Theóphilos Kaíris (ou Kaíres) (né le à Andros, mort le 9Kirchenlexikon ou à Syros, en ; son prénom de baptême était Thomas) fut un enseignant, prêtre, érudit, philosophe et révolutionnaire grec.

Après des études de philosophie et de sciences en Asie mineure, Italie et France, il entra dans le clergé orthodoxe et commença sa carrière d'enseignant dans l'institution où il avait entamé ses études. Il participa activement à la guerre d'indépendance dans la région de l'Olympe et fut gravement blessé. Enseignant réputé, il fonda une institution scolaire de renom autour de son orphelinat pour les enfants des combattants de la guerre d'indépendance et développa l'enseignement des sciences modernes en Grèce. Il fut aussi un ardent propagateur des idées politiques nouvelles liées à la philosophie des Lumières et se heurta de fait au régime d'Othon de Bavière dans les années 1830. Il fut le fondateur de la théosébieParfois qualifiée de « théosébisme » par ses détracteurs. . (une forme de déisme proche de la théophilanthropie de la Révolution française) et fut excommunié par l'Église orthodoxe de Grèce. Il fut assigné à résidence puis s'exila avant de revenir pour un second procès intenté par l'Église orthodoxe. Il mourut peu avant sa réhabilitation par l'Aréopage, la plus haute juridiction grecque.

Famille Thomas Kaíris appartenait à une famille aisée de Messaria, un village d'Andros, une île du nord des Cyclades. Son père, Nicolas Kaíris, comptait parmi les notables de l'île. Sa mère, Assimina Kampanakis, avait un frère, Sofronios Kampanakis, archimandrite à Kydonies (sur la côte d'Asie mineure près de Pergame).

Thomas était leur cinquième enfant. Ses deux frères aînés devinrent, comme lui, ecclésiastiques. Eugénios fut archimandrite pour les communautés grecques de Livourne puis Trieste en Italie. Ioasaph resta toute sa vie avec son jeune frère Thomas, devenu Theóphilos. Concernant ses deux sœurs aînées Maria et Laskaró, les seules informations dont on dispose sont qu'elles se sont mariées et ont vécu la vie des femmes grecques du début du . Sa sœur Evanthía avait un an de moins que lui, ne se maria pas et vécut toute sa vie à ses côtés. Elle fut elle aussi une importante érudite grecque et se fit remarquer par sa piété. Elle est parfois considérée comme « la fille spirituelle de son frère ». Il éleva quasiment son (demi ?) frère de dix-neuf ans son cadet, Dimitrios. Celui-ci lui resta aussi attaché et utilisa la fortune qu'il avait gagnée dans le commerce pour l'aider.

Formation et début de carrière thumb|left|upright=1.4|alt=carte moderne en couleurs de la mer Égée|Carte de la mer Égée, avec les principaux lieux de la région concernant Theóphilos Kaíris. Études Durant l'époque ottomane, l'éducation dépendait en grande partie de l'Église orthodoxe. Au , de nombreuses écoles furent créées dans l'ensemble du monde grec à l'initiative de Patriarches comme Jérémie II ou Cyrille Loukaris. En 1593, un Synode décida de promouvoir l'éducation des « Chrétiens asservis » et d'intensifier les créations, ainsi que d'encourager les « petits établissements paroissiaux d'enseignement » qui assuraient l'apprentissage de la lecture, de l'écriture et des textes saints. À partir du , la classe bourgeoise locale contribua financièrement à la création d'écoles qui devinrent très vite des écoles secondaires où on enseignait la philosophie et les sciences. Thomas Kaíris profita de ce système éducatif.

École élémentaire Thomas Kaíris commença son éducation de base sur Andros, avec le diacre Jacob. Il était élève dans une école qui avait été créée très récemment par l'archevêque de l'île Dionysos Kaíris (il ne semble pas y avoir de liens de parenté ; Kaíris est un nom assez répandu sur l'île). Il y apprit à lire, à écrire et à compter. Il fut aussi initié au grec ancien et à sa grammaire, ainsi qu'à la langue grecque épurée, ancêtre de la katharévousa qui commençait à être utilisée dans les écoles. Il se fit très vite remarquer par ses très grandes capacités intellectuelles, ainsi que par sa mémoire phénoménale.

