La maison basque ( en basque) ou ferme basque (), désigne, dans le sens architectural courant, le type de construction domestique propre au Pays basque, mais surtout, dans l'acception propre à l'anthropologie historique, le principe d'organisation de la vie sociale traditionnelle du Pays basque, unité de base et pierre angulaire de la société. Ce n'est pas seulement un lieu d'habitation, mais également une unité politique, économique, relationnelle et sociale, religieuse et symbolique. C'est la maison qui donne son nom et son statut social à l'individu. Selon les lois des Basques, ou Fors, la maison était généralement transmise, ainsi que toutes ses dépendances, à un seul des enfants : l'aîné de la famille en Iparralde (Pays basque Nord), voire à l'aînée en Labourd, ou l’enfant désigné par les parents en Hegoalde (Pays basque Sud).
La maison basque, qui s'identifie volontiers à la famille (notamment par le nom porté), est un des exemples historiquement les plus caractéristiques dans le monde de système à maison, concept des sciences sociales maintenant assimilé à celui de famille souche. Ce système de droit coutumier fondé sur la permanence de la résidence transmise en succession unique (préciputaire), connu au Pays basque depuis plusieurs siècles, a aussi été décrit sous des formes variables dans le grand quart sud-ouest de la France actuelle, le nord de l'Espagne, l'arc alpin ou encore le Japon (Ie). La maison basque se distingue de la plupart des systèmes à maison par la persistance de ses traditions au .
La maison comme unité sociale vignette|Fermiers basques au Guipuscoa. vignette|Fermiers à Orozko. Si les fors et la valeur sociale particulière de la maison basque sont connus et identifiés depuis plusieurs siècles, c'est surtout à partir des années 1960 qu'ils ont commencé à être étudiés de façon systématique et ont acquis une notoriété académique particulière, avec le développement international d'une véritable histoire de la famille, sous l'impulsion de l'anthropologie historique comme courant universitaire constitué, notamment à Paris (EPHE puis EHESS) et en Angleterre (Université de Cambridge). L'anthropologue basque espagnol Julio Caro Baroja fut un pionnier des études académiques sur la maison basque, qu'il débuta dès les années 1940 ; sa monographie La vida rural en Vera de Bidasoa (1944)Julio Caro Baroja, La vida rural en Vera de Bidasoa (Navarra), Madrid, biblioteca de tradiciones populares, 1944 reste encore aujourd'hui un grand classique de l'ethnologie rurale et a inspiré de nombreuses recherches, faisant du Pays basque l'une des régions de système à maison les plus étudiées au monde.. Des ethnologues français et anglo-saxons se sont particulièrement intéressés à l'importance structurale de la maison, aux rites funérairesDouglas William, Death in Murelaga: Funerary Ritual in a Spanish Basque Village. Seattle, University of Washington Press, 1969, aux pratiques d'élevageOtt Sandra, The circle of mountains: a Basque shepherding community, University of Nevada Press, 1993, aux spécificités du système d'héritageZink Anne, « L'héritier de la maison, géographie coutumière du Sud-Ouest de la France sous l'Ancien Régime », Civilisations et sociétés, 1993, à la place de la femme dans la société basqueArrizabalaga Marie-Pierre, « Les héritières de la maison au Pays Basque au XIXe siècle », Lapurdum, Euskal ikerketen aldizkaria/ Revue d'études basques/ Revista de estudios vascos/ Basque Studies Review, 2002 (7), 37-55.
