Le siège de Sagonte est un long siège mené par les forces d'Hannibal contre la ville de Sagonte. Ce siège déclenche la deuxième guerre punique. C'est le premier événement de cette guerre et il en constitue le véritable . Selon Eutrope, le siège commence sous le consulat de Publius Cornelius Scipio Asina et de Marcus Minucius Rufus (en 221 av. J.-C.), même si cet événement est placé traditionnellement en 219 av. J.-C.. Le siège dure huit mois, jusqu'en 218 av. J.-C., date à laquelle les habitants de Sagonte, alliés des Romains, se rendent aux troupes carthaginoises commandées par Hannibal.

Historiographie et archéologie Sources antiques

Les deux sources antiques majeures qui relatent le siège de la ville sont romaines, mais ne sont pas relatées par des contemporains des événements. Aucune source directe contemporaine aux événements n'a été découverte. Seuls quelques événements sur ce siège sont racontés en commun par les deux auteurs : la situation géographique de Sagonte, la volonté d'Hannibal et le butin considérable pris par les Carthaginois à l'issue du siège.

La première est Polybe, un Grec emmené comme otage à Rome après la victoire romaine à Pydna en 168 av. J.-C. contre les armées macédoniennes. Il se rapproche rapidement de la famille Scipion, dynastie majeure de la deuxième guerre punique, ce qui lui permet d'avoir accès à de nombreuses sources privées. En accompagnant Scipion Emilien en Hispanie, il apprend la géographie de cette province romaine et à la possibilité d'interroger des témoins ayant pu connaître une partie des faits durant leur jeunesse. L'objectif de Polybe est d'expliquer comment Rome a pu devenir une puissance mondiale et donc cet historien relate la deuxième guerre punique et la personnalité d'Hannibal.

La seconde source est Tite-Live, historien romain qui est le contemporain des grandes guerres civiles romaines du , peu avant la mise en place du principat d'Auguste. Fidèle d'Auguste, il est un grand défenseur et admirateur de la puissance romaine et de la construction de son empire à travers ses récits. L'objectif de Tite-Live est de lier dans son Histoire romaine le passé et le présent au moment où règne Auguste, notamment en réalisant un parallèle entre les origines troyennes de Rome et de Sagonte afin de justifier une guerre juste de la part des Romains lors de ce deuxième conflit punique. Tite-Live puise probablement également quelques idées chez Valerius Antias, historien romain du .

Diodore de Sicile évoque, quant à lui, le contenu du traité de 226 av. J.-C. qui serait la cause du déclenchement du deuxième conflit entre Rome et Carthage. Tite-Live, Polybe et Coelius Antipater, un autre historien romain du qui est l'auteur de sept livres sur la deuxième guerre punique, puisent probablement leurs inspirations auprès d'une source pro-carthaginoise et compagnon d'Hannibal, un certain Silénos de Calé-Acté.

D'autres auteurs antiques comme Pline l'Ancien dans son Histoire naturelle, Strabon dans Géographie ou Appien évoquent l'origine grecque de Sagonte, mais sans mentionner le siège mené par Hannibal. Silius Italicus dédie deux livres à la prise de Sagonte.

Historiographie contemporaine

L'historiographie contemporaine a principalement débattu sur la prise de la ville en tant qu'élément déclencheur de la deuxième guerre punique et sur le contenu du traité de l'Èbre datant de 226 av. J.-C.. La localisation de Sagonte au sud de l'Èbre pose des questions, notamment sur les motivations de l'intervention romaine et sur la définition réelle du traité de 226 av. J.-C.. De nombreuses hypothèses ont été énumérées à sur ces sujets. Une des plus soutenues est que l'actuelle fleuve Èbre peut correspondre à l'époque de l'Antiquité à deux fleuves bien distincts, l'Èbre et le Júcar, qui se situe respectivement au nord et au sud de la ville de Sagonte.

Pierre Paris évoque dans ses deux ouvrages Essai sur l'art et l'industrie primitive paru 1903 et Promenades archéologiques en Espagne : II. Antequera, Alpera et Meca, Emporion, Sagonte, Mérida, Bolonia paru en 1921, une origine ibère puis grecque à la ville de Sagonte.

Archéologie

Des fouilles sont organisées par Beltrán Villagrasa au début du dans l'enceinte du château de Sagonte datant du Moyen Âge, des vestiges y sont trouvés et sont attribués à l'ancienne muraille ibérique de l'Antiquité.

L'idée d'une campagne de fouilles archéologiques sur les pentes de la colline du château de Sagonte remonte à 1974, au moment où avec l'aide de Facundo Roca Ribelles, Pierre Rouillard examine des fragments de céramiques grecques (principalement des fragments à figures rouges et des fragments à figures noires) trouvés par Manuel González Simancas et Pio Beltrán Villagrasa. Les objets datant d'avant les époques punique ou romaine n'ont jamais été mis en évidence.

De nouvelles fouilles sont organisées du au et du au par Philippe Rouillard et P. Sillières, avec l'objectif de déterminer l'emplacement de la muraille, sa date et son type de construction. Finalement, les fouilles permettent de mettre au jour la muraille construite par les Sagontins pendant l'Antiquité, même si les vestiges apportés par l'archéologie lors de ce siège sont très faibles. Ces fouilles ont permis de découvrir quelques pierres de la muraille et le liant entre celles-ci, à savoir de la boue, ainsi que de corroborer une partie du récit de Tite-Live.

