Le terme « grammaticalisation » désigne, dans l'évolution d'une langue à une autre ou dans l'histoire d'une langue déjà formée, un changement linguistique consistant en la transformation d'une entité autonome, le plus souvent un mot à sens lexical, en morphème grammatical....

La grammaticalisation est un processus graduel et de longue durée, se manifestant par plusieurs phénomènes. L'entité initiale perd partiellement ou totalement son contenu notionnel, son sens lexical ou d'une autre nature, ses propriétés syntaxiques, sa forme sonore d'origine et ses propriétés prosodiques – donc son autonomie –, devenant, en tant que mot-outil ou affixe, dépendante d'un mot autonome. En même temps, elle devient partiellement ou totalement abstraite, acquiert un sens grammatical et devient obligatoire. Certaines entités grammaticalisées apparaissent tantôt comme des mots à part, tantôt comme des affixes. En synchronie, c'est-à-dire dans l'état de la langue à un moment donné, des entités différentes présentent des degrés différents de grammaticalisation.

Exemples de grammaticalisation

Verbes grammaticalisés

Il n'y a pas d'unité de vue parmi les linguistes, qu'ils s'occupent de langues différentes ou d'une même langue, quant au statut de ces verbes par rapport aux verbes autonomes, parce que leur grammaticalisation présente des degrés différents. Dans des grammaires françaises ou roumaines, certains auteurs traitent, d'une part, de verbes autonomes et, d'autre part, de verbes auxiliaires et semi-auxiliairesPar exemple () ou ().. Selon Grevisse et Goosse 2007, les verbes auxiliaires sont dépouillés de leur signification propre et servent de simples éléments morphologiques pour construire les formes verbales exprimant le mode, le temps et la diathèse des verbes autonomes. Cette grammaire ne compte parmi les verbes auxiliaires français que avoir et être. Selon elle, les verbes semi-auxiliaires sont des verbes qui perdent plus ou moins leur signification propre et servent à exprimer diverses nuances de temps, d'aspect ou d'autres modalités de l'action. Bidu-Vrănceanu 1997 définit les semi-auxiliaires comme des verbes dont la qualité se situe entre celle de verbe autonome et celle de morphème grammatical (verbe auxiliaire), exprimant des valeurs modales et d'aspect, et ayant des degrés différents de grammaticalisation incomplète.. D'autres linguistes hésitent entre appeler ces verbes « auxiliaires » ou « semi-auxiliaires »Par exemple , article verb., d'autres encore parlent de « verbes de modalité et d'aspect (considérés par certains comme des semi-auxiliaires) ».. En revanche, dans certaines grammaires, tous les verbes appelés « auxiliaires » et « semi-auxiliaires » par d'autres sont considérés comme des auxiliairesPar exemple dans ()..

Verbes grammaticalisés morphologiques

Dans les langues romanes, comme le français, le verbe avoir a pour sens d'origine « posséder », qu'il garde en utilisation autonome. En tant que verbe auxiliaire, il perd totalement ce sens, étant seulement morphologique, c'est-à-dire servant à former certaines formes verbales tel le passé composé. C'est un morphème libre, restant autonome seulement par le fait que c'est un mot à part. Il perd son accent tonique, constituant un même mot prosodique avec un ou plusieurs clitiques et un verbe à sens lexical qui porte l'accent. En qualité de complexe sonore, cet auxiliaire garde sa forme complète en français, mais seulement en partie en roumain, par exemple (a vs are « a », am vs avem « avons », ați vs aveți « avez »).. En roumain, le même auxiliaire, mais à l'une des formes de futur, est également un mot à part, mais beaucoup plus réduit, à la forme unique o pour toutes les personnes (ex. o să adun « je vais rassembler », o să aduni « tu vas rassembler », etc.)..

