La Casa de Pilatos (« Maison de Pilate ») est un palais aristocratique situé dans le centre historique de la ville espagnole de Séville, en Andalousie. Bâtie essentiellement aux , elle marie autour de plusieurs patios et jardins les styles mudéjar, gothique et renaissance. Son organisation spatiale, ses qualités architecturales et la richesse de sa décoration en font, avec l'Alcázar, le meilleur exemple de l'architecture civile andalouse de la fin du Moyen Âge et du début de la Renaissance. Certains voient dans la Casa de Pilatos le prototype même du palais sévillan. Le bâtiment fut classé monument national en 1931Source : Base de données du patrimoine historique espagnol, sur le site du Ministère de la Culture..
Histoire
Le contexte
Au début du , Séville, idéalement située au fond de l'estuaire du Guadalquivir, connaît un développement spectaculaire. La découverte du Nouveau monde a ouvert à l'Espagne des perspectives d'expansion et d'enrichissement considérables. Les Rois catholiques désignent Séville comme port exclusif du commerce ultramarin dans la péninsule, et y installent dès 1503 la Casa de Contratación, organisme chargé de gérer les flux de marchandises échangées avec les colonies américaines. Dans ce contexte, la cité connaît un rayonnement important, et voit gonfler sa population. La noblesse et la bourgeoisie locales profitent pleinement de la vitalité de Séville<ref>LAVALLE, Bernard, "Séville et le siècle d'or du commerce américain (1503-1610)", LAVALLE, Bernard (coor), Séville, vingt siècles d'histoire", Bordeaux, Maison des Pays ibériques, 1992, .</ref>.
Parmi l'aristocratie andalouse se distinguent les grands nobles détenteurs d'un office, consenti par la monarchie. Le titre d'''Adelantado mayor d'Andalousie était donné par le roi à un noble, qui devenait alors le principal représentant de la couronne dans la région. L'Adelantado assumait au nom du roi les plus hautes fonctions exécutives et judiciaires sur le territoire relevant de sa juridiction. L'Adelantado mayor d'Andalousie exerçait ses attributions sur les deux tiers de l'Andalousie actuelle, seul le royaume de Grenade lui échappantPour davantage de précisions sur la fonction d'Adelantado mayor, essentielle dans l'organisation administrative du Royaume de Castille au cours des derniers siècles du Moyen Âge, consulter : PÉREZ-BUSTAMANTE Y GONZÁLEZ DE LA VEGA, Rogelio, El gobierno y la administración de la Corona de Castilla, Burgos, Aldecoa, 1976, et VÁZQUEZ CAMPOS, Braulio, Los adelantados mayores de La Frontera o Andalucía (siglos XIII-XIV), Sevilla: Diputación Provincial de Sevilla, 2006.. À la fin du , cet office est détenu par don Pedro Enríquez. Celui-ci appartient à la prestigieuse maison nobiliaire des Enríquez, fondée au par l'infant Fadrique de Castille, fils illégitime du roi Alphonse XI de CastilleSource : LADERO QUESADA, Miguel Ángel, "De Per Afán a Catalina de Ribera. Siglo y medio en la historia de un linaje sevillano (1371-1514), En la España medieval, 4, 1984, . Article consultable en ligne.. Marié à Béatrice de Mendoza en 1457, il obtient par le biais du contrat de mariage le titre d'Adelantado, détenu jusqu'alors par son beau-père, décédé peu avant. À la suite de la mort de sa première femme en 1469, il épouse en secondes noces la sœur de cette dernière, Catalina de Ribera, en 1474Voir MONTERO TEJADA, Rosa María, GARCÍA VERA, María José, "La alta nobleza en la Cancillería real castellana del siglo XV", . Article consultable en ligne.. Catalina descend d'une des grandes lignées aristocratiques de la Castille médiévale, fondée en Galice, établie en Andalousie depuis le , et liée par le sang à la puissante famille des Mendoza, originaires d'AlavaVoir l'historique de la commune de Bornos (Cadix), sur la page internet de la mairie..
