Jean Decoux, né à Bordeaux le et mort à Paris le , est un officier de marine français. Il est vice-amiral d'escadre au début de la Seconde Guerre mondiale et est commandant en chef des forces navales en Extrême-Orient et gouverneur général de l'Indochine française du au .

Biographie

Jean Decoux naît à Bordeaux le dans une famille originaire de Haute-Savoie. Fils de Michel Decoux et d'Alice Mathéron, il est le cadet de trois enfants. Entré très jeune à l'École navale en , Decoux est promu aspirant de deuxième classe en , puis de première classe l'année suivante, enseigne de vaisseau en , lieutenant de vaisseau en , capitaine de corvette en , capitaine de frégate en , capitaine de vaisseau en et contre-amiral en . Il est également bientôt nommé à des postes importants, notamment au Secteur de Défense de Toulon en . Il est promu vice-amiral, puis élevé au rang de vice-amiral d'escadre en .

Commandement de la flotte d'Extrême-Orient Nommé commandant en chef des forces navales en Extrême-Orient, le , par le président Albert Lebrun, Jean Decoux hisse sa marque de commandement à bord du croiseur Lamotte-PicquetLe croiseur Lamotte-Picquet est alors le vaisseau amiral des FNEO. le à Saïgon.

Gouverneur général de l'Indochine

Il est nommé le gouverneur général de l'Indochine françaiseL’Amiral Jean Decoux, site saigon-vietnam.fr, consulté le 7 mai 2015., en remplacement du général Georges Catroux, par décret du maréchal Pétain, devenu quelques jours plus tôt président du Conseil de l'éphémère dernier gouvernement de la La présidence du Conseil est assurée par Philippe Pétain, alors que le général Weygand est ministre de la Défense nationale, l'amiral Darlan ministre de la Marine et Albert Rivière ministre des Colonies. dans une France alors en pleine débâcle. Il ne prend ses fonctions que le après la mise en place du régime de VichyLe régime de Vichy est en place le à la suite du vote de l'Assemblée nationale (Chambre des députés et Sénat), qui accepte la révision de la Constitution permettant d'attribuer les pleins pouvoirs au maréchal Pétain, président du Conseil.. Decoux devient alors, selon les mots de l'historien Jean-Baptiste Duroselle, .

vignette|L'Indochine française sous le gouvernement général de l'amiral Decoux.

Accommodements avec l'armée japonaise

Ce choix est déterminé principalement par une politique orientée contre toute collaboration avec les forces japonaises. Le général Catroux avait déjà ébauché quelques accords de principe afin d'éviter un conflit immédiat avec le Japon. Les réalités militaires et politiques de la région forcent l'amiral Decoux à prendre le même chemin : le , l'invasion japonaise de l'Indochine et la chute de Lạng Sơn, poste frontalier du Tonkin et « verrou de la Chine », l’obligent à laisser les troupes japonaises circuler librement en Indochine.

Cependant, au-delà du ainsi créé pour maintenir la présence française en Indochine, il devra accepter d'autres exigences japonaises, telles que l'augmentation du nombre de soldats nippons dans la péninsule ou des accords plus avantageux sur les produits exportés (nourriture et minerais).

Interposition militaire entre les royaumes de Siam et du Cambodge

En , la Thaïlande (l'ancien Siam), désireuse de reconquérir les anciennes provinces cambodgiennes qu'elle possédait au , se livre à une série d'agressions le long de sa frontière avec l'Indochine). Pour y mettre fin, Decoux décide de frapper la Thaïlande au moyen d'une offensive et charge le contre-amiral Jules Terraux et le capitaine de vaisseau Régis Bérenger de cette mission. La victoire navale de Koh Chang, le , la seule remportée par la France, sans le concours de ses alliés, au cours de la Seconde Guerre mondiale, signe la fin des agressions thaïlandaises.

Le Japon intervient, en « médiateur », pour faire signer un armistice aux belligérants, puis un traité. À la suite de négociations de paix ouvertes à Tokyo le , la France doit céder à la Thaïlande les provinces cambodgiennes de Battambang, Sisophon et Siem Reap et les provinces laotiennes de la rive droite du Mékong (Sayabouri et Champassak). Ce faisant, le Japon s'assure de la collaboration militaire de la Thaïlande.

