Baya (en arabe بايا), de son vrai nom Fatma Haddad, épouse Mahieddine, née le , près de Bordj el Kiffan (Fort-de-l'Eau, aux environs d'Alger) et morte le à Blida, est une peintre algérienne.

Orpheline de ses deux parents avant ses dix ans, recueillie par sa grand-mère, ouvrière agricole, elle adopte le prénom de sa mère comme prénom usuel et signe ses œuvres de ce prénom. Elle est en effet encouragée à peindre et à sculpter par une artiste française résidant à Alger, Marguerite Caminat, chez qui elle habite à partir de ses douze ans, et qui devient sa tutrice jusqu'à sa majorité. Dans le contexte colonial de l'Algérie pendant son enfance et son adolescence, jeune femme dans cette société coloniale, elle ne fréquente aucune école d’art. Mais elle est, après la Seconde Guerre mondiale exposée par le galeriste Aimé Maeght, qui, de passage à Alger découvre ses créations et lui donne l'occasion de rencontrer des artistes contemporains. Elle interrompt cette activité artistique en 1953, année de son mariage avec le musicien de style arabo-andalou El Hadj Mahfoud Mahieddine, et la reprend dix ans plus tard, en 1962. Le Musée National d'Alger acquiert ses premières œuvres, ce qui l'encourage aussi à reprendre le pinceau. Elle est appréciée des surréalistes et rencontre Picasso à Vallauris. Sa spontanéité séduit, ainsi que la douceur de ses formes, la façon dont elle les entremêle, l'exubérance de ses couleurs et ses effets de répétition d'une œuvre à l'autre qui donnent à ses créations un caractère onirique et merveilleux.

Biographie 1931-1942 - Une enfance orpheline Le père de Baya, Mohammed Haddad ben Ali meurt le . En 1938 ou 1939, sa mère, Bahia, se remarie à un commerçant de Kabylie, déjà marié et père de nombreux enfants. Baya et son jeune frère Ali sont alors emmenés dans la région de Dellys.. Baya y travaille à l'occasion dans les champs et est bergère. « Peut-être que j'ai été inspirée par les femmes de Kabylie qui s'habillent de couleurs éclatantes. (...) Je suis à la fois kabyle et arabe et j'ai vécu en Kabylie, à Tizi-Ouzou, pas très longtemps, mais je me souviens d'avoir vu les femmes travailler l'argile. C'est peut-être pour cette raison que je m'y suis mise toute seule, et que j'adore la terre et la poterie », confiera-t-elle.

Le sa mère, Bahia Abdi, appelée Bahia bent Ali, meurt à son tour. « J'ai l'impression que cette femme que je peins est un peu le reflet de ma mère (...) et que j'ai été influencée par le fait que je ne l'ai pas très bien connue, que j'ai été imprégnée de son absence ».. Baya adopte le prénom de sa mère et elle signera plus tard ses œuvres de ce prénom.

Quelques mois après la mort de leur mère, la grand-mère maternelle de Baya, Fatma, ramène en 1941 avec elle les deux enfants dans la famille de leur oncle, près de Bordj el Kiffan au douar Sidi Mohammed. Doublement orpheline et non scolarisée, Baya y aide sa grand-mère, ouvrière agricole, en travaillant souvent durement, seule petite fille employée aux champs, dans les fermes maraîchères des colons des environs. Dans celle, horticole, de la famille Farges, elle rencontre Marguerite Caminat (1903-1987), peintre et sœur de la propriétaire, qui a quitté Toulon où elle était bibliothécaire en 1940 pour fuir les mesures du régime de Vichy et s'établir à Alger avec le peintre juif britannique Franck Mac Ewen (Francis Jack Levy Bensusan Mac-Ewen, 1907-1974), dont elle se sépare en 1945. Les Farges ont notamment été les premiers en Algérie à acclimater les « oiseaux de paradis » (Strelitzia reginae) qui n'ont pu qu'impressionner Baya.

1943-1952 - Premières œuvres Marguerite Caminat, « française égarée en colonie » comme l'a dit Assia Djebar, va jouer un rôle majeur dans la destinée de Baya. En octobre ou , en accord avec la grand-mère de Baya, elle la prend chez elle à Alger où, ayant quitté la ferme Farges, elle s'installe. Baya y rend des services dans un appartement au 5 de la rue d'Isly (aujourd'hui Rue Larbi-Ben-M'Hidi) tout en allant chaque semaine chez sa grand-mère jusqu'en 1946. Marguerite Caminat lui fait simultanément donner des cours particuliers pour qu'elle apprenne à lire et écrire.

