Jean-Gaspard Deburau ou à tort, Debureau (né Jan Kašpar Dvořák, de son nom de scène Baptiste, à Kolín, en Bohême austro-hongroise, le et mort à Paris le ), est un mime franco-bohémien. Il a joué au théâtre des Funambules du début des années 1820 jusqu'à sa mort. Il a été immortalisé dans le film réaliste poétique de Marcel Carné Les Enfants du paradis (1945), où il est incarné par Jean-Louis Barrault dans le rôle de « Baptiste Debureau ».
Sa plus célèbre création est Pierrot, un personnage qui est l'ancêtre de tous les pierrots romantiques, décadents, symbolistes et du début du modernisme.
Biographie Deburau est né à Kolín, en Bohême alors austro-hongroise (aujourd'hui en République tchèque). Il est le fils d'une servante tchèque, Kateřina Králová (ou Catherine Graff) et d'un ancien soldat français, Philippe-Germain Deburau, natif d'AmiensTristan Rémy est le principal biographe de Deburau.. Avant 1814, date où il apparut à Paris, Philippe était devenu acrobate et avait commencé à se produire à la tête d'une troupe itinérante probablement formée en partie de ses propres enfants. Quand la troupe fut engagée en 1816 par le directeur du Théâtre des Funambules pour des spectacles de mime et d'acrobaties, le jeune Deburau faisait partie de la troupe.
Il y commença probablement dans les coulisses, peut-être comme machiniste. En effet, les historiens du mime et du Théâtre des Funambules s'accordent à penser que ses débuts n'eurent pas lieu avant 1819, peut-être même pas avant 1825Rémy propose cette date tardive, mais la précédente, donnée par Péricaud et Švehla, est défendue par Storey, Pierrots on the Stage, , n. 36.. Sa « découverte » par le public amateur de théâtre n'eut lieu qu'en 1828, lorsque l'influent Charles Nodier lui consacra un panégyrique dans La PandoreCharles Nodier, « Deburau », .. Nodier persuada ses amis et collègues hommes de lettres d'aller le voir au théâtre ; le journaliste Jules Janin publia en 1832 un livre (tiré d'abord à 25 exemplaires) de louanges titré Deburau, histoire du Théâtre à Quatre Sous et dès le milieu des années 1830 Deburau était connu du « tout Paris ». Théophile Gautier écrivit avec enthousiasme au sujet de son talent ()La Presse, January 25, 1847; tr. Storey, Pierrot: A Critical History, ., Théodore de Banville dédia des poèmes et des dessins à son Pierrot, Charles Baudelaire fit allusion à son style de jeu comme à une façon de comprendre « L'Essence du rire » (1855).
Il semble avoir été presque universellement aimé par son public, qui était socialement varié, comprenant aussi bien les poètes romantiques du jour que les membres des classes laborieuses installés aux places les moins chères, les « enfants du paradis ». C'est devant ce public d'artistes et d'artisans qu'il se trouvait dans son véritable élément : lorsqu'il reprit en 1832 au Théâtre du Palais-Royal une pantomime qui avait remporté un grand succès aux Funambules, il connut un échec retentissantCette pantomime était Le Gobelin femelle, la soirée s'ouvrant par La Sylphide et trois autres pièces courtes. Voir Péricaud, .. Il s'agissait d'une représentation de bienfaisance, avec des acteurs des Funambules, mais aussi du théâtre du Gymnase, de l'Opéra de Paris et de la Comédie-Française. Louis Péricaud, le chroniqueur des Funambules, écrit qu'il . Deburau lui-même fut sifflé et il se jura de ne plus jouer devant un autre public que « les naïfs et les enthousiastes » habitués du Boulevard du CrimePéricaud, , 111..