Expédition pour défendre la Nouvelle-Calédonie En , l'amiral Decoux monte une expédition pour reconquérir la Nouvelle-Calédonie, qui avait opté en pour la France libre après que le gouvernement de Vichy eut signé un accord avec le gouvernement japonais autorisant l'envoi de , officiellement pour y extraire les minerais nécessaires à l'industrie japonaise. Il envoie l'aviso colonial Amiral Charner, commandé par le capitaine de frégate Le Calvez. L'aviso embarque une compagnie d'infanterie coloniale, mais le capitaine Graille, membre de la résistance en Indochine, transmet l'information à Singapour. Le Charner armé seulement de trois pièces de , doit changer de route et renoncer à sa mission. En effet, il se trouve sous la menace des quatre tourelles doubles de du croiseur lourd australien , lorsqu'il arrive au détroit de la Sonde.

Peu de temps avant l'arrivée des forces américaines en Nouvelle-Calédonie en , le vice-amiral d'escadre Decoux et le contre-amiral Bérenger, commandant de la Marine à Saïgon, conçoivent le plan d'une opération destinée à en reprendre le contrôle, en collaboration avec les forces aéronavales japonaisesPaul-Jean Stahl, 1942-1945 Les Américains en Nouvelle-Calédonie, 1994.. Après un premier câble de Bérenger à Vichy en date du Dans son télégramme, Bérenger écrit : . Dans sa réponse du , l'Amirauté approuve d'abord, et la ., Decoux télégraphie à son tour au gouvernement le , deux semaines avant la chute de Singapour : , à quoi il lui est répondu : . Le suivant, il propose de , avant de préciser, le : Télégrammes cités par René Poujade, Marines d'Indochine 1940-1945, plaquette, Fédération des réseaux de la Résistance en Indochine FFL-FFC 1940-1945, 2006..

Défense contre les intrusions britanniques et gaullistes

Sous son autorité se développe en Indochine la politique sociale et politique du régime de Vichy. Après l'attaque de la flotte française à Mers El Kébir, l'arraisonnement et la confiscation des navires français réfugiés dans des ports britanniques et les divers coups de force de De Gaulle pour rallier des protectorats français et les mettre sous l'autorité britannique, il prend des mesures pour neutraliser les éventuels agents de la France libreJean Clauzel, La France d'outre-mer (1930-1960) : Témoignages d'administrateurs et de magistrats, Karthala, coll. Hommes et sociétés, 2003, 878 pages, 479 .. La circulaire CAB du organise la chasse aux , avant d'être durcie par celle du ( CAB). Cent dix internements administratifs sont décidés sans jugement ou l'énoncé d'aucune accusation, cent quatre-vingt dix-sept fonctionnaires français sont radiés et même cent soixante-sept Indochinois à la date du .

De même, d'après Decoux, repris le par l'agence de presse ARIP, cent trente-deux sanctions disciplinaires ont été prononcées par les seuls services généraux et ceux relevant du gouverneur général. Par ailleurs, les tribunaux militaires prononcent des condamnations sur instruction secrète de Decoux lui-même, et il intervient à plusieurs reprises pour durcir les conditions d'interrogation ou d'internement d'un prisonnier, empêcher son hospitalisation Le statut des Juifs, décidé par Vichy le , est également appliqué en Indochine par une circulaire du suivant, prenant effet le . Cent cinquante-huit personnes, dont quatre-vingt dix-sept civils et soixante et un militaires, sont concernées par la rigueur de la loi, et seulement trois personnes sont exemptées d'après les mesures prévues par les textes législatifsSébastien Verney, L'Indochine sous Vichy. Entre Révolution nationale, collaboration et identités nationales. Paris, Riveneuve éditions, 2012, 517 p..