Enseignement secondaire Il aurait perdu son père alors qu'il avait huit ans, mais Dimitrios, de 19 ans son cadet (confirmé par Goudas, , 146) est présenté comme son frère, à moins que la différence d'âge soit moindre.. Il fut alors envoyé en 1792 à Kydonies, où son oncle Sofronios Kampanakis était archimandrite, pour suivre les cours de l'école de la Vierge Marie des Orphelins, dite aussi école d'Œconomou (du nom de son directeur).

Il aurait aussi suivi les cours de grands érudits grecs du temps : le grammairien Daniel Kéramefs sur Patmos puis Athanassios Parios (un philosophe hostile aux idées nouvelles en philosophie) et Dorotheos Proios (théologien formé dans les universités occidentales et marqué par le rationalisme) sur Chios.

En 1800, il serait revenu à Kydonies avec toute sa famille pour étudier au « lycée » de la ville. Cet établissement était en fait celui d'Œconomou remanié après la mort de son directeur. Il comptait alors soixante-dix classes, un amphithéâtre et une bibliothèque. Il fut alors aussi rebaptisé « Académie de philosophie de Kydonies ». Là, Thomas Kaíris étudia la philologie et la philosophie avec Grigorios Sarafis et les sciences modernes (mathématiques, sciences naturelles) avec Benjamin de Lesbos (1762-1824)Selon , c'est avec eux qu'il aurait étudié directement. Elle n'évoque pas l'école d'Œconomou.. Celui-ci lui présenta son interprétation, une interprétation « grecque » des sciences naturelles, reposant sur une utilisation des sentiments autant que des sens pour interpréter les forces naturelles. Benjamin de Lesbos avait réussi à faire de l'académie qu'il dirigeait une des écoles scientifiques les plus réputées du monde grec.

Ce fut alors que Kaíris connut une importante crise mystique, de doute, concernant les dogmes religieux. Son éducation fut, pour lui, incapable de répondre à ses interrogations. Il connut un soulagement temporaire lorsque, vers quinze ans, il aurait cru lire, dans le ciel étoilé, « Vénère Dieu, aime Dieu » en lettres d'or. En 1801 ou 1802, Kaíris, malgré ses doutes, fut ordonné diacre de l'Église orthodoxe et abandonna son prénom Thomas pour Theóphilos. Entrer dans les ordres était alors le seul moyen pour un élève doué d'avoir accès à l'enseignement supérieur. En effet, l'Empire ottoman avait alors laissé à l'Église le soin d'éduquer les populations grecques.

Université en Occident thumb|alt=tableau : portrait d'un homme dégarni, dans un fauteuil, une plume à la main|Adamántios Koraïs. En 1803, il partit, avec Benjamin de Lesbos, poursuivre ses études en Europe occidentale. Ce séjour fut financé par son oncle Sofronios Kampanakis et quelques riches bourgeois kydoniates (nom des habitants de Kydonies).

Il aurait rencontré Johann Heinrich Pestalozzi en Suisse, peut-être lors de son voyage aller, ou avant son retour, sur les conseils d'Adamántios Koraïs. Les idées de ce pédagogue influencèrent plus tard l'enseignement de Kaíris.

À Pise (1803-1807), il étudia principalement les sciences physiques et les mathématiques. Il suivit aussi des cours de philosophie et les cours de physiologie dispensés aux étudiants en médecine sans que la médecine en elle-même ne l'intéressât. Il semble que son aspiration intellectuelle ait été alors la recherche de la vérité scientifique qui aurait pu répondre à ses doutes spirituels. Il interrogea aussi, malgré les oppositions très fortes entre les deux branches du christianisme, les docteurs du catholicisme afin d'avoir leur opinion. Ce fut à Pise qu'il rencontra Ioannis Kolettis, futur premier ministre de Grèce, avec qui il se lia d'amitié.

