Rain est une chanson des Beatles, principalement écrite par John Lennon avec le concours de Paul McCartney, et publiée en face B du single Paperback Writer. Le disque sort le aux États-Unis, et le suivant au Royaume-Uni. Enregistrée durant les sessions de l'album Revolver, Rain est la première chanson à contenir des bandes inversées. Son destin de « face B » d'un 45 tours en fait un titre relativement méconnu (car ce titre n'est jamais paru sur un album des Beatles, hormis des compilations), pourtant remarquable et reconnu comme tel.

Son ambiance psychédélique, sa sonorité puissante, ses instruments ralentis, sa voix trainante, ses paroles inversés et la technologie employée pour l'enregistrer sont en effet annonciateurs de bien d'autres innovations à venir dans la carrière du groupe, à commencer par l'album qui sera publié deux mois plus tard.

Composition Pendant leur passage à Amsterdam, lors de leur tournée mondiale de 1964, à partir du bateau sur lequel le groupe visite la ville, John Lennon remarque un badaud portant une cape ancienne de postier néerlandais. Il envoie un assistant l'acquérir et une commande est envoyée en toute hâte à Hong Kong pour en faire faire des copies dont ils pourront prendre possession la semaine suivante lors de leur passage dans la colonie britannique. À leur arrivée en Australie, le groupe porte fièrement leurs nouvelles redingotes mais doivent se faire transporter lentement sur la plateforme d'un camion afin de donner la chance aux fans assemblés d'apercevoir leurs héros. Confrontées à une pluie torrentielle, les Beatles rentrent trempés à leur hôtel. Le manteau tout neuf a déteint sur eux et tout le groupe en a la peau bleueLucas Ligtenberg et Piet Schreuders, Titre : « So They Canal See Us », Said John, , Piet Schreuders Editeur, Stichting Furore. Pays-Bas, janvier 2019.

À l'origine, selon Neil Aspinall et John Lennon, l'inspiration pour Rain remonterait à cette tournée des Beatles en Australie en et à leur arrivée à l'aéroport de Sydney sous une pluie battante. « Je n'ai jamais vu un tel déluge, à part à Tahiti » a expliqué le fondateur des Beatles.

Le titre semble être du seul John Lennon, mais Paul McCartney précise qu'il a participé à l'écriture, et que la chanson dans son ensemble résulte d'une collaboration et non du fait de son partenaire en solitaire . Ce dernier explique que Rain est .

Le critique Steve Turner voit dans Rain les premières références à l'élévation d'esprit, à la capacité à transcender les événements, références qui, les années suivantes, abondent dans les albums et les déclarations du groupe. Selon Turner, Rain délivre un message visant à expliquer que l'important est l'état d'esprit dans lequel on se trouve (, comme le dit la chanson). Ce message est d'une part caractérisé par une métaphore qui tourne en dérision les gens qui fuient la pluie, comme si leur vie était en jeu (). Ainsi, il suffit de prendre de la distance face aux choses terre à terre de la vie, représentées dans la chanson par la pluie, puisque, scande John Lennon, . Et d'autre part, le chant récurrent du vers () témoigne d'une évolution dans le rôle que s'attribue Lennon, puisqu'il se pose ici en porte-parole, en montreur de chemin à suivre, plutôt que comme conteur d'une quelconque histoire d'amour.

Enregistrement thumb|100px|Le modèle Rickenbacker 4001 utilisé par McCartney sur Rain.

La chanson est enregistrée les 14 et aux studios EMI de Londres, durant les sessions de l'album Revolver..

Dans la soirée du , après avoir travaillé sur Paperback Writer, les Beatles enregistrent cinq prises de la chanson. John Lennon est au chant et à la guitare rythmique (Gretsch Nashville 6120), Paul McCartney à la basse (Rickenbacker 4001 S), George Harrison à la guitare (Gibson Les Paul SG Standard) et Ringo Starr à la batterie (Ludwig). Le travail reprend le surlendemain dans l’après-midi, pour l’ajout d’overdubs à la prise 5 : vocaux par Lennon, McCartney et Harrison, tambourin par Ringo Starr, basse par McCartney et effets divers, pour une séance longue de 11 heures. Ce travail donne naissance à 3 autres prises, par transfert des pistes sur une autre machine (tape reduction), pour libérer de la place et continuer à enregistrer. Le mixage définitif en mono est réalisé à partir de la prise 8.