Dans l'histoire de la langue, un certain type de morphème grammatical peut avoir tendance à en remplacer un autre pour exprimer le même sens grammatical. À côté du futur simple, le français a développé le futur proche, une périphrase formée avec le verbe aller grammaticalisé, qui perd son sens lexical dans cette qualité, étant appelé semi-auxiliaire par Grevisse et Goosse 2007. En français standard, le futur proche n'a plus de sens « proche », pour présenter comme certain un fait situé dans un avenir lointain (ex. Dans trois ans, nous allons célébrer le millénaire de notre ville.), et il « est un redoutable concurrent du futur simple dans la langue parlée ».

En hongrois, un tel processus est déjà achevé. Le futur n'est plus exprimé par un morphème lié (le suffixe -and/-end), mais avec le verbe auxiliaire fog. (ex. Mikor fogsz találkozni vele? « Quand vas-tu le/la rencontrer ? ».), qui continue à exister avec son sens lexical « tenir, attraper ».

Dans le standard de la langue serbe, l'auxiliaire de ce qu'on appelle futur 1 est le verbe hteti, au sens de « vouloir » en emploi autonome. Il présente, en tant qu'auxiliaire, des degrés divers de grammaticalisation, non pas du point de vue fonctionnel, mais seulement formel. : On l'utilise non transformé et accentué en phrase interrogative positive : hoćeš li videti? « vas-tu voir ? » Il devient clitique par réduction, par exemple à ćeš dans l'exemple précédent. Avec cette forme, il peut être : non fusionné et placé après les verbes terminés à l'infinitif en -i, en phrase déclarative positive, s'il n'y a aucun mot accentué devant le verbe : doći ćeš « tu vas venir »; enclitique et fusionné avec les infinitifs terminés en -ti, dans la même situation que la précédente : videćeš « tu vas voir » ; proclitique, c'est-à-dire détaché du verbe et placé devant lui en phrase déclarative positive ou interrogative positive, s'il y a devant lui un mot accentué : ti ćeš videti (?) « toi, tu vas voir (?) », da li ćeš videti ? « est-ce que tu vas voir ? » ; détaché du verbe mais attaché au mot négatif ne dans toute phrase négative : (ti) nećeš videti (?) « (toi) tu ne vas pas voir (?) ».

En anglais, la forme de présent continu du verbe go « aller » est grammaticalisé pour exprimer un futur imminent : It’s going to rain « Il va pleuvoir »..

Verbes copules

Le verbe copule ou attributif unit l'attribut au sujet. Dans certaines grammaires, ce verbe aussi est rangé parmi les verbes auxiliaires.

Le verbe copule par excellence est, dans plusieurs langues, celui qui signifie être. Il est grammaticalisé, perdant, en tant que copule, son sens originaire « exister » : Les rues du village sont désertes le soir. ; She is a dancer « Elle est danseuse ». ; быть студентом byt' stoudentom « être étudiant », article грамматикализация grammatikalizatsija. ; Ei sunt turiști « Ils sont touristes ». ; Glumac je mlad « L'acteur est jeune ». ; Angol tanár vagyok « Je suis professeur d'anglais »..

Verbes de modalité

Ces verbes sont l'un des moyens d'exprimer l'attitude du locuteur à l'égard de son propre énoncé., par exemple qu'il voit le procès exprimé par le verbe à sens lexical comme éventuel, probable, possible, obligatoire, etc. Ces verbes sont inclus parmi les semi-auxiliaires par les auteurs qui adoptent cette notion. Exemples : La campagne doit être belle à cette saison – probabilité ; We may have problems « Nous pourrions avoir des problèmes » – éventualité. ; Am a scrie / de scris « J'ai à écrire » – obligation ; O svemu se može razgovarati « On peut discuter de tout » – possibilité. ; El tudod ezt nekem intézni? « Tu peux me résoudre ça ? » – capacité 1999..

Verbes d'aspect

Parmi ses traits, le verbe possède celui d'indiquer que le procès qu'il exprime est achevé ou inachevé, qu'il a lieu en un moment ou qu'il dure, qu'il est à son début ou à sa fin, etc... L'un des procédés pour indiquer de telles caractéristiques, appelées « aspects », est l'utilisation de verbes d'aspect. Ils sont également rangés parmi les semi-auxiliaires par les grammairiens qui opèrent avec cette notion.

