thumb|Décret honorifique du dème d'Aixonè commémorant deux chorèges, Auteas et Philoxenides, 312-313 av. J.-C., musée épigraphique d'Athènes.

La liturgie (du grec ou / , de / , « le peuple » et de la racine / , « faire, accomplir » à l'article .) est, en Grèce antique, un service public mis en place par la cité et que les plus riches (citoyens ou métèques), avec plus ou moins de bonne volonté, financent et gèrent avec leur fortune personnelle. Elle trouve sa légitimité dans l'idée que « la richesse personnelle n'est possédée que par délégation de la cité »Pierre Vidal-Naquet, Michel Austin : Économies et sociétés en Grèce ancienne, Armand Colin, 2007, 347. Voir Socrate au riche Critobule dans l’Économique de Xénophon. : « Que tu paraisses être en deçà de ces obligations et, je le sais, les Athéniens te châtieront comme s'ils te prenaient à voler leurs propres biensXénophon, Économique, II, 6-7.. » Le système liturgique remonte aux premiers temps de la démocratie athénienne et tombe progressivement en désuétude à la fin du et à l'époque hellénistique face au développement de l'évergétisme.

Principe et typologie

La liturgie est un des modes de financement privilégié de la cité grecque, dans la mesure où elle permet de faire correspondre à chaque dépense publique une recette facilement accessible. Cette grande souplesse la rend particulièrement adaptée à l'imprévoyance budgétaire de l'époque. Ainsi s'explique le caractère répandu de son usage. Pour autant, aucune stricte uniformité n'est constatée dans les modalités précises de fonctionnement de ces liturgies, aussi bien dans l'espace (d'une cité à l'autre) qu'au fil du temps (selon les époques et les circonstances plus ou moins difficiles auxquelles étaient confrontées les cités grecques).

thumb|left|upright=1.1|L'arrhéphorie, l'une des liturgies civiles (bloc V de la frise Est du Parthénon)

On peut néanmoins classer les liturgies en deux grandes catégories. Les liturgies civiles ou agonistiques - liées aux concours sportifs et religieux - sont principalement la gymnasiarchie, c'est-à-dire la gestion et financement du gymnase, et la chorégie (), c'est-à-dire l'entretien des membres du chœur au théâtre pour les concours tragiques, comiques ou dithyrambiques. Il existe beaucoup d'autres liturgies mineures. L’hestiasis () consiste à financer le banquet public de la tribu à laquelle on appartientDémosthène, XX = Contre Leptine, 21 et scholie de Patmos ; Démosthène XXI = Contre Midias, 156 et Athénée, V, 185c. ; l'archithéorie () à conduire des délégations sacrées aux quatre jeux panhelléniquesLysias XXI = Défense d'un anonyme, 5.Andocide, I = Sur les Mystères, 132. ; l'arrhéphorie () à couvrir les frais des arrhéphores, jeunes filles de la haute société athénienne, au nombre de quatre, qui, aux Panathénées, apportent à Athéna son péplos, lui offrent des gâteaux et lui consacrent les robes blanches ornées d'or qu'elles portent, etc. La créativité est grande en matière de liturgie, « et avec l'empirisme qui caractérise leur attitude en la matière, les cités étaient capables de créer de nouvelles liturgies en fonction de leurs besoins immédiats, ou d'en supprimer le service, temporairement ou définitivement. » Toutes ces liturgies s'inscrivent dans le cadre d'une fête religieuse et sont récurrentes / ; Démosthène, XX = Contre Leptine (21)..

