La (), Société amicale, Société des Amis, Société des Compagnons ou encore Hétairie des amis est créée en 1814 à Odessa. C'est la plus importante des sociétés secrètes nées de la diffusion des idées de la révolution américaine et de la Révolution française dans la société roumaine, serbe et surtout grecque des Balkans sous occupation ottomane : il y a la société Frăția (Fraternité) dans les principautés de Moldavie et Valachie, la Skoupchina (Assemblée) serbe de Miloch Obrénovitch et surtout la dont le but est l'indépendance de la Grèce Florin Constantiniu, « Au nom des mêmes idéaux : de Bolivar à Ypsilantis et à Vladimirescu », in Magazin istoric, , 1981 (en roumain).

La est autant une manifestation du sentiment national grec que la cause qui transforme ce sentiment national en insurrection. Elle connaît des débuts difficiles, tant au point de vue du recrutement qu'au plan financier. Si elle ne réussit pas à convaincre Ioánnis Kapodístrias de prendre sa tête, Alexandre Ypsilántis accepte en .

Elle joue un rôle décisif dans la préparation et le déroulement de la guerre d'indépendance grecque. C'est à l'initiative de la que le soulèvement se déclenche dans les principautés de Moldavie et Valachie et dans le Péloponnèse. Le , l'indépendance grecque est proclamée par l'Assemblée nationale réunie à Épidaure. Quinze jours plus tard, le drapeau de l'Hétairie est remplacé par le drapeau grec bleu et blanc. La société est de fait dissoute.

Origine et influences

Dès avant la parution du Chant de Guerre (Thourios, 1797) du poète grec Rigas ou de lHistoire slavo-bulgare (1762) de Païssii de Hilendar, moine bulgare du monastère de Hilandar au Mont Athos, les aspirations de la « nation orthodoxe » sous domination ottomane se manifestent en quatre étapesMarin Drinov, „Заселение Балканскаго полуострова славянами“ (« Les populations slaves de la péninsule balkanique »), Saint-Pétersbourg 1872Khristo Gandev, „От народност към нация“ (« De l’ethnie à la nation »), éd. Sciences et Arts, Sofia 1980 : initialement, les chrétiens orthodoxes rebelles à la domination ottomane forment des groupes de klephtes et de haïdouks, à mi-chemin entre le brigandage et le banditisme social ; dans la deuxième étape, à la fin du , les échos de la Révolution française soulèvent l’enthousiasme des intellectuels chrétiens des Balkans et éveillent leur désir d’émancipation. Ses militants, toutes origines confondues, se regroupent au début du dans des sociétés révolutionnaires secrètes dont la Filikí Etería est la mieux structurée ; le grec est leur langue commune et leur devise est ελευθερία ή θάνατος, libertatea sau moartea ou свобода или смърт : « la liberté ou la mort ». Cette deuxième période, « trans-nationale », prend fin dans les années 1820-1830 avec les débuts puis le succès de la guerre d’indépendance grecque, la révolution moldo-valaque et, peu après, avec les réformes de l’Empire ottoman ; la troisième période va du milieu du à la guerre russo-turque de 1877-1878 et se caractérise par la séparation linguistique des révolutionnaires, et par une manifestation de moins en moins religieuse et de plus en plus nationale des identités et des aspirations : les comitadjis bulgares aspirent à recréer un grand état bulgare sur le modèle de ceux décrits par Païssii de Hilendar, les combattants de l'ORIM développent l’idée d'une autonomie macédonienne dans le cadre ottoman, tandis que les Grecs de leur côté, ayant obtenu l'indépendance de leur pays, aspirent désormais à l’agrandir pour regrouper ainsi le maximum possible de populations hellénophones sous leur bannière. Toutefois, cette séparation et les rivalités qu’elle engendre, notamment en Macédoine, ne les empêche pas encore de rester solidaires face à l'Empire ottoman jusqu’à la première guerre balkanique incluse ; la quatrième période, déjà annoncée par le Congrès de Berlin (1878), se manifeste par la deuxième guerre balkanique : dorénavant, les divers mouvements sont clairement rivaux et le côté religieux a complètement disparu au profit du côté national devenu exclusif, en partie en raison du croisement dans les Balkans, des tendances panslaves soutenues par la Russie, pangermaniques soutenues par l’Autriche et l’Allemagne, auxquelles s’opposent l’Angleterre et la France, chacune de ces grandes puissances instrumentalisant le nationalisme de l’un ou l’autre des peuples balkaniquesJacques Frémeaux, La Question d'Orient, Fayard, 2014, p. 150-152.

