vignette|Personnel de l’imprimerie autogérée Oktoberdruck à Oberbaum (immeuble Narva), à Berlin (2014).
L’autogestion (du grec autos, « soi-même », et « gestion ») est le fait, pour une structure ou un groupe d’individus, de confier la prise des décisions à l’ensemble de ses membres. L'autogestion n'impliquant pas d'intermédiaire gouvernemental ou décisionnel, elle s'inscrit de fait dans la philosophie anarchiste (aussi appelée libertaire) ou conseilliste.
Certains, notamment la Confédération générale du logement durant les années 1980, définissent l'autogestion comme Régis ESTIENNE, "Indépendance repliement… Indépendance ouverture", Action logement, juill. août 1980. Une telle conception implique que, lorsque divers intérêts coexistent, chaque groupe apprend à gérer seul ses intérêts spécifiques, dans le respect des intérêts des autres, sans délégation à une élite administrative ou intellectuelle. La dynamique autogestionnaire prolonge des pratiques traditionnelles, notamment chrétiennes en OccidentJacques DALARUN, Gouverner, c’est servir. Essai de démocratie médiévale, Alma Editeur, 2012, 455 p. ou bouddhistes en OrientShizuo KATSUMATA, Ikki. Coalitions, ligues et révoltes dans le Japon d'autrefois, trad. Pierre-François SOUYRI CNRS Editions, 2011, 268 p..
Godbout considère que le concept d’autogestion et l’idéal autogestionnaire sont nés au et se développent par opposition à des excès créés par le système de production de la société capitalisteGodbout T., Jacques, « De l’autogestion à l’autonomie », Possibles, vol.10, no.3-4, printemps-été 1986, pp.117-125. . Il s’agit de construire une alternative à la domination et à l’exploitation engendrées par ce modèle de structuration sociale, d’approfondir les réflexions autour de modèles de relations alternatifs à ce mode capitaliste, ce dans un premier temps à l’intérieur du système de production (Godbout, 1986). Les modèles ainsi pensés tendent à ce que les travailleurs se réapproprient le pouvoir et le redistribuent de façon plus égalitaire entre eux, tournant le dos à des pratiques vue comme hiérarchiques, autoritaires, verticales, et à des formes de dépossession. En d'autres termes, ce type d'autogestion permettrait une réappropriation et une réinvention de l'organisation collective.
Historique
Selon Drapeau et Kruzynski, tracer l’historique le l’autogestion est une gageure pour deux raisons principales. D’abord par ce que celle-ci ne s’est jamais déployée sur une longue période et à grande échelle, ce qui rend difficile d’en dire quelque choses de construit ou de portée un tant soit peu général. Ensuite parce qu’à la suite de Corpet, ces deux autrices considèrent qu’il serait préférable d’employer la forme plurielle «autogestionS», cet auteur rapportant en 1982Corpet, Olivier, « L’autogestion » extrait du dictionnaire critique du marxisme, Paris, les Presses de l’Université de France, 1982. qu’
Historiquement, des biens communs ont été gérés durant plusieurs siècles de manière autonome par des groupes d'habitants ou de travailleurs, comme l'a montré l'ouvrage d'Elinor Ostrom intitulé La Gouvernance des biens communs : Pour une nouvelle approche des ressources naturelles. À ce titre, on doit citer comme exemple les mines de Rancié gérées par la collectivité des habitants de Vic de Sos durant au moins cinq siècles, soit depuis les environs de 1272 jusqu'au régime de qui mit les mines sous l'autorité du préfet.
Cette pratique de gestion des entreprises par les travailleurs a été prônée par les Associations ouvrières des débuts de la révolution industrielle puis par la Première Internationale Ouvrière : l'Association internationale des travailleurs (AIT) , formule écrite par Karl Marx pour l'AIT), conceptualisée par Pierre-Joseph Proudhon et les anarchistesSylvain Boulouque, Le modèle social qui venait des Balkans, nonfiction.fr, 14 décembre 2018, par les libéraux. Depuis quelques années ce mot est à l'honneur dans les entreprises (autonomie ou semi-autonomie - contrôlée par la hiérarchie - du travail personnel, mais certainement pas pouvoir gestionnaire sur l'entreprise et sur son chiffre d'affaires).