Mais une partie de ce public, bien qu'admiratif, le confondait avec son personnage, et un jour de 1836, alors qu'il se promenait en famille, un gamin des rues qui importunait sa femme le traita de « Pierrot » avec de graves conséquences : Deburau le tua d'un coup de sa lourde canne. Son biographe Tristan Rémy soutient que l'incident met en relief le côté obscur de son art : Et Rémy conclut :
Il fut acquitté du meurtre. Marcel Carné remarque : Le compositeur Michel Chion appelle cette curiosité pour une voix « l'effet DeburauChion et Gorbman, . ». L'idée d'un effet Deburau a été élargie à tout effort pour attirer l'attention de l'auditeur vers un son inaudible — qui, une fois entendu, perd tout intérêtAugoyard et al., ..
À sa mort, en 1846, son fils Charles (1829–1873) reprit son rôle. Il fonda plus tard une « école » de pantomime, qui s'épanouit dans le sud de la France, puis à nouveau dans la capitale à la fin du sièclePour la carrière de Charles Deburau, voir Hugounet.. De là, on peut tracer une ligne jusqu'au Bip de Marcel Marceau.
Jean-Gaspard Deburau repose au cimetière du Père-Lachaise ()Domenico Gabrielli, Dictionnaire historique du cimetière du Père-Lachaise, , éd. de l'Amateur, 2002..
Vie privée Deburau épouse le Etat-civil Reconstitué de Paris 1798-1860, Généaservice à Paris Jeanne Adelaïde Dubray, mais cette dernière meurt peu de temps après, le acte reconstitué, décès 1819, page 466/977, no du registre d'entrée 32432, archives départementales de Paris. Il rencontre ensuite, vers 1825, Louise Eudoxie Boucher, une fleuriste parisienne, à qui il propose trois fois de suite de se marier mais qui refuse systématiquement, préférant rester libre. Le couple aura plusieurs enfants :
Franz Deburau, né vers 1826, dit le Roi du tapis Rosine Agathe Deburau, née vers 1827, fleuriste parisienne Dorothée Deburau, née vers 1828, mariée avec un nommé Dobrowski [Jean] Charles Deburau, né le , (jumeau d'Étienne Constant Deburau), artiste mime Étienne Constant Debureau, né le (jumeau de [Jean] Charles Deburau), écuyer Catherine Deburau, née vers 1834, dite la Belle Hongroise
Un jour, Louise Eudoxie quitta le foyer familial et elle disparut.
Jean-Gaspard s'unit alors en secondes noces avec Marie Trioullier le à Paris (ancien 6e). Cette dernière mourra le au 59 rue de Belleville à Paris 19e. Elle ne s'est jamais remariée après la mort de son époux, en 1846, tenant à conserver le nom illustre de Deburau.
La pantomime vignette Personnages Dans la critique d'une pantomime des Funambules après la mort de Deburau, Gautier a reproché à son successeur, Paul Legrand, de s'habiller , et de dégrader ainsi le Pierrot de BaptisteCritique de La Gageure dans La Presse, 31 août 1846 ; traduit par Storey dans Pierrots on the Stage, .. Le directeur des Funambules lui répondit par une lettre pour le détromper : Pierrot n'était pas la seule création de Baptiste. Comme l'a noté Robert Storey, le meilleur connaisseur de son répertoire, Deburau a joué dans de nombreuses pantomimes sans rapport avec la commedia dell'arte :
De même que toutes les incarnations de Charlie Chaplin présentent une certaine ressemblance avec Charlot, tous les personnages joués par Deburau, tout singuliers et différents qu'ils fussent, doivent avoir rappelé Pierrot à son public, car dans le Paris de la monarchie de Juillet, Deburau et Pierrot étaient indiscutablement synonymes.
