La quatrième croisade est une campagne militaire qui fut lancée de Venise en 1202. Levée à l'origine en vue de reconquérir les lieux saints sous domination musulmane, elle aboutit en fait à la prise et au pillage de la ville chrétienne de Constantinople par les Croisés en 1204, et à la fondation de l'empire latin de Constantinople qui dura jusqu'en 1261.

Déroulement vignette|redresse=2.5|centré|Itinéraire de la quatrième croisade (1202-1204) et fondation de l'empire latin d'Orient (1204).

Appel à la croisade Le , quelques mois après son élection, le pape appelait à une nouvelle croisade. Après l'échec de la croisade précédente, les dirigeants européens étaient cependant réticents à engager une autre campagne militaire en Terre sainte. Tandis que le Saint-Empire luttait contre le pouvoir pontifical, l'Angleterre et la France étaient en guerre.

Néanmoins, grâce au prêche de Foulques de Neuilly, la constitution d'une armée croisée fut finalement décidée lors du tournoi d'Écry en . Plusieurs chevaliers du Nord de la France prirent la croix et élurent le comte comme chef de l'expédition. L'objectif initial était la conquête de l'Égypte, et plus précisément la ville du Caire Ernest Barker, « Crusades » Encyclopædia Britannica, vol. 7, 1911. . Ce pays était assez riche et fertile pour qu'une grande armée de Croisés trouve à s'y nourrir, ce qui n'était nullement garanti en Syrie. De plus la conquête de l'Égypte devait porter un coup fatal aux musulmans. Or, une attaque contre le centre de l'Empire ayyoubide devait nécessairement être dirigée depuis la mer, ce qui fit de cette croisade une entreprise maritime.

vignette|Boniface de Montferrat élu chef de la quatrième croisade à Soissons en 1201. Henri Decaisne, Salles des Croisades, Château de Versailles, 1847. Au cours de l'hiver 1200-1201, plusieurs émissaires, dont le chevalier Geoffroi de Villehardouin, auteur de La Conquête de Constantinople, furent envoyés pour négocier à Venise, Gênes et dans d'autres villes-États maritimes un contrat de transport jusqu'à l'Égypte. Gênes déclina l'offre, mais Venise, alors la principale puissance maritime de Méditerranée, accepta d'affréter le nombre suffisant de navires pour transporter , un nombre alors considérable. En échange, Venise exigea le paiement d'un montant de et la cession de la moitié des conquêtes des Croisés. Thibaut de Champagne étant mort subitement le Axel Wallensköld, « Vie de Thibaut de Champagne », dans Les Chansons de Thibaut de Champagne, Paris, Édouard Champion, 1925, p. . , il fut remplacé à la tête de la croisade par le seigneur italien Boniface de Montferrat.

Dette des croisés envers les Vénitiens vignette|L'arrivée des croisés à Venise. Miniature du . BnF Ms 2824. vignette|Enrico Dandolo exhortant les Vénitiens à la croisade (Gustave Doré). Au cours de l'été 1202, l'armée croisée se réunit à Venise, sur le Lido, mais elle s'avéra beaucoup moins nombreuse que prévu. Le vieux et aveugle doge de Venise, Enrico Dandolo, refusa le départ des navires avant le versement par les croisés de la totalité du montant prévu : . Les Croisés ne purent en verser que , et durent même pour y arriver en être réduits à vendre leur vaisselle ou à mettre en gage leurs terres. Finalement, Dandolo accepta de reporter la dette, en échange de quoi la puissante armée devait s'emparer de Zara en Dalmatie, ancienne possession vénitienne passée sous la souveraineté d'Émeric, le roi de Hongrie, dont les terres étaient sous protection pontificale depuis sa prise de croix en 1195 ou 1196.