Transmission de la propriété sous l'Ancien Régime La propriété de la ferme et ses terrains ont toujours été transmis intégralement au sein d'une même famille. Cette tradition de ne pas morceler la propriété garantissait la survie et le maintien au-dessus du minimum nécessaireBertan Baserria: La ferme basque au Gipuzkoa : Propriété et héritage. Comme dans les autres régions de système à maison, la maison basque, intimement liée à la terre qui est la source de subsistance, est d’une extrême importance. Elle symbolise la pérennité, la sécurité et la continuité de la propriété doit être protégée pour que celle de la famille soit assurée. Au Pays basque, un système juridique original s’est constitué qui, tout en garantissant la transmission de la propriété au sein de la famille, a fortement influé sur le système politique régional (voir ci-après la section L’Etxe, objet social et politique), s’appuyant sur les assemblées de « maîtres de maison ». Ce droit coutumier, appelé for en français (fueros en castillan) fut en usage jusqu’à la Révolution,
La maison et ses dépendances se transmettent en totalité à un seul héritier, soit l’enfant désigné par les parents, selon la formule: hi etxerako (toi tu seras pour la maison), soit en Pays basque Nord l’aîné, qu’il soit garçon ou fille en Labourd. Il est le « maître de maison » en tant qu’héritier d’une « maison de maître ». Les biens de famille, dits avitins, c'est-à-dire marqués d’indisponibilité, ne peuvent être vendus, légués ou hypothéqués sans l’accord formel de l’héritier. Il arrivait que celui-ci, frappé par la mauvaise fortune, doive revendre tout ou partie de son héritage. Lui-même ou ses descendants disposaient alors pendant 41 ans du droit de racheter la propriété au prix de vente initial (droit de retrait lignager).
Ce droit coutumier désavantageait à l’évidence les cadets de la famille. Certains d’entre eux se révoltèrent et occupèrent, comme à Saint-Étienne-de-Baïgorry, des terres communes, possédées par les maîtres, ou s’installèrent dans des bordas (maisons rustiques destinées aux troupeaux et à leurs bergers) et créèrent ainsi de nouveaux peuplements. Ces nouveaux feux sont à l’origine, entre autres, des villages de Banca, des Aldudes et d’Urepel.
L’etxe, objet social et politique Selon le prêtre anthropologue José-Miguel de Barandiarán, « La maison traditionnelle basque est une institution de caractère économique, social et religieux, intégrée dans une famille, qui représente les habitants actuels en communion avec l’âme des ancêtres. Elle est porteuse d’une tradition, chargée de fonctions religieuses auxquelles elle ne peut renoncer. Tout ceci a modelé l’etxe de telle sorte qu’elle a pu jouir du droit d’asile ; elle a été inviolable et devait être transmise intacte, indivise, au sein de la famille.(…) La famille est la société de ceux qui ont le même sang et sont unis à la même maison. Elle est constituée par les parents, les enfants et les ancêtres. Ils ont la même maison pour refuge, lieu de travail et de réunion, chapelle et tombe. Cette maison, ainsi que les terres et les biens qui lui sont attachés, maintiennent fortement unis, jusqu’à nos jours, à la maison, ceux de la maison. »José-Miguel de Barandiarán, prêtre anthropologue du début du , cité dans l’ouvrage Etxea ou la maison basque, (traduction de Michel Duvert, maître-assistant à l’université de Bordeaux II). C'est ce sentiment de codépendance famille/maison que traduit le vocable Gure Etxea (cf. photo P1, et première strophe du poème Sortetxeari ci-dessous).
La vie sociale et politique des Basques s'organise autour de l’etxe. Seuls les chefs de famille propriétaires d’une maison assistaient aux assemblées du village. C’est l'élément initial d’intégration dans la communauté. L’aîné de la famille héritait de la maison. Jusqu'au , il est fréquent que le nom de la maison devienne le patronyme de l'enfant qui y naît. Témoin de l'importance que les Basques accordaient à leurs maisons, aujourd'hui encore des familles entières portent des noms de maisons, comme Etcheverry → « maison neuve », Harguindeguy → « atelier du maçon », etc. Qu'elle soit de statut noble, franche ou fivatière (dépendant d'une autre maison), les termes de « maison » et d'« homme » étaient interchangeables et comme synonymes.. La société basque privilégiait donc, non l'individu, mais la famille.