Au contraire, on ne recourt aux liturgies militaires qu'en cas de besoin. La principale est la triérarchie, c'est-à-dire l'équipement et l'entretien d'une trière et de son équipage pendant un an. Le triérarque doit en outre en assurer, sous les ordres des stratèges, le commandement, sauf s'il choisit contre rémunération de le confier à un spécialiste, auquel cas sa charge devient purement financière. La proeisphora, plus tardive, consiste à assumer pour son groupe fiscal (symmorie) la charge de l’eisphora, la contribution exceptionnelle levée auprès des riches pour suppléer aux dépenses de guerre. Il a été proposé d'ajouter à leur nombre, l’hippotrophie (), c'est-à-dire l'entretien de chevaux de la cavalerie athénienne après les Guerres médiques, mais il n'est pas certain que cette liturgie ait effectivement existéL.J. Worley, Hippeis. The Cavalry of Ancient Greece, Westview, 1994, 63-74..

En 355-354 av. J.-C., Démosthène estime à une soixantaine le nombre de liturgies civiles par an à Athènes. Le chiffre est sérieusement sous-évalué. À elles seules, les Dionysies exigent 23 à 32 chorèges, suivant l'époque, auxquels il faut ajouter dix hestiatores. Les Panathénées requièrent au moins 19 liturges par an contre 30 (ou 40, suivant le décompte) pour les Grandes Panathénées qui se tiennent tous les quatre ans ; les Lénéennes, 5 chorèges annuels et les Thargélies, 10. Des liturges sont également requis pour les autres fêtes religieuses, auxquels il faut ajouter des théores pour les Jeux Panhelléniques et l'oracle de Delphes. Un calcul prudent arrive donc à au moins 97 liturges civils par an à Athènes, et à au moins 118 les années de Grandes Panathénées.

Coût et fonctionnement Devenir liturge : mode de désignation thumb|upright=0.8|Démosthène, liturge à plusieurs reprises et l'une des principales sources sur la liturgie, musée du Louvre

Le liturge ( / ), c'est-à-dire la personne chargée d'une liturgie, est désigné par les magistrats. Ceux-ci commencent par demander des volontaires, puis désignent ceux qui leur paraissent les plus à même d'assumer la charge. À Athènes, à l'époque d'Aristote, il revient à l'archonte éponyme de désigner les chorèges pour toutes les fêtes religieuses (LVI, 2)., à l'exception du concours de comédie des Lénéennes, pour lesquelles l'archonte-roi est compétentAristote, Constitution d'Athènes (LVII, 1).. Les triérarques sont choisis par le stratège chargé des symmories. Les hestiatores, chargés d'organiser le repas commun de leur tribu, sont nommés par celle-ciDémosthène, XXXIX = Contre Béotos (7).. À l'exception de la triérarchie, les métèques sont autant mis à contribution que les citoyens, même s'il semble que leur participation est relativement marginaleDémosthène XX = Contre leptine, 20 ; D. Whitehead, The Ideology of the Athenian Metic, Cambridge, 1977, 80-82..

Le choix des liturges se fonde sur l'estimation de la fortune de chacun, conjointement mais non formellement par la cité et les liturges. Il ne semble pas qu'il y ait de « cens liturgique », de seuil précisément fixé correspondant à une fortune déclarée officiellement par le liturge au-delà duquel tout individu serait contraint d'assumer une liturgie. Inversement, des citoyens de fortune relativement modeste peuvent prendre en charge certaines liturgies peu coûteuses. De fait, l'établissement d'un seuil aurait transformé en obligation une dépense que le liturge devait plutôt prendre en charge de sa propre initiative, sans même évoquer, au niveau pratique, les difficultés qu'un tel seuil en valeur absolue aurait entraînées pour la cité en cas d'appauvrissement généralisé de ses membres individuelsOuhlen, 326.

