L‘Histoire diplomatique, ou histoire des relations internationales, est une discipline historique visant à étudier les relations entre les États.
Historiographie de l'histoire diplomatique
À la recherche de l'histoire diplomatique Dans l’introduction de Paix et guerre entre les nations, Raymond Aron notait : « La guerre n'appartient pas au domaine des arts et des sciences mais à celui de l'existence sociale. (…) Dès lors, nous comprenons tout à la fois pourquoi les relations internationales offrent un centre d'intérêt à une discipline particulière et pourquoi elles échappent à toute délimitation précise. » S’interroger sur les difficultés et les évolutions de l’histoire diplomatique des années 1930 à nos jours, ne serait-ce pas alors se retrouver dans la même situation qu’un Montaigne abordant l’homme, ce « subject merveilleusement vain, divers et ondoyant » sur lequel il serait « malaisé d'y fonder jugement constant et uniforme » (Essais, I, 1) ?
Le nom même de la discipline prête à discussion : l’histoire diplomatique ne se réduit pas à l’histoire des diplomates et des ambassades ; et l’histoire des relations internationales élargit encore le champ des connaissances à établir. Il faut bien comprendre en tout premier lieu que ces distinctions ne sont pas quelque autre manifestation de l’arbitraire des signes, mais d’une évolution même de la pensée historiographique. Pierre Renouvin, en 1934, dans l’introduction de son livre sur La crise européenne et la Première Guerre mondiale, exprimait ainsi le vœu de dépasser « l’Histoire diplomatique » pour aller vers « l’Histoire des relations internationales ». La première ne faisait que traiter des « relations entre gouvernements », entre États, entre les princes et leurs Talleyrand respectifs ; cette histoire d’en-haut, des chancelleries invisibles au peuple, ne prenait pas en compte l’influence de « l’histoire des rapports entre les peuples », et avec elle des « forces profondes » (on y reviendra) ; cette nouvelle perspective devient alors le véritable « centre d’intérêt » de la discipline. Quelques années seulement après la création de la revue de l’École des Annales, en 1929, par Marc Bloch et Lucien Febvre, l’histoire diplomatique s’engouffrait elle aussi dans la révolution copernicienne qui s’annonçait – même si, comme on le verra, les relations entre les Annales et l’école renouvienne, n’étaient, à bien des égards, que la continuation de la rivalité universitaire par d’autres moyens. En résumé, pour définir le sujet même, il est nécessaire de s’y plonger déjà.
L’histoire diplomatique, ou l’histoire des relations internationales après la révolution renouvienne, n’est donc pas dans un vase clos, ni concernant l’étendue de son champ d’études même, ni pour ceux qui entendent l’étudier (nous verrons notamment que les géographes pourront seconder les historiens). Elle provoque, subit ou profite des évolutions de l’historiographie générale, elle-même potentiellement influencée par divers contextes politiques ou socio-économiques.
Le fondateur (Renouvin) et le disciple (Duroselle) Si de l’historiographie des relations internationales il ne fallait retenir qu’un nom, ce serait celui de Pierre Renouvin ; et si l’on pouvait en retenir un second, ce serait celui de Jean-Baptiste Duroselle. Les deux hommes ont considérablement marqué leur champ d’études ; mais ils ne l’ont assurément pas inventé. L’école française de l’histoire diplomatique doit beaucoup à la figure d’Albert Sorel (1842-1906), professeur à l’École libre des Sciences politiques, et qui a côtoyé l’étranger autant que le Quai d’Orsay. Positiviste, Sorel, marqué par la Débâcle, est un tenant du réalisme : l’intérêt national est la véritable pièce maîtresse du jeu diplomatique international. Mais sa vision ne restait encore que trop formellement diplomatique : c’est l’histoire d’en-haut, des grands hommes et de leurs cabinets, de leurs ambassades et réseaux qui font et défont les alliances européennes. « Horizon trop restreint » pour Pierre Renouvin. En 1931, le tout jeune maître de conférences d’histoire moderne et contemporaine en Sorbonne, dans un article de la Revue historique intitulé « La publication des documents diplomatiques français, 1871-1914 », annonce le bouleversement à venir. Pour lui, les seules études des sources diplomatiques, si elles sont profitables, ne doivent pas être la seule approche de l’historien diplomatique : c’est la première difficulté, celle des sources ; il est nécessaire que l’historien ne soit pas prisonnier des sources qu’il "déniche" dans les archives des ambassades, et il faut qu'il élargisse son champ d’études.
Où donc aller puiser de nouvelles sources d’études ? Dans ce même article, Pierre Renouvin précise sa pensée : « Dépêches, notes, télégrammes nous permettent d’apercevoir des actes ; il est plus rare qu’ils permettent d’entrevoir les intentions des hommes d’État, plus rare encore qu’ils portent le reflet des forces qui agitent le monde ». Ces « forces profondes » vont être l’ajout fondateur de Pierre Renouvin. Il faut leur donner beaucoup plus d’importance désormais - les historiens diplomatiques traditionnels ne les ignoraient pas complètement, mais avaient une certaine tendance à les négliger. Ces « forces » sont à la fois matérielles (les facteurs géographiques, les forces sociales et économiques, la démographie) et morales ou spirituelles (les « mentalités » collectives), comme Pierre Renouvin le précise dans un autre ouvrage d’une importance cruciale publié en 1934, soit La crise européenne et la Première Guerre mondiale. C’est l’objet même des études qui est ici modifié. « Dans cette perspective, les rapports entre gouvernements cessent d’être le centre d’intérêt ; ce qui importe, c’est l’histoire des rapports entre les peuples ». L’histoire diplomatique a trouvé son Copernic.