Encouragée par le couple, Baya commence vers 1944, après ménage et courses, à modeler des personnages ou des animaux fantastiques en argile puis à réaliser des gouaches. « Je me suis mise à peindre parce que Marguerite peignait : elle faisait des miniatures et de la peinture sur soie pour des lampes. Elle était mariée à un peintre anglais, un portraitiste. Elle, elle faisait des miniatures avec des femmes, des fleurs, des oiseaux. (...) Un jour qu'ils n'étaient pas là, j'ai pris les pinceaux et je me suis lancée. J'ai d'abord commencé par m'inspirer de revues que l'on recevait à la maison et qui étaient destinées aux enfants. () Par la suite, Marguerite me donnait du papier, des pinceaux, des crayons... Elle partait au travail et me laissait faire ». Il est possible que la rencontre du catalogue, envoyé par Franck Mac Ewen, d'une exposition présentée à Paris par le British Council en 1945 de Peintures d'enfants anglais ait renforcé son désir de peindre.

Marguerite Caminat fait constater en 1947 les traces de mauvais traitements que Baya subit de la part de son oncle quand elle séjourne chez sa grand-mère. En février le juge (cadi) des orphelins d'Alger confie la tutelle de Baya, jusqu'à sa majorité, à Marguerite Caminat. « Je vivais dans une maison pleine de fleurs : la sœur de Marguerite avait un magasin de fleurs à Alger. Ils adoraient, tous, les fleurs, il y en avait partout dans la maison. Il y avait beaucoup d'autres belles choses, d'autres beaux objets (...). À la maison ma mère avait des Braque, des Matisse. (...) Il y avait des oiseaux dans la maison. J'adore aussi les papillons que je voyais chez certains de nos amis qui collectionnaient des papillons de toutes les couleurs. ».

En , le sculpteur Jean Peyrissac, ami de Marguerite Caminat, montre des gouaches et une sculpture de Baya à Aimé Maeght, de passage à Alger. En novembre, une exposition est présentée à Paris par Maeght dans sa galerie. Le cadi Mohamed Benhoura, qui épousera Marguerite Caminat, après sa séparation d'avec Franck Mac Ewen, en 1952, participe avec elle à son organisation. André Breton, Jean Peyrissac et Émile Dermenghem préfacent le numéro 6 de Derrière le miroir qui lui est consacréL'ensemble du numéro est reproduit dans Baya, Femmes en leur jardin, Images Plurielles, Marseille/éditions Barzakh, Alger, 2022, .. L'exposition connaît un vif succès. Dans une lettre datée du Albert Camus écrit au cadi Benhoura : « J'ai beaucoup admiré l'espèce de miracle dont témoigne chacune de ses œuvres. Dans ce Paris noir et apeuré, c'est une joie des yeux et du cœur. J'ai admiré aussi la dignité de son maintien au milieu de la foule des vernissages : c'est la princesse au milieu des barbares. »Manuscrit de la lettre de Camus reproduit dans Baya, Femmes en leur jardin, Images Plurielles, Marseille/éditions Barzakh, Alger, 2022, ).. Le peintre Mohammed Khadda, qui appartient à la même génération que Baya, commentera plus tard : « On s'extasie sur la spontanéité primitive de cet art, on découvre avec un émerveillement non exempt de paternalisme, l'expression naïve à l'état brut, vierge, sauvage enfin »Mohammed Khadda,Éléments pour un art nouveau, Alger, SNED, 1972, .. Baya découvre Paris et rencontre les peintres de la galerie Maeght, notamment Georges Braque.