En Grèce, dans la dernière partie du , Rigas multiplie les ouvrages littéraires et politiques. Il se met d’abord au service des Phanariotes qui régnaient dans les principautés danubiennes de Moldavie et Valachie. Puis, il s’installe à Vienne où il rencontre la communauté grecque. Son Thourios (ou Chant de guerre) de 1797 contient un serment contre la tyrannie et un appel à toutes les populations de Balkans à lutter contre celle-ci. Il rédige aussi un projet constitutionnel pour la Grèce et une confédération balkanique. Franc-maçon, il a l’idée de créer une société secrète œuvrant pour l’indépendance grecque et balkanique en général. Il compte sur l’intervention de Bonaparte après ses victoires en Italie. Il tente même de le contacter à Venise en 1797, juste avant d’être arrêté et exécuté en 1798. Il aurait créé une Etería à Vienne dans les années 1790.

vignette|alt=gravure sépia : portrait d'un homme moustachu|Nikólaos Skoufás.

En 1809, des Grecs de Paris organisent une société d'entraide pour l'ensemble des Grecs de France. Son signe d'appartenance est un anneau d'or gravé des symboles de l'association. Athanásios Tsakálof, l'un des fondateurs de la Filikí Etería, en fut membre. Une autre société dispose aussi d'un anneau comme signe d'appartenance : l'Hétairie des Philomuses () dont les buts sont la conservation des antiquités de la Grèce et l'éducation intellectuelle et morale de la population. Cette Association des Amis des Arts, comme elle est parfois aussi connue, se développe rapidement en Grèce et à l'étranger. Elle recrute même parmi les participants au Congrès de Vienne et l'empereur Alexandre fut l'un de ses plus généreux donateurs, d'où l'ambiguïté entretenue ensuite par la Filikí Etería quant au soutien du souverain russe. Les membres de l'Hétairie des Philomuses portent un anneau d'or et les donateurs un anneau d'airain.

En 1813, Emmanouíl Xánthos, un autre fondateur de la société, est initié dans la franc-maçonnerie lors d’un séjour à Leucade. Cette initiation lui donne l’idée de créer une société secrète qui en serait inspirée afin de réunir Cette nouvelle société secrète fut fondée à Odessa par Nikólaos SkoufásNikólaos Skoufás (1779 près d'Arta - 1819) fut apothicaire, secrétaire commercial et chapelier. , Athanásios TsakálofAthanásios Tsakálof (1788 Ioannina -1851), après avoir été emprisonné par Véli, le fils d'Ali Pacha, partit pour Paris où il commença des études de médecine. ). Certaines sources considèrent qu'il serait d'origine bulgare. et Emmanouíl XánthosEmmanuel Xánthos (1772 Patmos -1852) était, en 1810, employé d'un marchand d'Odessa. En 1812, il créa une compagnie spécialisée dans le commerce de l'huile d'olive avec deux associés à Constantinople mais fit faillite. Il fut aussi initié dans la franc-maçonnerie lors d'un séjour à Leucade . le .

Organisation Hiérarchie et initiation vignette|gauche|alt=photographie d'une plaque commémorative avec du texte|Extrait du serment des membres de l'Hétairie.Traduction : Monument à Kolonaki.