Il se rendit ensuite à Paris (1807-1810/1811Ses biographies manquent de précision sur sa période parisienne.). Il s'y familiarisa avec la philosophie des Lumières, principalement celle de Rousseau, et avec la pensée matérialiste. Il fut très intéressé par le déisme dans lequel il vit un moyen de concilier la raison et la foi chrétienne, en fait, une réponse à ses interrogations mystiques.

Il suivit les « Conférences » de Frayssinous à Saint-Sulpice qui y exposait des « raisons de croire » avec la démonstration de grandes vérités métaphysiques et morales, plus que religieuses. Frayssinous le convainquit (à nouveau ?) de l'existence de Dieu, l'immortalité de l'âme et la nécessité d'une vie morale conforme aux volontés divines.

Il fut aussi très influencé par la pensée idéaliste du philosophe allemand Schelling. À Paris après 1807, il continua son apprentissage intellectuel en côtoyant Adamántios Koraïs. Originaire de Smyrne, Koraïs avait fait ses études de médecine à Montpellier et s'était installé à Paris en 1788. Il s'y consacrait à la traduction en français des auteurs grecs antiques et surtout à la création d'une langue littéraire pour la Grèce dont il souhaitait l'indépendance. Il œuvrait donc aussi pour sa renaissance intellectuelle. Koraïs encouragea Kaíris à faire évoluer l'enseignement en Grèce et transformer sa vieille école à Kydonies en un véritable collège moderne à l'européenne. Il fut rejoint à Paris par sa sœur Evanthía qui venait aussi y étudier et qui fréquenta aussi le cercle intellectuel grec autour de Koraïs.

Débuts en tant qu'enseignant thumb|left|upright=1.5|alt=photographie couleurs d'un port : un quai et des maisons au bord de l'eau|Le bord de mer à Kydonies. Il revint en Asie mineure vers 1810. En 1811, il était enseignant à l'école évangélique de Smyrne, mais il dut partir à cause de divergences de vues avec la direction.

Le , il reçut une lettre signée par trente-neuf notables d'Andros, son île natale, qui l'invitait à venir y enseigner la philosophie dans une école qu'ils projetaient de construire. Mais, en septembre, l'Académie de Kydonies lui proposa de rejoindre son corps professoral, ainsi que d'en prendre la direction à la place de Benjamin de Lesbos. Celui-ci avait été démis de ses fonctions par la hiérarchie orthodoxe. Il lui était reproché d'avoir introduit de « dangereuses innovations » dans l'enseignement, et surtout de nier l'incarnation divine. Kaíris dut se rendre à Constantinople et témoigner devant le Patriarche œcuménique de la pureté de sa foi. Si Kaíris accepta le poste à Kydonies, il réussit cependant à convaincre les habitants d'Andros de construire l'école prévue, car l'île en avait besoin. Elle vit le jour à Kato-Kastro (Chora).

À partir de 1814, à l'Académie de Kydonies, Kaíris enseignait de très nombreuses matières scientifiques : mathématiques (géométrie analytique et calcul différentiel et intégral) ; mécanique théorique ; physique ; chimie théorique et expérimentale ; astronomie ; géographie ; météorologie et biologie. La qualité de son enseignement attira rapidement des élèves venus de tout le monde grec. Ses cours étaient toujours fondés sur les résultats des recherches les plus récentes. Il essayait aussi d'émettre des hypothèses sur les causes des phénomènes observés, aussi bien en chimie qu'en astronomie. Kaíris était un membre du clergé, pourtant le contenu de son enseignement allait à l'encontre de la plupart des dogmes de l'Église orthodoxe. Il enseignait par exemple l'héliocentrisme alors que seul le géocentrisme était accepté et acceptable. Il envisageait la vie sur d'autres planètes ou considérait la matière en termes d'atomes et de molécules. Il avait totalement assimilé les idées libérales des Lumières. En fait, il envisageait son enseignement ainsi que la façon dont il avait organisé le cursus de l'Académie qu'il dirigeait comme un moyen de faire pénétrer ces idées nouvelles en Grèce.