La Muette de Portici est un opéra en cinq actes de Daniel-François-Esprit Auber, suivant un livret en français d'Eugène Scribe et Germain Delavigne.
L'œuvre est jouée pour la première fois le , à l'Opéra Le Peletier de Paris, où elle connait un succès très important avec plus de cent représentations la première année. Elle tient un rôle majeur dans l'émergence du grand opéra et est particulièrement populaire au dans l'Europe entière avant de tomber en désuétude.
La Muette de Portici raconte un évènement historique : la révolte du peuple napolitain contre le joug espagnol au , mené par Masaniello, qui apparait comme l'un des personnages principaux de l'opéra. Portici est le nom d'un port de pêche dans les faubourgs de Naples, tandis que la Muette fait référence à un autre personnage de la pièce : Fenella, qui est sourde et muette.
L'œuvre est notamment restée dans l'histoire pour avoir déclenché les émeutes d’août 1830 à Bruxelles après sa représentation du au théâtre royal de La Monnaie et, par conséquent, avoir propagé l'insurrection de 1830 dans les Pays-Bas méridionaux, premier épisode de la révolution belge.
Argument vignette|gauche|Décor d'éruption volcanique pour la Muette de Portici, par Germain Bapst (1893). Le livret est largement fondé sur un événement historique, le soulèvement de Masaniello, pêcheur napolitain, contre le gouvernement espagnol du Royaume de Naples en 1647. À l'ouverture de l'opéra, la princesse Elvire doit épouser Alphonse, fils du vice-roi espagnol. Fenella (la fameuse muette) dénonce ce dernier comme étant celui qui l'a séduite et enlevée. Cela provoque la colère de son frère, le pêcheur Masaniello. Celui-ci suscite avec ses amis une révolte contre l'occupation espagnole. Elvire pardonne à Alphonse, mais essaie de retrouver Fenella.
Alors que Masaniello prend le contrôle de la révolte, Alphonse et Elvire se réfugient dans une maison de pêcheur. Ils prennent un risque en demandant à Pietro, l'un des rebelles, de les protéger, mais Pietro considère Masaniello comme un traître et un tyran potentiel, et il fait le serment de l'abattre. Il empoisonne Masaniello qui, mourant, s'arrange pour sauver Elvire. Alphonse marche contre les rebelles à la tête de l'armée espagnole et récupère Elvire. À la fin de l'opéra, Fenella se jette de désespoir dans le Vésuve en éruption.
Personnages vignette|Estampe de Pellerin pour Le théâtre en images . RôleTypologie vocaleDistribution de la création()Alphonse, fils du vice-roi de NaplesténorAlexis DupontElvire, sa fiancéesopranoLaure Cinti-DamoreauMasaniello, un pêcheurténorAdolphe NourritFenella, sa sœurdanseuseLise NobletPietro, ami de MasaniellobasseHenri-Bernard DabadieBorella, ami de MasaniellobasseFerdinand PrévôtMoreno, ami de MasaniellobasseBeltrame PouilleyLorenzo, confident d'AlphonseténorJean-Étienne-August Eugène MassolSelva, officierbasseFerdinand Prévôtdame de compagnie d'Elvire sopranoLarotteDirection d'orchestreFrançois-Antoine Habeneck
Censure et aspect révolutionnaire vignette|Eugène Scribe vers 1825. Dans le contexte du milieu des années 1820 dans le Royaume de France, sous la Seconde Restauration, on peut s'étonner qu'une telle œuvre ait été autorisée à être publiée. En effet, le pays est dirigé par le ministère Joseph de Villèle, particulièrement favorable au roi Louis XVIII, dont la « monarchie absolue » est, entre autres, l'une des raisons qui conduisent le peuple à la Deuxième Révolution française qui le destitue en juillet 1830.