Le droit coutumier se traduit également en termes de démocratie locale puisque jusqu’à la fin du , une voix dans les assemblées capitulaires, sortes de conseils municipaux, où se traitaient les décisions concernant la vie de la paroisse rurale (utilisation des forêts communales, droits de pacage, etc.), était accordée à chaque maison. Le suffrage universel scellera le sort de ce droit coutumier, qui ne donnait le droit de vote qu’à quelques-uns, les maîtres de maison, porte-parole de leur famille. Une hiérarchie, découlant de ce droit coutumier, trouve sa lecture dans certains éléments de la maison basque, puisque chaque niveau tenait à faire reconnaître sa prééminence sur les niveaux inférieurs, et souhaitait s’en distinguer. En particulier, certains linteaux en portent la trace, comme celui de cette maison de Saint-Étienne-de-Baïgorry qui arbore la devise suivante : « Infançon sortu niz, Infançon hilen niz » « Infançon je suis né, Infançon je mourrai ».
Au Labourd et en Navarre Au Labourd, l'égalité de tous les maîtres de maison était la règle, sauf pour les Nobles, exclus de la vie politique. La société navarraise était plus complexe, car la féodalité médiévale avait influencé ce royaume. Ainsi, du bas de la pyramide vers le haut : Les demeures fivatières : leurs propriétaires étaient gestionnaires de parcelles d’un bien noble qu’ils avaient défrichées. Ils étaient redevables d’un « cens », redevance en argent ou nature, et parfois prestation de main-d’œuvre. N’étant pas propriétaires, il ne leur était accordé aucune voix aux assemblées délibératives, d’où, d’ailleurs, ils étaient parfois exclus. Les maisons franches : leurs maîtres, roturiers, étaient propriétaires du domaine, sans restriction. Ils ne payaient pas la taille mais versaient chaque année un don « volontaire » au roi. Ils participaient aux assemblées et envoyaient des délégués au Biltzar du Labourd (Ustaritz), aux États de Basse-Navarre, et à la Cour d’Ordre de Soule. En 1609, Pierre de Lancre s’indigne du sentiment de dignité exacerbé de ces maîtres de maisons franches : « Je ne veux oublier qu’en Labourd les villageois et villageoises les plus gueux se font appeler sieurs et dames d’une telle maison qui sont des maisons que chacun d’eux a en son village, quand ce ne seroit qu’un parc à pourceaux ! ». Les maisons infançonnes : elles existaient en Basse-Navarre (87 vers 1700) et en Labourd (33 en 1505) et semblent être une qualité revendiquée par les descendants de cadets de la noblesse navarraise mariés avec l’héritière d’une maison franche. À part l’absence de représentation aux États de Navarre, leurs propriétaires jouissaient de tous les avantages et responsabilités de la noblesse. Contrairement au droit coutumier usuel, ces dernières propriétés étaient transmises au premier héritier mâle. Les maisons nobles (jauregui ou salha, en français salle) : l’édifice social était couronné par les gentilshommes, propriétaires de maisons nobles et dits « terre-tenants » en Soule, soulignant que la noblesse était attachée à la propriété du sol, et non liée au sang. Ainsi un chroniqueur, Froidour, note au : « Fussiés-vous le dernier roturier de la province, si vous possédez une de ces maisons vous êtes réputé noble et jouissez des privilèges de la noblesse. Fussiés-vous aussi gentilhomme comme le Roy, si vous ne possédez point de maison noble, vous n’y jouissez d’aucune prérogative non plus que le moindre paysan ».
Au Guipuscoa Au Guipuscoa, on trouve quatre groupes sociaux définis par le rapport à la propriété de la terre. Nagusiak, la classe des grands propriétaires, possédant plusieurs fermes. Etxejabeak, les petits propriétaires, peu nombreux, qui constituaient l’enseigne du pays, exploitant les ressources de leur maison domaniale héritée. Maisterrak, le groupe le plus important, celui des affermatairesDéfinition de « affermataire », qui, en vertu d’un bail renouvelable, exploitaient les fermes des autres et nourrissaient avec leurs récoltes les familles aristocratiques locales.