Mais c'est le maréchal yougoslave Josip Broz Tito qui fit inscrire l'autogestion dans la constitution de la Yougoslavie en 1950, lançant ainsi le socialisme autogestionnaire. Bien avant lui, la Commune de Paris (1871), la Russie soviétique (1917), la révolution espagnole de 1936 à 1938, les kibboutz d'Israël, puis l'Algérie décolonisée (fermes autogérées, 1962-1965), etc. ont alimenté les pratiques et les débats sur l'autogestion.
Dans les années 1960-1970, une partie du mouvement syndical s'est aussi approprié le modèle de l'autogestion. L’expression autogestion devient un mot valise dans les années 1960. La Confédération française démocratique du travail (CFDT), dès sa déconfessionnalisation en 1964 s'intéresse à la Yougoslavie, envoye des délégations, et commence à entretenir des relations suivies avec les syndicats yougoslaves. Edmond Maire, notamment, voit dès 1965 le socialisme autogestionnaire comme un moyen de donner un nouveau souffle autour d'un projet radical susceptible de mobiliser les militants. Il s'agit aussi, pour la CFDT, d'un moyen de se distinguer de la Confédération générale du travail et d'une vision étatiste et bureaucratisée de la transformation socialeCFDT, l’identité en question - Frank Georgi, par le laboratoire d'histoire sociale CHS, page web et film en ligne. La CFDT délaissera l'idée de l'autogestion après son recentrage en 1979, non sans avoir théorisé auparavant (notamment par le biais de Pierre Rosanvallon, qui date l’émergence de l’autogestion en France à 1960 et considère que c’est 68 qui lui a donné sa visibilitéL’Âge de l’autogestion, Le Seuil, coll. Points politique, 1976, 246 p.), que l'autogestion pouvait servir de concept-relais avec le libéralisme. Selon cette analyse, l'autogestion aurait permis, par la critique extrêmement dure du « social-étatisme », la redécouverte par la gauche d'une tradition libérale, par la critique de l’État et de l'absorption du secteur social par l’État.
Des auteurs de tradition marxiste comme Michel Clouscard ont défendu l'autogestion en la différenciant très fermement des utopies liées au libéralisme libertaire. Michel Clouscard déclarait ainsi : Michel Clouscard, La Bête sauvage. Métamorphose de la société capitaliste et stratégie révolutionnaire, Kontre Kulture, Saint-Denis, 2014 (éd. originale aux Éditions sociales : 1983), p. 260. Michel Clouscard, à l'inverse, s'en prenait à l'upotie autogestionnaire réduite au statut de slogan permettant à des bourgeois intellectuels le maintien de leur domination sur les travailleurs : Michel Clouscard, La Bête sauvage […], Kontre Kulture, Saint-Denis, 2014, p. 289. Michel Clouscard estimait aussi que l'autogestion ne pouvait pas être pratiquée dans un cadre limité de communautés réduites en marge de l'Etat. Prendre le contrôle de ce dernier était essentiel pour permettre l'autogestion, selon Michel ClouscardMichel Clouscard, La Bête sauvage […], Kontre Kulture, Saint-Denis, 2014, p. 290. L'exemple des mines de Rancié le montre assez bien puisque l'expérience autogestionnaire y a pris fin du fait des directives venues de l'État bonapartiste. Les autogestionnaires n'avaient aucune influence sur l'État et en ont subi les conséquences.
Ceux qui se placent dans le sillage de Michel Clouscard en prônant un renouveau républicain tiennent toujours des discours proches, notamment en refusant la constitution d'ilots autogestionnaires : Aymeric MONVILLE, préface à Michel Clouscard, Néo-fascisme et idéologie du désir […], Delga, 2013, p. 16.