Dandolo se croisa durant une cérémonie à la basilique Saint-Marc, puis il dirigea la flotte des Croisés contre Zara. Ils arrivèrent devant la ville le . De nombreux croisés s'opposèrent à cette attaque fratricide contre des catholiques et certains rentrèrent chez eux, dont l'ensemble du contingent francilien commandé par Dominique Paladilhe, Simon de Montfort, Perrin, 1988, p. 39-45.. Les citoyens de Zara pendirent des crucifix à leurs remparts pour montrer qu'ils étaient également catholiques, mais cela n'empêcha ni la prise ni la mise à sac de la ville le . Les Croisés furent immédiatement excommuniés pour cet acte par le pape . Constatant que les Croisés avaient été victimes d'un chantage, le pape leur accorda son pardon, mais maintint l'excommunication des Vénitiens.

Boniface, qui dirigeait la croisade, avait cependant quitté la flotte avant son départ de Venise. Les raisons de ce départ sont sujettes à débat : il avait peut-être compris les plans vénitiens et voulait éviter l'excommunication.

Détournement de la croisade vers Constantinople Après la prise de Zara, une ambassade de Philippe de Souabe proposa aux Croisés une alliance avec son beau-frère le jeune prince byzantin Alexis, fils d', réfugié chez Philippe après l'usurpation du trône par son oncle . avait en effet été dépossédé en 1195 par son propre frère et était gardé prisonnier dans les geôles de Constantinople, où il avait été aveuglé.

Alexis offrait aux croisés de leur remettre et de fournir une armée de hommes au service de la croisade en échange de leur aide pour récupérer le trône de Constantinople. Le traité fut conclu et l'armée embarqua à nouveau le . Elle fut rejointe par le prince Alexis lors d'une escale sur l'île de Corfou. En , la flotte croisée atteignait le Bosphore.

Premier siège de Constantinople

vignette|gauche|L'arrivée des croisés devant Constantinople. Miniature du . BnF, Français 12203. L'armée croisée s'installa d'abord sur la rive asiatique du Bosphore, à Chrysoupolis, où elle chercha vainement à provoquer une révolte populaire ou une révolution de palais en présentant à la population le jeune Alexis monté sur un navire. Celui-ci et ses alliés « latins » avaient cependant surestimé le soutien qu'ils pouvaient avoir dans la capitale byzantine, qui resta fidèle à . Les Croisés et les Vénitiens se résolurent alors à mettre le siège à la cité impériale, réputée imprenable. Après une victoire sur l'armée byzantine et la prise de la tour de Galata qui la défendait, les Croisés et les Vénitiens s’installèrent sur la rive nord de la Corne d'Or, et y abritèrent leur propre flotte. De là, ils purent lancer un double assaut : les Vénitiens attaquèrent les remparts maritimes, plus vulnérables, tandis que les chevaliers croisés assiégeaient de leur côté les remparts à proximité du palais des Blachernes.

vignette|L'entrée des croisés à Constantinople, huile d'Eugène Delacroix (1840).

L'assaut général eut lieu le . Ange envoya ses troupes à l'extérieur des murs pour un assaut sur les Croisés. Surpris, ces derniers furent pris de panique, mais l'armée byzantine, plus nombreuse mais moins entraînée que celle des « latins », fit demi-tour et rentra dans sa ville. Les Vénitiens qui avaient réussi à conquérir une partie des remparts durent payer un lourd tribut en vies humaines aux Varègues, qui constituaient la garde impériale d'. Voyant les Vénitiens maîtres des remparts, prit la fuite avec ses trésors pendant la nuit du . fut libéré des geôles et réinstallé sur le trône par les habitants, permettant ainsi d'éviter un nouvel assaut et le pillage de la ville. Le jeune Alexis fut ensuite couronné co-empereur le sous le nom d', après que son père eut accepté de ratifier les conditions qu'il avait proposées aux croisés.