Cependant, l'opéra d’Auber raconte en fait une révolution ratée, puisqu'au cinquième acte, l'armée espagnole reprend le contrôle de l'éphémère mouvement de Masaniello qui est assassiné tandis que Fenella, la Muette, se jette de désespoir dans le Vésuve en éruption. Vincent Adoumié dit dans son ouvrage de 2020 :
Comme toutes les œuvres de son temps, La Muette de Portici est soumise au « Comité de censure des pièces de théâtres », qui demande quelques modifications dans un rapport rendu le , conservé aux Archives nationales de France(AJ13, 1050), notamment la suppression d’expressions considérées comme subversives ou Archives nationales (F21, 969). Le de la même année, le rapport final autorise la publication du livret d'Eugène Scribe et Germain Delavigne et conclut :
Réception et critiques
Richard Wagner analyse la La Muette de Portici dans son ouvrage Gesammelte Schriften und Dichtungen, en disant notamment :
Révolution belge La Muette de Portici est conçue comme un instrument de réconciliation, un spectacle grandiose destiné à canaliser les émotions populaires et à restaurer l’image du pouvoir et du monde politique . En racontant une révolte vouée à l’échec, les deux auteurs français ne cherchent pas à appeler à l’insurrection, mais dans le contexte de l’été 1830 à Bruxelles, l’œuvre produit bien malgré elle l’effet inverse. Sa représentation du déclenche en effet les émeutes d'août 1830 à Bruxelles, premier opus de la révolution belge au sein du Royaume uni des Pays-Bas.
À noter qu'il ne s'agit pas là d'un cas isolé d'émeute liée à la musique classique.
Contexte vignette|Le ténor français Jean-François Lafeuillade, acteur au théâtre de la Monnaie de Bruxelles, qui interprète Masaniello.
L'œuvre est jouée pour la première fois au théâtre royal de La Monnaie de Bruxelles le . Après La Haye, la ville brabançonne est alors la seconde capitale du Royaume uni des Pays-Bas, état-tampon créé par le congrès de Vienne en 1815 et placé sous la couronne de Guillaume Ier d'Orange-Nassau. Ainsi, la famille royale au grand complet est présente ce soir-là et chaleureusement acclamée par la fouleLe Journal de la Belgique du : le roi Guillaume et la reine Wilhelmine, le prince héritier Guillaume, le prince Frédéric et la princesse Louise, ainsi que la princesse Marianne. La salle est comble et une recette de florins néerlandais est perçue à l'issue de la soirée.
La pièce d'Auber est ensuite jouée douze fois dans l'établissement et clôture la saison le . L'année suivante, le roi ordonne lui-même de la faire rejouer, ce qui se produit dès le . Toutefois, en un an, les esprits ont considérablement changés : les Belges sont agacés par la politique jugée despotique du souverain et accumulent les « griefs de la nation », qu'ils lui adressent sans recevoir de réponse satisfaisante. La colère gronde tant du côté du peuple, qui meure de faim et craint pour ses emplois avec la révolution industrielle grandissante, que de la bourgeoisie qui voit catholiques et libéraux se rassembler dans un improbable mouvement d'« unionisme », dénonçant les excès du régime « hollandais », comme la censure de la presse ou la sous-représentation des Belges, pourtant majoritaires, dans les hautes fonctions du royaume et de l'armée. Les conditions se réunissent petit à petit pour qu'une révolution éclate et, lorsque la Deuxième Révolution française survient à Paris à la fin juillet 1830, renversant le roi Charles X, certains révolutionnaires commencent à avoir des vues, si pas carrément rattachistes, au moins d'exporter leur révolte dans les Pays-Bas méridionaux.
Lorsque la pièce est jouée à La Monnaie le , elle faillit provoquer une émeute, ce qui entraine son interdiction par ordre du roi. Le peintre Eugène Verboeckhoven, présent dans la salle ce soir-là, raconte à son ami Jenneval, acteur à La Monnaie et futur compositeur de La Brabançonne :
Sous la pression populaire, La Muette de Portici est finalement remise à l'affiche du théâtre le pour les festivités liées au anniversaire du roi, malgré les avertissements et les signes de révolte qui se profilent.
Représentation du vignette|Affiche de La Muette de Portici au théâtre de la Monnaie de Bruxelles le soir du . vignette|Lithographie de l'intérieur du théâtre royal de La Monnaie lors de la représentation du .