La répression contre les partisans de la France Libre pratiquée par l'amiral Jean Decoux, prend des aspects extrêmes, voire inhumains, qui confinent à la torture, en particulier contre ceux qui tentent de rejoindre les forces alliées et sont repris par les forces vichystes d'Indochine. Ils écopent parfois de soixante jours de cachot avec les pieds menottés en permanence à une barre de fer scellée dans le mur au pied de leur bat-flanc. Ce véritable supplice est ensuite surnommé « la barre de l' Indochine », une référence empreinte d'humour noir aux mémoires de Decoux, intitulées À la barre de l'Indochine 1940-1945.

Une des victimes les plus notoires de cette sévérité fut l'écrivain Pierre Boulle. L'aviateur William Labussière, héros de la Guerre d'Espagne, au côtés des républicains , qui voulait rejoindre la Chine et s'enrôler dans les Tigres Volants du général américain Chennault, subira les pires sévices pendant plus de deux ans dans les geôles de Saïgon avant de réussir sa troisième tentative d'évasion

La même politique est appliquée contre les fonctionnaires francs-maçons, relativement nombreux dans l'enseignement et l'armée, et contre les gaullistes. L'application de ces mesures ne peut se comprendre sans la volonté de Decoux d'afficher sa loyauté au régime de Vichy et de prouver la continuité entre la France et sa lointaine possession asiatique. Cependant, pour la première fois en Indochine, des membres de l'élite coloniale blanche sont frappés par des mesures discriminatoiresSébastien Verney, op. cit..

Rivalités et conflits avec la France libre

En 1943, Decoux prend contact avec le Comité français de la Libération nationale d'Alger, mais sa position de haut fonctionnaire fidèle à Pétain le disqualifie aux yeux de De Gaulle, qui désigne en 1944 comme chef officieux des réseaux de résistance contre les Japonais le général Eugène Mordant, alors chef de l'armée française en Indochine.

Après la chute du régime de Vichy en Europe, Decoux prend les pleins pouvoirs, comme il le prévoyait . Il reconnaît l'autorité du Gouvernement provisoire de la République française (GPRF) et envoie des messages conseillant la prudence mais ne recevant pas de réponse. En , Decoux découvre le rôle de Mordant comme émissaire clandestin du GPRF et menace de démissionner si les pleins pouvoirs ne lui sont pas confirmés. François de Langlade, émissaire du GPRF en Inde, est parachuté en Indochine et ordonne à Decoux de demeurer à son poste et de nommer le général Mordant inspecteur général afin de fournir une couverture à ses activités. L'Indochine vit alors pour quelques mois sous un système bicéphale de fait, Mordant tenant Decoux en défiance et se considérant comme le vrai patron du territoireJacques Dalloz, La Guerre d'Indochine, Seuil, 1987, pages 56-59..

Par crainte d'un retournement de situation en leur défaveur, les troupes japonaises mettent fin à l'autorité française le par un coup de force sans véritable ultimatum. Seul un « aide-mémoire », émanant du commandement des forces impériales japonaises, est présenté à Jean Decoux par l'ambassadeur Matsumoto à pour être rendu, signé ou non, à . Ce document demande l'accord du gouverneur général pour que l'ensemble de l'administration de l'Indochine passe sous l'autorité unique de l'armée japonaise. Le vice-amiral d'escadre, jugeant ces conditions inacceptables, refuse de donner son accord ; cette décision lui vaut d'être prisonnier des Japonais à Loc Ninh en Cochinchine, avec une vingtaine de personnes de son entourage. Il ne sera libéré qu'à la capitulation nipponne le .

Le lendemain, le , sur ordre du général de Gaulle, le vice-amiral d'escadre Decoux quitte définitivement l'Indochine à bord d'un Dakota, après avoir passé sept années en Extrême-Orient. Il ne lui a même pas été laissé la possibilité de se recueillir sur la tombe de son épouse, décédée à Dalat le alors qu'elle était en mission auprès de l'impératrice Nam Phuong. Pour la période confuse de 1945, on peut lire l'ouvrage de Georges Gautier qui fut le secrétaire général de Decoux.

Arrestation, destitution, tortures, procès et non-lieu