisée par Durand-Ruel, les scènes de la vie à la campagne sont pour lui l'occasion de dépeindre et de célébrer la classe ouvrière agricole dans son élément.. Cela est considéré comme une attaque choquante contre le goût du public et il y eut un tollé dans certains milieux. Octave Mirbeau prend sa défense : « Les critiques adorent les anecdotes ; ils ne sont émus que par des vulgarités sentimentales. Il n'y a rien de tout cela dans l'œuvre de M. Pissarro... L'œil de l'artiste, comme l'esprit du penseur, découvre les aspects plus larges des choses, leur totalité et leur unité. ».

Consécration Entré en littérature, Mirbeau poursuit désormais une double carrière de journaliste et d’écrivain. Chroniqueur, conteur et critique d’art influent, redouté et de mieux en mieux rémunéré, il collabore, successivement ou parallèlement, à La France, au Gaulois, au Matin, à Gil Blas, au Figaro, à L'Écho de Paris, puis, pendant dix ans, à partir de l’automne 1892, au Journal, où il touche par article (environ en 2022), ce qui est tout à fait considérable pour l’époque.

vignette|left|220px|Le Calvaire, illustré par Pierre Georges Jeanniot (1901).

Outre ses chroniques, il y fait paraître de nombreux contes, dont il ne publie en volume qu’une petite partie : Lettres de ma chaumière (1885) – dont l’exergue est significatif de son engagement éthique : – et Contes de la chaumière (1894). La plupart de ces contes ne seront publiés qu’après sa mort, en plusieurs volumes, et seront recueillis en 1990 dans ses Contes cruels (rééditions en 2000 et 2009).

Parallèlement, il entame sur le tard et sous son propre nom une carrière de romancier. Le Calvaire, qui paraît en , lui vaut un succès de scandale, notamment à cause du deuxième chapitre démystificateur sur la débâcle de l’armée de la Loire pendant la guerre de 1870 qui fait hurler les nationalistes et que Juliette Adam a refusé de publier dans la Nouvelle revue (ce roman inspirera certains écrivains comme Paul Bourget). Puis est publié L'Abbé Jules (), roman dostoïevskien dont le héros, Jules Dervelle, est un prêtre révolté, déchiré par ses contradictions et fauteur de scandales. Sébastien Roch () porte sur un sujet tabou, le viol d’adolescents par des prêtres, ce qui lui vaut une véritable conspiration du silence. Ces œuvres novatrices, en rupture avec les conventions du naturalisme, sont vivement appréciées des connaisseurs et de l’avant-garde littéraire, mais sont négligées par une critique conformiste, effrayée par leurs audacesSur l’accueil de ces trois romans, souvent qualifiés d’autobiographiques, voir Pierre Michel et Jean-François Nivet, Octave Mirbeau, l'imprécateur au cœur fidèle, Séguier, 1990, ..