La construction
Le couple Enriquez-Ribera, riche et puissant, s'établit sur une propriété de la famille de Catalina, à Séville. Le terrain est situé à l'intérieur de l'enceinte fortifiée, non loin de la porte de Carmona, et dans le voisinage immédiat de l'église San Esteban. Les époux commencent à faire bâtir une demeure noble sur ce terrain, dont ils accroissent la surface par l'acquisition successive de parcelles environnantes, attestée par des documents datés de 1481, 1483, 1484, 1487 ou encore de 1490FALCÓN MÁRQUEZ, Teodoro, "La decoración de los palacios sevillanos del siglo XVI : estudio iconológico e iconográfico", Cuadernos de arte e iconografía, II-2, 1989. Article consultable en ligne.. La demeure initiale est conçue selon les canons de l'art mudéjar, et les travaux se poursuivent après la mort de Pedro Enríquez en 1492. Catalina de Ribera, devenue un des personnages les plus influents de la ville et très impliquée dans la gestion du patrimoine familial, fonde en 1500 une institution de charité, qui débouchera en 1546 sur la construction, par son fils Fadrique, d'un hospice, connu sous le nom d'Hospital de las Cinco Llagas. Catalina poursuit parallèlement l'édification du palais initié en compagnie de son défunt époux. Elle rachète de nouvelles parcelles en 1493, puis en 1501, afin d’accroître la superficie de la propriété, qui étend son emprise sur une partie non négligeable de la paroisse de San Esteban. À sa mort en 1505LADERO QUESADA, ibid., . s'achève la première phase de construction du palais, qui témoigne alors d'une forte empreinte gothico-mudéjare.
La deuxième phase de travaux, la plus déterminante dans la formation de la Casa de Pilatos (connue à l'époque sous le nom de Palacio de la collación de San Esteban) telle qu'elle peut être admirée aujourd'hui, a lieu avec don Fadrique Enríquez de Ribera. Ce dernier était le fils aîné issu du mariage de Pedro Enriquez et de Catalina de Ribera. Son demi-frère, Francisco Enríquez de Ribera (né de la première union de Pedro Enríquez avec Béatrice de Mendoza) étant mort sans héritier, Fadrique hérite en 1509 des titres (dont celui d'adelantado) et possessions de son père, avant d'être fait premier marquis de Tarifa par la reine Jeanne la Folle en 1514LADERO QUESADA, ibid., .. Le nouveau titulaire des biens de la maison nobiliaire poursuit l'extension de la propriété sévillane, notamment par l'achat de nouvelles parcelles de terrain. Après un bref séjour en Terre sainte entre 1518 et 1520, il entreprend une vaste modification et extension de la demeure. En 1533 sont menés à bien les premiers apports italianisants, témoignant d'une transition des styles gothique et mudéjar vers l'art de la Renaissance. À cette date sont installées la fontaine et les premières colonnes du patio, ainsi que le portail, selon une inscription figurant au-dessus de celui-ci. Quelques années plus tard, entre 1535 et 1539 sont placés les azulejos du patio, tandis que la décoration prend peu à peu sa forme. La physionomie générale du palais doit beaucoup à Fadrique Enríquez de Ribera, qui meurt sans héritier en 1539. S'ouvre à cette date une troisième grande période de transformations et d'aménagements de la demeure, sous la direction de Pedro Afán de Ribera, neveu de Fadrique, qui se consacre pour l'essentiel à la reprise du grand jardin et à la décoration du patio.
Depuis lors, le palais a subi diverses restaurations et réaménagements, lesquels n'ont toutefois pas altéré sa physionomie et son organisation générales. La Casa de Pilatos est, depuis plus de cinq siècles, demeurée dans les mains de la famille Enríquez-Ribera et ses descendants, de la maison d’Alcalá et de Medinaceli. Elle est aujourd'hui la propriété de Victoria Eugenia Fernández de Córdoba y Fernández de Henestrosa, de Medinaceli. Depuis 1980, la Fondation Casa Ducal Medinaceli se charge de la protection du patrimoine historico-culturel de l'ensemble palatin, classé Monument national en 1931.
