En musique baroque, la basse continue est une forme d'écriture de l'accompagnement d'une partie, le « dessus », sous forme d'une basse souvent chiffrée, associée à une technique d'improvisation interprétant cette basse. La basse continue n'était pas seulement utilisée pour l'accompagnement, mais également comme base d'une composition pour instrument à clavier, élaborée par l'organiste ou le claveciniste.

Les instruments utilisés pour réaliser cet accompagnement forment le continuo.

La basse continue a également été à l'origine des partimenti, un outil didactique utilisé pour enseigner les fondamentaux de la composition (harmonie, contrepoint, fugue) dans les écoles de musique du . Il s'agit d'une esquisse (souvent une ligne de basse) donnée à l'élève, écrite sur une seule portée, dont le but principal est de servir de guide pour l'improvisation (« réalisation ») d'une composition au clavier. Les partimenti ont été au cœur de la formation des musiciens européens de la fin des années 1600 au début des années 1800. Ils ont été développés dans les conservatoires italiens, notamment aux conservatoires de musique de Naples, et plus tard au Conservatoire de Paris, qui a imité les conservatoires napolitainsThe History of Partimenti Monuments of Partimenti.

Un ostinato, également appelé basse obstinée, est un cas particulier de basse continue : un motif est répété par la basse tout le long du morceau. Le procédé apparaît dans des pièces telles que des chaconne, passacaille et les grounds (en Angleterre). Un exemple célèbre de son utilisation est le Canon en ré majeur de Johann Pachelbel.

Historique Contexte historique L'harmonie tonale est née dans le courant du . Auparavant, la musique était essentiellement modale et basée sur la mélodie. Jusqu'alors, le contrepoint, technique d'écriture se rattachant à cette musique modale donnait la primauté aux lignes mélodiques et à leur superposition. Sans intégrer la notion d'accord, les règles du contrepoint définissaient les intervalles harmoniques admissibles entre les différentes parties deux à deux en tenant compte de leurs mouvements mélodiques. L'harmonie résultait de la construction du contrepoint. L’harmonie tonale, elle, a pour vocation d'unir ces principes d’horizontalité (la mélodie) avec les principes de verticalité (les accords). Elle reprend une partie des règles du contrepoint, et y apporte des enrichissements propres à cette verticalité à trois sons et plus. La partie grave — c'est-à-dire la voix principale, ou vox principalis — prend le nom de cantus firmus, ou de teneur (mot qui a donné « ténor »). La partie aiguë — c'est-à-dire la voix organale, ou vox organalis — prend le nom de discantus ou cantus, c'est-à-dire le « déchant » proprement dit, celui-ci pouvant être improvisé ou composé.

La basse chiffrée s'est développée vers 1600 comme accompagnement de la composition de monodies, créées, notamment au théâtre, pour faire revivre le drame et la musique à la manière des Grecs anciens (Camerata fiorentina). La musique vocale polyphonique des époques précédentes n’était pas très adaptée à cet usage. Parce que la monodie était basée sur le style de langage et, surtout, sur la dramaturgie de l'énoncé textuel, elle était plus flexible que l'ancienne polyphonie. L'harmonie de la basse chiffrée liait les voix individuelles instrumentales dans un contexte musical accompagnant la monodie. Il s'est développé à partir de la basso pro organo du , qui amplifiait la voix la plus basse d'une composition et ouvrait également les voix restantes de la composition sur la base de diverses constellations d'intervalles schématisées.

Cette pratique n'est devenue concevable qu'avec l'indépendance croissante de la musique instrumentale par rapport à la musique vocale, à partir de la transition de la Renaissance au début du baroque. Ces innovations fondamentales et révolutionnaires ont rendu possible le genre de l’opéra, qui trouvera désormais son véritable langage dans la monodie et les formes musicales qui en émergeront plus tard.

Origine du terme Le terme « basse continue » provient de l'obligation où se trouvaient les organistes accompagnant des chœurs, à la fin du , alors que les œuvres chorales n'étaient disponibles qu'en plusieurs livrets de parties séparées, de se constituer une partie de basse ininterrompue, reprenant par exemple la voix de ténor au moment où la basse se taisait, et à partir de laquelle ils pouvaient improviser un accompagnementDictionnaire de la conversation et de la lecture, vol.2, p585.. Certaines basses continues de cette époque reproduisent même la voix de soprano, aux moments où toutes les autres voix se taisent.

Cette forme, dans laquelle seule la ligne de basse est définie avec précision par le compositeur ou l'arrangeur, lui a valu le nom de « basse continue ».

Accompagnement Au seizième siècle, lorsque l'harmonie avait déjà fait de grands progrès, on n'écrivait à peu près aucune musique instrumentale ; les instruments exécutaient de la musique vocale, en se partageant le rôle de chaque voix en raison de leur étendue. L'accompagnateur pouvait, guidé par l'habitude et par l'oreille, exécuter de la main droite un accompagnement qui représentait l'ensemble de l'harmonie, dont il jouait la basse de la main gauche. Il prolongeait ainsi la tradition de mettre la « teneur » au grave et l'accompagnement à l'aigü.