Mais, comme il le reconnaît d’ailleurs lui-même, Pierre Renouvin n’est pas le grand penseur ex nihilo de cette révolution. En 1929, Lucien Febvre et Marc Bloch ont déjà fondé la revue de l’École des Annales et ont eux aussi contribué à mettre en exergue l’histoire du peuple plutôt que des grands, l’histoire de ces grandes forces sociales plutôt que les simples « agitations de surface » (Renouvin citant Braudel) du contingent et de l’événementiel (comprenons, les têtes couronnées passant sans modifier le long cours de l’histoire). Cependant, comme on le verra plus amplement dans notre deuxième partie, cette filiation originelle n’empêchera pas une relation difficile entre l’école renouvienne et les Annales. Dans sa meilleure prise en compte des passions et de la psychologie, Pierre Renouvin a été également influencé par les travaux de l’Italien Federico Chabod, à qui « l’histoire des mentalités » doit beaucoup. Le social-économique n’est pas le maître-mot absolu des relations internationales ; l’irrationnel des passions, des psychologies collectives et des idées (politiques, nationales) dans l’opinion publique occupe également une place non négligeable. Mais de même que l’historien diplomatique traditionnel était prisonnier de ses sources, de même le nouvel historien des relations internationales se retrouve devant une pénible carence : comme le relève Pierre Renouvin, par quelles sources véritablement mesurer la force de ces mentalités collectives ? Les préfets dans leurs rapports ne sont pas bons métaphysiciens. L’aspérité des sources vient donc contrarier l’historien dans son renouveau. Lucien Febvre méprisait l’histoire diplomatique traditionnelle ; Federico Chabod tenait en respect les conditions économiques et sociales à la faveur des mentalités ; Pierre Renouvin s’attache au contraire à concilier ses trois approches. Les Annales oublient que le grand homme d’État peut lui aussi modifier les grandes forces économiques et sociales par des décisions fortes. Entre ce trio, précise-t-il, l’historien des relations internationales doit choisir de ne pas choisir ; c’est justement au carrefour de ces trois voies que les fruits seront les plus juteux. Il n’empêche que même s’ils lui dédicacent leur essai d’historiographie, Penser la Grande Guerre, Antoine Prost et Jay Winter critiquent sévèrement Pierre Renouvin. Celui-là même qui perdit un bras au Chemin des Dames refuse d’accorder grande valeur au témoignage des poilus, tenants pourtant de « l’histoire d’en-bas ». Faut-il trouver ici un mécanisme d’auto-défense critique de l’historien, écrivant sur des faits trop récents pour ne pas se sentir tenté par la culpabilité mortelle du parti-pris ? Pierre Renouvin, enrôlé par le gouvernement français dans la Bibliothèque-Musée de la Guerre, puis plus ou moins encouragé à démontrer la responsabilité allemande dans la conflagration européenne, car la question des responsabilités primait alors (étude décisive dans son changement d’approche sur la discipline), s’était pourtant montré beaucoup plus distant et critique que les politiques d’alors l’auraient souhaité. Mais à force de prendre trop de recul sur son temps, Pierre Renouvin n’en avait-il pas pris trop aussi sur les gens ? Même s’il a remis « les peuples » au centre de l’histoire diplomatique, Pierre Renouvin garde donc encore quelque mal à se rapprocher de la masse anonyme des « individus », pour Antoine Prost et Jay Winter. En 1964, la parution de l’Introduction à l’histoire des relations internationales est le parachèvement de cette révolution renouvienne. Peut-être en réaction au triomphalisme social-économique du moment (on y reviendra par ailleurs), Pierre Renouvin, dans l’introduction générale au livre, remet à l’honneur les relations interétatiques : « L’étude des relations internationales s’attache surtout à analyser et à expliquer les relations entre les communautés politiques organisées dans le cadre d’un territoire, c’est-à-dire entre les États. Certes, elle doit tenir compte des rapports établis entre les peuples et entre les individus qui composent ces peuples (…). Mais elle constate que ces relations peuvent rarement être dissociées de celles qui sont établies entre les États ». Les relations interétatiques sont bien le « centre des relations internationales ». On pourrait être tenté de voir dans ce recentrement l’influence d’un ouvrage majeur publié en 1962, deux années auparavant donc, par Raymond Aron. Paix et guerres entre nations était une immense fresque théorique des relations interétatiques. Le penseur libéral consacrait alors l’État comme horizon indépassable de l’histoire diplomatique. Sa tentative de théorisation générale à travers les époques, tout aussi enrichissante fût-elle, n’aboutissait pas néanmoins à une « délimitation précise » théorique universelle et objective (on peut ici se référer à la citation figurant en début de devoir). Mais Raymond Aron n’anéantit pas l’influence des peuples : celle-ci est devenue un point de non-retour, au moins depuis la révolution renouvienne, de l’histoire diplomatique. « Les historiens n'ont jamais isolé le récit des événements qui touchent aux relations entre États, isolement qui aurait été effectivement impossible tant les péripéties des campagnes militaires et des combinaisons diplomatiques se rattachent, de multiples manières, aux vicissitudes des destins nationaux, aux rivalités des familles royales ou des classes sociales. La science des relations internationales ne peut pas plus que l’histoire diplomatique méconnaître les liens multiples entre ce qui se passe sur la scène diplomatique et ce qui se passe sur les scènes nationales. » Cependant les critiques se sont concentrées sur une accusation de négligence des conditions économiques au profit d’un horizon trop diplomatico-stratégique.