En 1948 elle se rend au début de l'année avec Marguerite Caminat aux rencontres littéraires de Sidi Madani, près de Blida, où elle a probablement l'occasion de croiser ou retrouver de nombreux écrivains et peintresJean Déjeux, « Les rencontres de Sidi Madani (Algérie) - janvier-février-mars 1948 », dans Revue de l'Occident musulman et de la Méditerranée; , 1975, . Parmi les écrivains et peintres qui participent à ces rencontres : Francis Ponge, Michel Leiris, Louis Guilloux, Brice Parain, Jean Cayrol et Mohammed Dib, Jean Sénac, Albert Camus, Emmanuel Roblès, Jean de Maisonseul, Louis Bénisti, Sauveur Galliéro. cf. . Simultanément le magazine Vogue publie en février la photo de Baya avec un article d'Edmonde Charles-Roux. Par ailleurs Jean Dubuffet, qui séjourne plusieurs fois en Algérie à El-Goléa, rend visite à Baya, souhaitant probablement l'inclure dans le courant de l'Art brut. Il se réjouira trente ans plus tard de l'entrée de ses gouaches dans la Collection de l'art brut de LausanneAnissa Bouayed, « Baya, vie et œuvre », dans Baya, Femmes en leur jardin, Images Plurielles, Marseille/éditions Barzakh, Alger, 2022, ..

Durant l'été 1948 Marguerite Caminat et sa nièce Mireille Farges (qui se marie en 1956 avec Jean de Maisonseul), accompagnent Baya à Vallauris. « Chez Marguerite, de temps à autre, je faisais des sculptures. Pour la cuisson nous allions chez une amie qui cuisait son pain dans un four traditionnel, j'y glissais mes modelages. Lorsque j'en faisais beaucoup, je ne savais pas où les faire cuire. Comme Marguerite connaissait bien les célèbres poteries de Madoura, elle avait des contacts à Vallauris, elle a décidé qu'on irait là-bas ». Baya y réalise des sculptures en céramique dans la poterie Madoura et y côtoie Picasso qui travaille dans l'atelier voisin. Durant l'automne 1950 elle revient à Paris chez les Maeght, visite les musées, se rend chez les Braque. De retour à Alger elle se remet à peindre dans le nouvel appartement, boulevard du Telemly, de Marguerite Caminat. Malgré son succès parisien elle ne bénéficie d'aucune reconnaissance de la part des milieux artistiques algérois, à l'exception de Jean Sénac et Jean de Maisonseul.

Dès 1950 Sénac publie en avril dans le deuxième numéro de la revue Soleil qu'il anime Chansons de la boqqala, recueil illustré de trois de ses dessinsDessins reproduits dans Baya, Femmes en leur jardin, Images Plurielles, Marseille/éditions Barzakh, Alger, 2022, . Textes et dessins sont réédités dans Jean Sénac & Baya, Chansons de la Boqqàla, présentation d'Hamid Nacer-Khodja, Alger, El Kalima, 2019., avec un portrait de Baya par Sauveur Galliéro. Il organise simultanément une exposition des Peintres de la revue Soleil à laquelle participe Baya parmi dont Bouqueton, Sauveur Galliéro, Pelayo et Fiorini, Ali-Khodja, Mohamed Ranem et Bachir Yellès. Baya, selon l'article que Mohammed Dib écrit pour Alger républicain, y est présenteArticle repris dans Visages d'Algérie, Regards sur l'art, documents réunis par Hamid Nacer-Khodja, Paris, Paris-Méditerranée/Alger, EDIF 2000, 2002, .. Dans le troisième numéro de la revue Soleil Sénac dédicace en juillet à Baya son poème « Le prix d'une telle indigence » et en décembre dans la revue Consciences algériennes, dirigée par André Mandouze, « Matinale de mon peuple »Les deux poèmes de Sénac et le portrait de Baya par Galliéro sont repris dans Visages d'Algérie, Regards sur l'art, documents réunis par Hamid Nacer-Khodja, Paris, Paris-Méditerranée/Alger, EDIF 2000, 2002, . Sénac fera en 1961 de Matinale de mon peuple le titre d'un recueil édité par Jean Subervie avec une préface de Mostefa Lacheraf et 15 dessins d'Abdallah Benanteur.. Baya participera également aux expositions organisées par Sénac, en à la librairie Rivages d'Edmond Charlot à l'occasion de la publication du numéro six de la revue Soleil, et en pour la présentation à la galerie Le Nombre d'Or de sa nouvelle revue Terrasses, auprès de Benaboura, Nallard, Maria Manton, Henry Caillet, de Maisonseul, Simian et Galliéro.

1953-1961 - Les années de silence