Une autre partie du mouvement syndical a toujours été hostile à l'autogestion, pour des raisons stratégiques ou idéologiques (FO, CGT). Les références syndicales contemporaines à l'autogestion en France sont minoritaires, cantonnées essentiellement aux syndicats de l'Union syndicale Solidaires, aux courants École émancipée et Émancipation ! Tendance intersyndicale, au Sgen-CFDT à la CNT-Vignoles et à la CNT-AIT.
Le penseur écolo-socialiste André Gorz conçoit un projet émancipateur qu'il articule autour de l’idéal d’une autogestion de la vie, notamment du travail, des besoins et du tempsCéline Marty. La philosophie de l'autogestion d'André Gorz : travail, écologie et temps de vie. Philosophie. Université Bourgogne Franche-Comté, 2023. Français. ⟨NNT : 2023UBFCC018⟩. ⟨tel-04453467⟩. Pour lui également, c'est à partir d’une critique du capitalisme - qu’il voit comme générateur d’aliénation - qu’il conçoit l’autogestion comme se trouvant du côté des solutions. Sa philosophie s’organise donc autour d’un problème central – l’aliénation – et d’une réponse – l’autogestion.
Au niveau international, les pays latino-américains, sous l'effet de crises sociales et économiques, illustrent un nouveau développement de l'autogestion avec la réappropriation d'entreprises abandonnées ou mises en faillite par leurs propriétaires, notamment en Argentine avec par exemple l'entreprise Zanon, où le mot d'ordre était « Resistir, Occupar, Producir ». Les communautés zapatistes du Mexique et leurs « autogouvernements » sont un autre visage de la pratique autogestionnaire.
Dans le contexte de l’entreprise, plusieurs formes de gouvernance partagée peuvent être assimilées à des formes d’autogestion revisitéesCanivenc, Suzy. Autogestion et nouvelles formes organisationnelles dans la société de l information, de la communication et du savoir - Thèse de doctorant en communication (2009)
https://www.theses.fr/2009REN20042
https://tel.archives-ouvertes.fr/tel-00458192/document.
Expériences d’autogestion
Espagne républicaine
Une expérience d'autogestion a eu lieu en Espagne républicaine en 1936-1939, principalement en Catalogne et en Aragon. Cette expérience était d'inspiration anarchiste. Les communistes, largement instrumentalisés par l'Union soviétique, y mirent fin dans la plupart des cas en 1937, afin de réorienter l'économie du pays vers la poursuite de la guerre et de réduire l'influence des anarchistes. Les dernières expériences s'arrêtèrent à la victoire de Franco. Les résultats furent très variables suivant les cas, mais on peut dire que ce fut en général un succès dans l'agriculture et un échec dans l'industrie. Il faut cependant signaler que très souvent, les matières premières et/ou les débouchés commerciaux traditionnels des usines se trouvaient en Espagne nationaliste, ce qui peut expliquer les problèmes rencontrés. La brièveté de ces expérimentations (quelques mois dans la plupart des cas) ne permet pas de tirer de conclusions définitives sur leurs résultats à long terme.
Expérience yougoslave
En 1948, après l’exclusion de la Yougoslavie du mouvement communiste international, Josip Broz, dit Tito, introduit un « statut autogestionnaire » dans la constitution du pays.
L'expérience yougoslave comprend deux parties : durant la première, centralisatrice et étatiste (de la fin des années 1950 aux années 1970), l'État centralise les informations et envoie des commandes aux industries. Les ouvriers sont supposés gérer l'entreprise pour répondre à cette commande, il ne s'agit donc pas d'un modèle de marché. Dans la seconde partie, au contraire, les ouvriers s'organisent comme le ferait une entreprise libérale : ils définissent la production, le marché est libre, etc.