Alors que le feu d'artifice et l'illumination générale du parc de Bruxelles sont annulés, officiellement pour cause de pluie, la représentation de La Muette de Portici est maintenue. En effet, le gouverneur de la province du Brabant-Méridional, Hyacinthe van der Fosse, proteste contre les et autorise la représentation avec l'appui du roi. Le soir du , la salle du théâtre royal de La Monnaie est pleine à craquer et l'agitation est nettement perceptible parmi l'assistance, bien avant que le rideau ne s'ouvre. Devant l'établissement, une foule considérable est rassemblée et couvre la place de la Monnaie à la suite de la publication de tracts appelant à la révolution.
A posteriori, Albert Bailly décrit la situation à l'intérieur du théâtre :
Dès la fin du premier acte, les acclamations retentissent jusque sur la place de la Monnaie où la foule crie déjà L'étincelle arrive lorsque Jean-François Lafeuillade, qui joue le rôle de Masaniello, commence l'air de « l'amour sacré de la Patrie » :
Au troisième acte, dans la scène 4, Masaniello brandit une hache au son du tocsin et chante :
Le chœur reprend ensuite : , puis les personnages se lèvent en tirant leurs armes et désarment les soldats tandis que le chœur chante : vignette|La foule en liesse sur la place de la Monnaie au début des émeutes d'août 1830 à Bruxelles. Harangué et survolté, le public se lève en criant : et se rue hors du théâtre pour retrouver la foule. Il voit en effet une similitude entre la situation du peuple belge au sein du Royaume uni des Pays-Bas et cette œuvre qui transporte à la scène la révolte des Napolitains contre la domination espagnole au . Lorsque l'opéra s'achève sur une éruption pyrotechnique du Vésuve avec effets sonores et visuels, la lave de la révolution coule déjà dans les rues de Bruxelles. En effet, le cinquième acte, mettant en scène la reprise de contrôle du peuple napolitain par l'armée espagnole, ne sera jamais entendu par l'assistance en délire, dont la majorité a déjà rejoint la rue. Les autres sifflent puis rappellent Lafeuillade dans des tonnerres d'applaudissements. Les spectateurs fortunés ne peuvent quitter le théâtre pour rejoindre leurs voitures, les soldats et les policiers sont incapables de suivre ou de contenir les mouvements de la foule en quête de symboles d'autorité à brûler ou à détruire. Une nuit de violentes émeutes s'ensuit alors, faisant plusieurs morts et demeurant le premier acte de la révolution belge qui mène bientôt l'indépendance de la Belgique, le et à la guerre belgo-néerlandaise qui s'ensuit.
Le théâtre, quant à lui, reste fermé jusqu'au , date à laquelle Lafeuillade entonne, entre autres, pour la première fois le futur hymne national de la Belgique : La Brabançonne.
Utilisation liée à la révolution
vignette|Médaille commémorant La Muette de Portici et son rôle dans la révolution belge de 1830. Des médailles gravées par Maurice Borrel ont été frappées afin de commémorer le rôle de La Muette de Portici dans la révolution belge ; Lors du déclenchement des Journées de Septembre, la musique de la afdeeling des forces armées du Royaume uni des Pays-Bas, qui attaque Bruxelles par la porte de Laeken le , a l'audace de s'avancer en jouant les airs de La Muette de Portici. À la différence de l'opéra, l'armée ne parviendra pas à mater l'insurrection et les révolutionnaires belges l'emporteront à la surprise générale quatre jours plus tard ; La représentation de La Muette de Portici du est encore commémorée lors du cortège dominical de la ducasse d'Ath au cours duquel le groupe du Canon du Mont Sarah chante l'air « Amour sacré de la Patrie », accompagné par la foule ; Le documentaire audio Het verlies van België de la radio belge néerlandophone Klara utilise les airs de La Muette de Portici pour animer les différents épisodes contés par .
Représentations L'œuvre est jouée pour la première fois le à l'Opéra Le Peletier de Paris, et connait ensuite un immense succès. .