Par exemple, en français, le caractère continu de l'action est exprimé par une périphrase contenant une expression verbale spécifique : Puisque nous sommes en train de visiter les monuments... (Théophile Gautier). Un autre semi-auxiliaire d'aspect est le verbe faire dans une périphrase factitive : Personne au monde ne le fera changer d'avis (Jean Cocteau).

Dans la linguistique de l'anglais, des auteurs voient des verbes aspectuels dans des exemples comme she started working « elle a commencé de travailler », she finished working « elle a fini de travailler »..

En roumain aussi, des verbes comme a începe « commencer », a termina « terminer », a continua « continuer » sont considérés par certains grammairiens comme exprimant des aspects par leur sens lexical. D'autres sont plus grammaticalisés, indiquant des aspects seulement de manière contextuelle, sans avoir dans ce cas leur sens primordial, ex. se pune să plângă « il/elle se met à pleurer »..

En hongrois, le caractère répété et systématique de l'action est exprimé par le verbe szokott « avoir l'habitude », le seul considéré comme un auxiliaire d'aspect, dont la grammaticalisation relativement avancée est reflétée par le fait que dans, cette qualité, on utilise sa forme de passé y compris dans le cas d'actions qui ne sont pas situées dans le passé, ex. : Meg szoktam venni a napilapokat « J'ai l'habitude d'acheter / J'achète toujours les quotidiens »..

Autres morphèmes résultant d'une grammaticalisation

Prépositions et postpositions

Au sujet d'une partie des prépositions, mots-outils existant dans certaines langues, on sait qu'ils résultent de la grammaticalisation de mots à sens lexical. Certaines existent aussi en tant que parties du discours dont elles proviennent et gardent plus ou moins leur sens initial, étant donc plus ou moins grammaticalisées. Exemples : durant, excepté. ; following « à la suite de » (← participe présent de follow « suivre »), given « étant donné » (← participe passé de give « donner »), page Complex Prepositions. ; datorită « grâce à », (← participe féminin singulier de datori « devoir »), exceptând « excepté » (← gerunziu de excepta « excepter »). ; put « vers » (← put « chemin »), putem « par le biais de » (← cas instrumental de put « chemin »), pomoću « à l'aide de » (← instrumental de pomoć « aide »), povodom « à l'occasion de » (← instrumental de povod « occasion »)..

D'autres prépositions présentent un degré plus avancé de grammaticalisation, leur sens ayant complètement changé par rapport à celui du mot d'origine, ex. : chez (< casa « maison »), sauf (← sauf « indemne »).

Certaines prépositions sont complètement grammaticalisées mais présentent un degré d'abstraction moindre que d'autres, permettant une représentation sensorielle limitée, comme celles à sens spatial et celles à sens temporel, telles parmi ou vers. D'autres ont un degré d'abstraction très élevé, ce qui ne permet pas leur représentation sensorielle. Telles sont, en français, à ou de, vides de sens.. Il y a aussi des prépositions qui, hormis leur sens spatial d'origine, acquièrent un sens tout à fait abstrait, comme la préposition roumaine pe, dont le sens concret est local, signifiant « sur ». Elle est devenue, dans certains cas, la marque du complément d'objet direct, ayant donc acquis un sens abstrait, ex. : Pune paharul pe masă « Mets le verre sur la table » vs L-am văzut pe Gheorghe « J’ai vu Gheorghe »..

Certaines langues ont des postpositions au lieu de prépositions (ex. le hongrois), d'autres ayant des prépositions et des postpositions. Parmi celles-ci également, on peut constater des degrés plus ou moins avancés de grammaticalisation. Exemples : mortis causa « à cause de la mort ». ; ten years ago « il y a dix ans »Postposition selon , chap. 2, . (du verbe du moyen anglais ago « passer », article ago.) ; két perc múlva « dans deux minutes » (de la forme de gérondif du verbe múlik « passer »)..

Conjonctions

Dans le cas de certaines conjonctions aussi, on peut distinguer le processus de grammaticalisation qu'elles ont subi. Exemples :