Plus que jamais avides d’expérimentations, les Beatles exécutent leurs parties instrumentales d’accompagnement plus rapidement qu’ils ne l’auraient dû, puis ralentissent la bande , ce qui donne une lourdeur particulière à l’ensemble, rendant la basse très profonde et la batterie massive. « La batterie devient une batterie géante. Si vous ralentissez un bruit de pas, ça devient le pas d’un géant, ça ajoute quelques tonnes au poids de la personne. Alors on a obtenu un accompagnement bien gros, bien gras, bien percutant, et on a empilé dessus à vitesse normale, ce qui fait que l’ensemble n’a pas sonné comme un truc qui avait été ralenti, mais ça avait un énorme son. C’était génial, j’ai adoré ça », raconte Paul McCartney. Le même traitement - consistant à enregistrer plus vite puis à ralentir la bande - est appliqué sur la voix de John Lennon. Ce procédé consistant à ajuster la vitesse de défilement des bandes, avec un outil nommé vari-speed, va désormais être fréquemment utilisé pour les réalisations du groupe

Rain est historiquement la première chanson de la musique populaire du où des bandes magnétiques sont passées à l'envers, phénomène qui intervient à la fin de la chanson avec le chant de John Lennon. Le crédit de cette trouvaille est incertain. Le producteur du groupe, George Martin, explique qu'il fut à l'origine de cette idée, trouvée alors qu'il travaillait dans les studios après le départ du groupe. John Lennon a une autre version des faits. Une fois rentré chez lui, ce dernier avait accidentellement enclenché à l'envers, sur son magnétophone personnel, une copie des premiers enregistrements de la chanson, arrivant aux studios le lendemain matin tout heureux de proposer cette innovation. En 1980, dans son interview au magazine Playboy, Lennon explique que c'était la marijuana (et non la fatigue, comme il l'avait déclaré en 1966) qui l'avait empêché de savoir vraiment ce qu'il faisait, ce qui l'amène à dire de cette chanson qu'il s'agit Notes sur Revolver sur The Beatles Interview Database .

La version de John Lennon est corroborée par l'ingénieur du son Geoff Emerick, qui explique : « Ils avaient tous un magnétophone Brenell chez eux à cette époque. John avait demandé une copie des premières prises de la chanson [...]. Il arriva le lendemain dans la salle de contrôle, la bande magnétique en mains, et nous demanda à tous d'écouter son « incroyable » découverte [...] C'était le son qu'il voulait pour la fin de la chanson, et c'était à nous de réaliser ce travail. George Martin me demanda de copier la piste de chant de John sur une machine deux-pistes, puis nous retournâmes la bande pour la réinjecter au bon endroit dans l'enregistrement multipistes. Lennon était émerveillé par le résultat. À partir de ce jour, les Beatles furent gagnés par la fièvre de l'inversement (backward fever) et tous les overdubs qu'ils réalisaient pour Revolver devaient être essayés à l'envers, aussi bien qu'à l'endroit » .

Outre la partie instrumentale, l'inversion concerne le vers « If the rain comes they run and hide their heads », qui est donc devenu « sdaeh rieht edih dna nur yeht semoc niar eht fI », ainsi que les derniers mots de la chanson, rain (« niar ») et sunshine (« enishnus »). Une édition japonaise de l'album prend même l'initiative de transcrire les paroles comme si elles n'étaient pas inversées, ce qui donne « Stare it down and nourish / what comes near you. »The Radical Innovations of the Perfect Beatles Song ; https://www.youtube.com/watch?v=68oFp5LoL74