Selon les sources, les membres étaient répartis en trois, cinq ou sept classes : les Frères ( ou ) pour les membres illettrés ; les Associés ou Recommandés ou Agréés () pour les lettrés ; les Prêtres () qui pouvaient recruter des membres aux deux niveaux inférieurs ; les Bergers ou Pasteurs () souvent les très riches membres ; les Archipasteurs ()Seulement chez ; les Initiés ; les Stratèges ou Chefs des Initiés ; le Directoire Invisible ()Chez et .. Au départ, seuls les trois fondateurs (Nikólaos Skoúfas, Athanásios Tsakálof et Emmanouíl Xánthos) constituaient ce Directoire Invisible. D'autres y entrèrent ensuite. Le principal avantage de l'invisibilité était d'entretenir la rumeur quant aux membres. Ainsi, il pouvait être suggéré que le Tsar Alexandre de Russie lui-même était le chef de l'Hétairie. Seuls les Initiés et les Stratèges avaient droit à un commandement militaire.

L'initiation était inspirée des rituels maçonniques. Chaque nouveau membre devait prêter serment sur la foi orthodoxe et des icônes sacrées, mais le Prêtre (hétairiste) officiant expliquait qu'il recevait le nouveau membre . Une autre forme d'initiation aurait été inspirée de ce qui se faisait chez les Albanais. Deux hommes qui désiraient devenir frères échangeaient leurs armes autour d'un autel, se serraient la main, et disaient : , et ils juraient de protéger la famille et la maison de l'autre pendant son absence.

Yánnis Makriyánnis raconte dans ses Mémoires son initiation par un pope, trésorier de l'Hétairie, en 1819 ou 1820. Il semble qu'elle ait seulement été un serment sur des icônes jurant de ne rien révéler ni de la société ni des signes de reconnaissance des membresGénéral Makriyánnis, Mémoires., Introduction de Pierre Vidal-Naquet, Albin Michel, 1987. , ..

Si ne demandait au Frère qu'un fusil et cinquante cartouches, l'Agréé devait porter un signe distinctif (une croix au-dessus d'un croissant). lui tenait ce discours : . Le but de la société (la libération de la Grèce) n'était révélé qu'à partir du rang de Prêtre, mais tous les membres savaient qu'ils devaient combattre les Ottomans. Le Stratège recevait une épée et on lui disait : . Les membres de la classe des Prêtres étaient nombreux. Ce grade était un des plus intéressants. Il donnait le droit de recruter et de conférer à d'autres membres le grade de Prêtre, mais la cotisation n'était pas aussi élevée, ni si régulière que dans les grades supérieursSpiridon Trikoupis, Histoire de l'insurrection grecque., tome I, ..

Une organisation secrète vignette|alt=image noir et blanc : lettres majuscules grecques en rond|Le sceau de la société. Le sort de Rigas avait servi de leçon. Le secret absolu devint la règle de fonctionnement. Tous les documents émis par l'Hétairie étaient codés, avec différents codes. Les diplômes d'appartenance étaient codés avec une simple substitution : 2 remplaçait la lettre Θ, 8 remplaçait la lettre Ω et Ο, 9 remplaçait Π. D'autres codes étaient plus complexes et certains n'ont pas encore été déchiffrés. Les membres n'étaient connus que par des numéros (Theódoros Kolokotrónis était le 118) ou par un surnom (« Le bon chasseur », « Le noble », « Le paresseux »). Les mots utiles à la préparation de l'insurrection étaient aussi dissimulés : « éléphant » pour « gros navire », « cheval » pour « petit navire », « danseurs » pour « bande de pallikares », « adultère » pour « assassinat », « les hommes durs » pour les « Anglais », « les accroupis » pour les « Turcs » et « les vaillants » pour les « Grecs »

Financement L'adhésion à l'Hétairie impliquait une obligation de participation au financement. Pour les plus pauvres, une petite somme était demandée lors de l'initiation, accompagnée d'une lettre (au cas où les autorités ottomanes s'en emparaient) expliquant que la somme était destinée à un ami depuis longtemps perdu de vue et dans le besoin. Pour les plus riches, la lettre expliquait leur attachement à leur village natal, dont ils étaient nostalgiques depuis leur exil européen, et leur volonté de participer au financement de l'école du village. En raison du faible recrutement les premières années, le financement fut, lui aussi, réduit. De plus, tous les membres de l'Hétairie, jusqu'au moindre Frère, devaient avoir à leur disposition un fusil et cinquante cartouches.