Pierrot
Le Pierrot de ses prédécesseurs aux Funambules — et de leurs prédécesseurs aux Foires Saint-Germain et Saint-Laurent au siècle précédent – était bien différent du personnage que Deburau finit par mettre au point. Il était à la fois plus agressif dans ses acrobaties (sa selon les mots de Louis Péricaud) que la création « placide » de BaptistePéricaud, ., et beaucoup moins agressif en termes d'audace interprétative. Le Pierrot de Saphir l'enchanteur, pantomime en 3 parties (1817) en est un exemple typique. Paresseux et asexué, il préfère largement se remplir la panse aux passe-temps amoureux d'Arlequin. Et lorsque l'héroïsme de celui-ci semble sur le point de mettre fin aux machinations de l'enchanteur, la sottise de Pierrot menace de précipiter le désastreSaphir l'enchanteur, pantomime en 3 parties : manuscrit de la Collection Rondel ("Rec. des pantomimes jouées au Théâtre des Funambules et copiées par Henry Lecomte"), Bibliothèque de l'Arsenal, Paris.. Même lorsqu'il trouve le courage de se lancer dans des actions par lui-même, comme il le fait dans Le Génie rose et le génie bleu, ou les Vieilles Femmes rajeunies (1817), il ne montre, selon les mots du génie rose à la fin de la pièce, que les signes d'un cœur injuste et vicieuxD., Le Génie rose et le génie bleu, ou les Vieilles Femmes rajeunies (Paris, Morisset, 1817), . Tous les personnages de la pantomime ne sont pas muets ; Pierrot est parfois le seul à l'être. Selon Péricaud, , Deburau n'a jamais dit que deux mots sur scène, « Achetez salade ! », dans Le Marchand de salade en 1829., ce qui lui vaut de finir enfermé dans une cage dans les profondeurs de la Terre.
Le Pierrot de Deburau ne subit jamais une telle dégradation. Théophile Gautier, bien qu'un de ses grands admirateurs, lui a reproché après sa mort d'avoir le personnage : Deburau rendit à Pierrot une partie de la force et de l'énergie du Pedrolino italien primitif (bien qu'il n'en ait probablement jamais entendu parler)Pour la relation entre le Pierrot de Deburau et Pedrolino, voir Storey, Pierrot: A Critical History, , 102–103.. Cela peut avoir été en rapport avec ce que T. Rémy appelle l'aspect vindicatif de sa propre personnalité ; mais ce qui semble plus probable est qu'avec l'assurance que lui donnait son grand talent, Deburau avait instinctivement créé un rôle avec une présence scénique importante.
Il modifia aussi son costume. Ses très larges blouse et pantalon de coton le libérèrent des contraintes de la robe de laine de ses prédécesseurs, et l'abandon de son col à jabot et de son chapeau mirent mieux en valeur les expressions de son visage. Une calotte noire était son austère unique ornement.
Mais les véritables innovations de Deburau se produisirent dans la pantomime elle-même. Ses biographes et les chroniqueurs des Funambules soutiennent que ses pantomimes se ressemblaient toutes. Les « scénarios naïfs » qui, selon son biographe tchèque Jaroslav Švehla, « limitaient » son jeu, . Adriane Despot, auteur de Jean-Gaspard Deburau and the Pantomime at the Théâtre des Funambules, est du même avis : Mais Despot n'était familière qu'avec une poignée de scénarios, les rares qui ont été imprimés ; la plupart, et de loin, cinquante-six en tout, sont conservés manuscrits aux Archives nationalesDespot fonde son jugement sur cinq scénarios reproduit dans l'ouvrage de Louis Péricaud et sur la compilation d'Émile Goby, Pantomimes de Gaspard et Ch. Deburau (1889). Comme l'écrit Storey :
Storey fournit une liste de toutes les pantomimes manuscrites de Deburau aux Archives nationales de France dans son "Handlist of Pantomime Scenarios", et il en résume un bon nombre de scénarios dans son ouvrage (Pierrots on the Stage, and 9–31).. Et Švehla d'affirmer que Deburau que PierrotŠvehla, . : Deburau était apparemment fier de son œuvre aux Funambules, la caractérisant auprès de George Sand comme un « art » (voir plus bas). Celle-ci écrit qu'il .
Le fait est qu'il y avait quatre types de pantomimes distincts sur la scène des Funambules, et que pour chacun Deburau avait créé un Pierrot subtilement ou complètement différentL'exposé de Storey dans Pierrots on the Stage () est à la source de cette remarque, ainsi que du résumé qui suit..