Évolutions techniques

La réalisation du single Paberback Writer / Rain se déroule au début des sessions de l'album Revolver, qui ont démarré le avec, d'emblée, l'expérimental Tomorrow Never Knows. C'est une période de grandes avancées techniques dans les studios EMI, œuvres d'un personnel entièrement au service des Beatles. Ainsi, Geoff Emerick change la façon d'enregistrer la basse, à la demande de Paul McCartney, qui souhaite que son instrument puisse être entendu comme dans les productions Motown qu'il écoute assidument à cette époque. Emerick a l'idée de se servir d'un gros haut-parleur comme micro, placé en face de l'ampli de Paul. L'ingénieur du son, à peine âgé de 19 ans en 1966, explique : « le mouvement du diaphragme du second haut-parleur générait le courant électrique ». Par ailleurs, Paul McCartney utilise pour la première fois une basse Rickenbacker au lieu de sa traditionnelle Höfner violon. Il en résulte un son de basse particulièrement renforcé, et beaucoup plus audible que d'habitude.

Toujours pour enrichir les productions du groupe en basses fréquences et en volume sonore, Emerick peut utiliser un tout nouvel appareil pour mixer le single : l'ATOC, pour Automatic Transient Overload Control, c'est-à-dire « contrôle automatique de surcharge transitoire ». Il permet de monter le volume général du mixage tout en aplanissant les crêtes maximales des signaux, évitant ainsi les risques de débordement à la gravure du vinyle. « C'était une énorme machine développée par le département de maintenance d'EMI, remplie de lumières clignotantes », raconte Geoff Emerick, « Et cela nous a permis de graver le single à un volume sonore plus élevé qu'aucune autre production de l'époque ».

Comme l'explique George Martin, producteur du groupe : « Les garçons écoutaient beaucoup de disques américains et demandaient ensuite : « Est-ce qu’on peut obtenir cet effet-là ? ». Ainsi, les Beatles voient exaucé leur vœu d'obtenir un son proche de ces productions venues de l'autre côté de l'Atlantique (typiquement, celles de Motown ou de Phil Spector), elles aussi riches en basses fréquences et en niveau sonore.

Enfin, et ce n'est pas la moindre des inventions du personnel technique d'EMI, la voix de John Lennon est passée dans l'Automatic Double Tracking (ADT) Automatic double tracking sur la Wikipédia anglophone, une réalisation de l'ingénieur du son Ken Townsend pour les sessions de Revolver, qui permet de ne plus avoir à doubler sa propre voix, et débouchera bientôt sur une autre application, le flanger.

Structure musicale

Rain démarre par cinq coups de caisse claire (tatap, tatatap) de Ringo Starr, puis c’est l’introduction à la guitare, en sol, accompagnée par la basse dans les aigus. Le morceau se déroule ensuite en sol, do et ré sur les couplets (la basse navigue toujours en bas du manche, à l’octave de ces trois notes) avant le refrain « rain, I don’t mind, shine the weather’s fine » tout en sol, dont la signature rythmique est 6/4 (« rain »), 4/4 (« I don't mind »), 6/4 (« shine ») et à nouveau 4/4 (« The weather's fine ») pour enchaîner sur le couplet suivant : une tendance aux signatures rythmiques multiples dont John Lennon va devenir de plus en plus friand.

Le refrain semble être joué plus lentement que les couplets, dans une véritable ambiance psychédélique – précurseur en ce sens – mais il est pourtant exécuté au même tempo. L’effet étant produit sur ses douze mesures (2 fois 6) par le changement de signature rythmique.

Les chœurs arrivent en réponse aux paroles de John Lennon, à partir du deuxième couplet, répétant deux fois « when the sun shines down », puis « when the rain comes down » sur le couplet suivant et enfin, « when it rains and shine » sur le dernier couplet. Le refrain est chanté par les deux voix de McCartney et Lennon en harmonie : les mots rain, puis shine modulés sur quatre mesures. La fin du morceau est donc ponctuée de ces fameuses lignes inversées de John Lennon sur fond de chœur qui répète « Rain! ».