L'accompagnement se faisait de la main droite, et l'accompagnateur travaillait sa « griffe » J. S. Bach et la règle des octaves de musique. Patrice Nicolas, Les Cahiers de la Société québécoise de recherche en musique, Volume 17, numéro 2, automne 2016, p. 73–91.. Cette pratique explique qu'un traité comme celui de CampionTraité d'accompagnement et de composition, selon la règle des octaves de musique. Par le sieur Campion, professeur-maistre de théorbe & de guitare, & ordinaire de l'Academie royale de musique.1716. ne donne que trois réalisations pour chaque formule d'accompagnement (qui correspondent aux parties hautes à la tierce, la quinte ou l'octave) en se limitant aux réalisations serrées : des dispositions de l'accord larges, qui s'étendent sur plus d'une octave, ne seraient guère réalisables d'une seule main.

Avec la théorie introduite par Jean-Philippe Rameau et son principe de l'identité des octaves, les différentes dispositions de l'accord sont considérées comme harmoniquement équivalentes, et les renversements sont réductibles à une basse fondamentale. En parallèle, le chant principal tend à passer de la teneur basse à la partie aigüe, plus facilement identifiable.

La basse continue, bien qu'un élément structurel et identitaire essentiel de la période baroque, a continué à être utilisée dans de nombreuses œuvres, principalement (mais pas uniquement) des œuvres chorales sacrées, de la période classique (jusqu'à environ 1800). Un exemple en est le Concerto en ré mineur de C. P. E. Bach pour flûte, cordes et basse continue. Les exemples de son utilisation au XIXe siècle sont plus rares, mais ils existent : les messes d'Anton Bruckner, Ludwig van Beethoven et Franz Schubert, par exemple, comportent une partie de basse continue destinée à un organiste.

Chiffrement

La notation de chiffres sur une partie de basse traduit l'opposition de nature entre le cantus firmus grave et le déchant d'accompagnement à l'aigü.

Les compositeurs de l'époque baroque écrivaient rarement l'accompagnement musical complet de la composition. Les artistes devaient en réaliser une adaptation, simplement guidés par la basse, la mélodie, et d'éventuelles indications complémentaires. Au début du baroque, la basse n'était généralement pas chiffrée. Cependant, en considérant également la partie soliste, le réalisateur pouvait généralement deviner les harmonies.

En basse continue, les harmonies ne sont jamais explicitées, mais sont souvent indiquées par des chiffres et d'autres symboles, écrits au-dessus ou en dessous des notes de la voix de basse (basse chiffrée). Cependant, il n’est pas rare qu’un chiffrage ne soit pas mentionné, ou ne soit noté que partiellement. Les chiffres n'étaient ajoutés à ces basses que si les harmonies n'étaient pas celles qu'on aurait attendues : le claviste se donnait alors à lui-même une indication chiffrée de l'accord à réaliser.

Exercice d'harmonie L'art d'écrire et d'exécuter convenablement deux ou trois parties au-dessus d'une basse s'appelait autrefois accompagnement, ce sens est passé au mot harmonie. Quand la basse a été bien arrêtée, on la chiffre en ayant toujours l'œil sur la partie supérieure ; puis on traite les parties intermédiaires en remplissant les accords selon les règles suivies par les bons harmonistes.

L'usage de la basse chiffrée ne s'est conservé que pour l'étude, et l'on a nommé « partiments » les pièces spécialement composées à cet effet. La basse peut être considérée sous deux points de vue principaux, selon qu'elle a été conçue la première, ou qu'elle a été tirée de la partie supérieure. Lorsque le « sujet » (on appelle ainsi la mélodie qu'il s'agit d'accompagner) est à la partie supérieure, il faut, avant de lui donner un accompagnement complet, lui chercher d'abord une basse qui porte les accords voulus et dont la partie primitive continue à être aussi la partie essentielle. Les basses préconçues, et sur lesquelles on traite des parties mélodiques, ne s'emploient que pour l'étude.

Reconstitution des pièces Étant donné que peu de réalisations ont été écrites, sauf par les élèves, peu ont survécu (un mouvement de sonate de Bach est considéré comme une rare exception pour ce compositeur majeur). La notation avait ce défaut intrinsèque « que sans avoir entendu un compositeur jouer ses propres basses continues, personne ne pouvait connaître les effets précis qu'il souhaitait » (car les styles et les conventions d'interprétation variaient beaucoup, non seulement de pays en pays, mais suivant les époques). En 1959, Benjamin Britten écrivait ainsi :

Cependant, les éditions de musique moderne contiennent souvent une éventuelle réalisation des accords en notation musicale (continuo exposé) préparée par l'éditeur.

Continuo Le nombre et le type d'instruments qui composent le continuo ne sont normalement pas prédéterminés par le compositeur. La composition du continuo, ensemble qui accompagne le chant, est souvent laissée à la discrétion des interprètes (ou, dans le cas d'une grande représentation, du chef d'orchestre), et la pratique variait énormément au cours de la période baroque. Les instruments continus peuvent varier en fonction du contexte, du genre, du style et de l'époque de la pièce.

Le continuo est constitué d'un ou plusieurs instruments monodiques graves — violoncelle, viole de gambe, basson, serpent... — qui jouent la ligne de basse écrite, et un ou plusieurs instruments harmoniques capable de jouer des accords — clavecin, orgue, théorbe, luth, guitare baroque... — qui « réalisent », c'est-à-dire qui complètent l'harmonie.

Les instruments monodiques graves (cordes et bassons) jouent la partie de basse telle qu'elle est écrite, mais les instruments jouant des accords utilisent souvent des basses chiffrées.

En règle générale, dans les représentations modernes, le clavecin et les basses d'archet (violoncelle, viole de gambe) sont plus fréquemment utilisés pour la musique instrumentale et profane, comme l'opéra et la cantate, et l'orgue pour la musique sacrée.