Néanmoins, des seuils informels de fortune au-delà desquels un individu ne peut se dérober à son devoir sont régulièrement évoqués dans les plaidoyers : s'il est évident qu'à Athènes au un patrimoine de 10 talentsPatrice Brun, Eisphora, syntaxis, stratiotika : recherches sur les finances militaires d'Athènes au , Belles Lettres/Annales littéraires de l'université de Besançon, Besançon, 1983, p. 18 fait nécessairement de son titulaire un membre de la « classe liturgique », il semble qu'un citoyen disposant d'une fortune de trois talents soit également amené un jour ou l'autre à en faire partie. Il arrive même que des liturgies peu coûteuses soient prises en charge par des individus moins riches encore, en vue de bénéficier du prestige qu'une telle fonction leur assure : « l'idéologie de la dépense (megaloprepeia) et de l'ambition (philotimia) qui anime l'idéal liturgique trouve à s'investir dans des stratégies individuelles qui permettent à chacun, en fonction de ses disponibilités financières et de ses priorités sociales de prendre en charge, de façon plus ou moins éclatante, des liturgies elles-mêmes plus ou moins lourdes »Ouhlen, 325.

De fait, le niveau de fortune et la part ponctionnée dans le capital de chacun est fort variableLeur nombre a d'ailleurs également pu évoluer en fonction des besoins de financement de la cité. , tout comme les effectifs de cette « classe liturgique » socialement peu homogène. Ces derniers peuvent être estimés, pour l'Athènes classique, à un nombre situé entre 300Il semble que ces « Trois Cents » liturges disposent en général de fortunes nettement plus élevées que les 900 autres et assument de ce fait les charges les plus lourdes. Ouhlen, 328-329 et , voire ou même si l'on prend en compte la nécessité de ne pas confondre le nombre de personnes nécessaires au fonctionnement du système et le contingent de ceux qui assument effectivement les liturgies : le nombre d'individus concernés au cours de leur vie est nécessairement supérieur au nombre total de liturgies du fait des exemptions provisoires possibles et de la dimension agonistique du système liturgiqueOuhlen, 328-329. Pour ces raisons d'une part, du fait des variations de fortune (qu'elles soient liées à la vie économique ou à la division héréditaire des patrimoines) des individus d'autre part, cette « classe liturgique » ne peut être considérée comme un groupe clos : elle se renouvelle en permanence, bien que marginalement, par l'adjonction de « nouveaux riches » et la descension sociale de certaines des familles qui la composent.

Le caractère très empirique du mode de désignation des liturges, fondé sur un certain consensus social intégré par les riches eux-mêmes, s'appuie sur « une idéologie agonistique et somptuaire d'origine “aristocratique”, développée à l'époque archaïque, et entretenue à son profit par la cité démocratique : […] les liturges, loin d'être les rouages passifs d'une structure “administrative” qui les contraindrait à payer, sont les acteurs d'un système qu'ils font fonctionner à leur profit ». Concrètement, le système repose donc essentiellement sur le volontariat et la reproduction sociale : la plupart de ceux des Athéniens à être inscrits sur la liste des triérarquesL'inscription se fait au niveau du dème. l'ont déjà été auparavant, ou sont les descendants d'anciens triérarquesLes charges de liturges se transmettent fréquemment de père en fils, comme le souligne plusieurs discours d'Isée : Sur la succession de Nicostratos, 27 ; Sur la succession de Dikaiogénès, 41 ; Sur la succession d'Apollodoros, 35-40, ce qui implique une relative stabilité du groupe des triérarques. Pour les liturgies civiles, notamment la chorégie, il ne semble pas qu'il y ait l'équivalent de cette liste : les plus riches les prennent en charge volontairementOuhlen, 324, sous la pression du regard des autres citoyens et conformément à des stratégies individuelles visant à acquérir la reconnaissance sociale correspondant à leur fortune. Au demeurant, leur liberté était souvent réduite : à ceux des citoyens ou des riches métèques qui seraient tentés de dissimuler leurs biens pour échapper à leur charge, la menace d'un procès en échange de fortune (antidosis) les en dissuade, tout comme, plus fondamentalement, la forte pression sociale et l'image détestable qu'une telle réticence à contribuer au bien public leur assurerait au sein de leur cité.

Assumer une liturgie : poids financier thumb|left|L'armement d'une trière, la plus coûteuse des triérarchies (relief Lenormant, vers 410-400 av. J.-C., musée de l'Acropole d'Athènes)