Cohabitation difficile entre Byzantins et Latins vignette|La flotte vénitienne dans la Corne d'Or et l'assaut contre les remparts maritimes, par Palma le Jeune (1544–1620). Officiellement, les croisés, en route vers la Terre Sainte, devaient faire étape à Constantinople. Mais ils avaient un marché avec et étaient opposés à l'accession au trône d', qu'ils n'avaient jamais vu, et qui ne faisait pas partie du marché. De plus, avait auparavant négocié avec Saladin. Cependant, des obstacles surgirent rapidement. D'une part, les citoyens romains d'Orient (« grecs » pour les croisés et « byzantins » pour les auteurs occidentaux modernes, depuis le ..) ne voulaient pas d'Alexis comme seul souverain : ils ne lui faisaient pas confiance car il entendait puiser dans le trésor public pour payer ses dettes à l'égard des croisés. D'autre part, lorsqu' et réalisèrent que leur frère et oncle avait vidé les coffres de Byzance en quittant le trône, ils furent forcés de renégocier les termes du marché qu' avait proposé aux croisés : ce dernier demanda une prolongation du contrat des croisés à son service pour une période de six mois, finissant en , et conduisit au cours de l'été de l'armée des croisés contre son rival , réfugié à Andrinople.

et avaient demandé aux croisés de ne pas s'installer à Constantinople même mais à Péra, de l'autre côté de la Corne d'Or. Des rixes opposèrent dans la ville les communautés « grecque » (en fait orthodoxe) et « latine » (en fait catholique). En , en représailles à une attaque des « grecs » contre le commerce « latin » (pisan, amalfitain et vénitien), les « latins » s'en prirent à une mosquée, défendue par des musulmans et des « grecs » (il y avait déjà des marchands ou mercenaires musulmans dans Constantinople avant sa chute). Au cours des combats autour de cette mosquée, des « latins » allumèrent un incendie qui détruisit une grande partie de Constantinople.

Rupture et reprise des hostilités En décembre, les croisés adressèrent un ultimatum à demandant le versement des sommes promises, faute de quoi ils se payeraient en pillant la ville et l'Empire. Les négociations ayant échoué, les Latins commencèrent à piller les propriétés civiles et monastiques des environs de Constantinople.

Deuxième assaut contre Constantinople vignette|Alexis Murzuphle en pourparlers avec Enrico Dandolo (Gustave Doré).

Aux yeux des Byzantins, et ses créanciers latins constituaient désormais un péril mortel pour l'Empire. Une conjuration contre lui se noua et le chef de l'opposition, Alexis Murzuphle, prit le pouvoir et se fit proclamer empereur le . fut emprisonné puis étranglé le , tandis que son père mourut également quelques jours plus tard.

Les croisés et les Vénitiens, enragés par le meurtre de leur débiteur, attaquèrent de nouveau la ville le . Ils réussirent à pénétrer dans la ville par les remparts maritimes longeant la Corne d'Or. Au cours de la nuit ils cherchèrent à se protéger en allumant un incendie, le troisième et le moins important de ceux qui ravagèrent la cité au cours de la croisade. Les croisés, finalement victorieux le , mirent la ville à sac pendant trois jours, au cours desquels de nombreuses œuvres d'art furent volées ou détruites. Les chevaux de Saint-Marc qui ornent la basilique Saint-Marc à Venise sont un des nombreux témoignages du sac de Constantinople.

Élément non moins important pour l'esprit médiéval, les croisés s'approprièrent un grand nombre de reliques, car les empereurs byzantins avaient concentré à Constantinople la plupart des reliques de l'Orient chrétien. Une certaine hostilité existait déjà auparavant, née de la rivalité entre l'Empire romain d'Orient et celui germanique d'Occident au sujet de l'héritage romain et de la dislocation de l'Église du premier millénaire, , mais après le sac de Constantinople, les croisés et les « latins » en général (au sens religieux du terme) furent considérés par les citoyens romains d'Orient (« byzantins ») et par l'ensemble des « États grecs » comme des ennemis et des occupants.

Partage de l'Empire byzantin et affaiblissement de la papauté

Les Vénitiens et les seigneurs croisés conclurent un traité pour se partager l'essentiel de l'Empire romain d'Orient. Ce fut l’acte de naissance de l'empire latin de Constantinople. Un empereur fut élu par une assemblée de six Francs, tous des hommes d’Église, et de six Vénitiens. Boniface ne fut pas élu empereur, bien que de nombreux croisés le considérassent comme le candidat le plus légitime ; mais les Vénitiens le pensaient trop proche des « Grecs » à cause du mariage de son frère, et préférèrent installer le « Franc » sur le trône. Celui-ci fut couronné empereur le .