Le nom
Le voyage à Jérusalem de Fadrique Enríquez est à l’origine du nom actuel de la Casa de Pilatos, qui était à l’origine nommé Palacio de la collación de San Esteban. L'appellation du palais fait référence à Ponce Pilate, préfet romain de Judée. La légende populaire affirme que Fadrique aurait reproduit à Séville le palais de Pilate à Jérusalem. Une autre légende attribue ce nom au fait que la première station du Chemin de Croix, célébré à l'initiative de Fadrique, était placée à côté de la porte du palais de ce dernier. Le vía crucis de Séville partait alors des abords de la Casa de Pilatos, et s'achevait au lieu-dit La Cruz del campo, en suivant plus ou moins fidèlement le déroulement du Chemin de croix du Christ. La première étape du Chemin de croix étant la demeure de Pilate, où Jésus fut condamné, la population sévillane aurait baptisé le palais du nom du préfet romainSource : Site du quotidien espagnol ABC. Voir également LATOUR, Antoine de, Les études sur l'Espagne, II, Séville et l'Andalousie, Paris, Michel Lévy Frères, 1855, qui relate les différentes légendes autour de l'origine de la Casa de Pilatos. Consultable en ligne..
Le monument
La Casa de Pilatos occupe un vaste espace d’environ m² en plein cœur de l'ancien quartier juif (la judería) de Séville, à quelques pas de l'église médiévale de San Esteban. La politique volontariste d'acquisitions de terrains menée par Pedro Enríquez, Catalina de Ribera et leur fils explique la formidable extension du palais et de ses dépendances, dans une zone centrale très fortement urbanisée. La surface de la demeure fait de celle-ci le second ensemble résidentiel de la cité, après l'Alcázar.
Le palais sévillan au
Au , avec l’enrichissement de l'aristocratie locale, Séville voit jaillir de terre un grand nombre de palais et de demeures nobles, dans la tradition des palais andalous du Moyen Âge, dont l'Alcázar constitue le plus parfait modèle.
Les concepteurs de ces nouvelles réalisations conservent les éléments constitutifs de l'architecture palatine régionale médiévale, identifiés par Teodoro Falcón Márquez. Ces éléments mêlent l'influence mudéjare à l'apport gothique. La brique et le pisé sont les matériaux dominants, tandis que les azulejos, les peintures murales, les voûtes à nervures ainsi que les plafonds à caissons (artesonados) se placent au cœur du programme décoratif. La nouveauté réside dans l’emploi de nouvelles formules architecturales et décoratives empruntées à l'Italie de la Renaissance et à ses théoriciens de l'art, à travers une organisation de l'espace et une décoration innovantes.
Des dizaines de palais et demeures nobles construits au moment de l'apogée de Séville, très peu ont résisté aux mutations d'un panorama urbain en perpétuel mouvement. Les seuls réalisations d'envergure de l'époque qui puissent encore être admirées sont le Palacio de las Dueñas, la Casa de los Pinelo et la Casa de Pilatos FALCÓN MÁRQUEZ, T., ibid. L’auteur fournit une longue liste de résidences aristocratiques, en s’appuyant sur les travaux de Gestoso, Lasso de la Vega, Gómez Estern et Collantes de Terán Sánchez. L’absence d’une monographie sur le sujet rend plus difficile encore la connaissance des constructions sévillanes de l’époque..
Architecture
L'extérieur
On ne devine pas depuis l'extérieur l'extrême raffinement des lieux. Comme toujours dans l'architecture sévillane, la simplicité, voire l'austérité, de l'ornementation des hauts murs d'enceinte occulte la richesse de l'intérieur. L'accès au palais se fait à travers un grand portail de marbre ouvragé, réalisé à Gênes en 1529 et placé en 1533 comme en témoigne l'inscription figurant au-dessus de l'arc. Ce portail prend place au centre d'un simple mur de brique, couronné d'une crête faite d'une délicate série d'arcatures ajourées de style gothique, vraisemblablement déplacée depuis le palais que possédaient les Ribera à Bornos. Le portail, flanqué de deux pilastres d'ordre corinthien, est surmonté des armes de l'ordre canonial régulier du Saint-SépulcreSource : Sevillainfo..
Le vestibule et le patio principal
vignette|Patio de la Casa de Pilatos