Situation géographique vignette|droite|upright=1.3|Localisation de Sagonte en Espagne contemporaine.

Les auteurs antiques évoquent une possible fondation grecque avec des colons provenant de la cité de Zakynthos, mais il est fort probable qu'un village ait existé auparavant. Antonio García y Bellido avance l'hypothèse que des Grecs s'y sont installés pour y faire du commerce, mais sans pouvoir préciser la durée de l'installation et le nombre de Grecs concernés.

Sagonte est une ville florissante au sud du fleuve Èbre et au nord du Jucar, sur la rive droite de la rivière Palancia. À seulement de la mer, c'est-à-dire sept stades (soit ), aux pieds d'une chaîne de montagne qui forme une sorte de frontière entre l'Ibérie au sud et la Celtibérie au nord. Les habitants de la région occupent un territoire extrêmement fertile et certainement le plus productif de toute l'Ibérie.

Contexte historique

Les Carthaginois sont présents en Ibérie depuis 237 av. J.-C.. À la mort d'Hamilcar Barca, son gendre Hasdrubal lui succède, puis à sa mort, le fils d'Hamilcar, Hannibal, ayant appris dès son enfance à haïr Rome devient le commandant des forces carthaginoises en péninsule Ibérique et cherche un prétexte pour déclencher la guerre. Cependant, il n'ignore pas qu'il ne doit pas violer les termes du traité de l'Èbre de 226 av. J.-C., qui engage les Carthaginois à ne pas aller au-delà de l'Èbre.

Hannibal agit selon les directives et les conseils donnés par son père peu avant sa mort. En partant de Qart Hadasht, il commence à soumettre toutes les populations au sud de l'Èbre comme les Olcades en 221 av. J.-C., les Vaccéens et les Carpétans en 220 av. J.-C.. L'objectif du général carthaginois est ici de s'assurer une base arrière stable en vue de ses prochaines offensives, d'abord sur Sagonte, puis d'obtenir du sénat carthaginois de se lancer dans une guerre sur le territoire romain en Italie.

Peu après, Hannibal est en mesure d'achever ses conquêtes en soumettant Sagonte, ville alliée à Rome, sous le prétexte qu'elle se situe au sud de l'Èbre et entre donc dans le territoire de compétence des Carthaginois.

vignette|upright=1.3|Différentes phases de la conquête punique de l'Ibérie.

À la fin de l'année 220 av. J.-C. après une campagne militaire réussie de huit mois, Hannibal retourne avec son armée à Qart Hadasht pour passer l'hiver, tandis que les Sagontins voyant la guerre devenir imminente principalement en raison de désaccords avec le peuple des Turdétans ou Turbolètes, ces derniers étant probablement agités par le général carthaginois. Agnès Pelletier estime que dans le récit de Tite-Live, ce désaccord ne concerne pas réellement les Turdétans qui ont un territoire très limité, mais l'Ibérie sous influence carthaginoise. Il est fort probable que les Turdétans ne soient pas réellement des voisins de Sagonte, et que ce conflit soit une invention de Tite-Live pour justifier l'ambassade romaine auprès d'Hannibal.

Les Sagontins réussissent à convaincre Rome de leur envoyer des légats pour contrôler la situation en Ibérie, et pour prévenir Hannibal que les habitants de Sagonte sont des alliés du peuple romain. Polybe raconte que la délégation romaine (composée de Publius Valerius Flaccus et de Quintus Bebius Tamfilus), une fois arrivée à Qart Hadasht, est reçue par Hannibal. Il est alors demandé au général carthaginois de rester loin de Sagonte, car elle est sous la protection de Rome, et de ne pas traverser l'Èbre en raison de l'accord conclu avec Hasdrubal en 226 av. J.-C.. Mais Hannibal est jeune et a un grand désir de combattre après ses récents succès dans la péninsule Ibérique, et de plus il voue une haine de longue date aux Romains. Dans un premier temps, Hannibal se pose comme un protecteur des Sagontins, puis, une fois obtenue l'approbation du Sénat carthaginois, il décide de se diriger vers Sagonte, pour mettre fin aux abus que commettent les habitants de Sagonte à l'égard des Turdétans soumis aux Carthaginois. Sagonte devient alors le de la guerre.

Polybe pense que Hannibal aurait été plus cohérent dans sa recherche d'un nouveau conflit avec les Romains s'il avait exigé la restitution de la Sardaigne et des tributs qui avaient été imposés aux Carthaginois de manière injuste, et déclaré seulement la guerre en son nom propre si les Romains n'avaient pas accepté ses revendications. Les ambassadeurs romains ont la sensation que le général carthaginois est en train de chercher à tout prix la guerre et prennent la mer pour la ville de Carthage, avec l'intention de faire la même demande au Sénat carthaginois qu'à Hannibal quelques semaines plus tôt, convaincus qu'ils n'auront pas à combattre en Italie mais en Ibérie, où Sagonte peut être une base opérationnelle importante pour de futures opérations dans la péninsule. Hannibal, quant à lui, pense par contre, que : les Romains auraient la désillusion de mener la guerre dans la péninsule Ibérique ; il faut effrayer toutes les tribus ibériques qu'elles soient déjà soumises aux Carthaginois, ce qui les rendrait disciplinées ou soit celles encore indépendantes, ce qui les rendrait plus prudentes avant de s'engager aux côtés des Romains ; il ne faut laisser aucun ennemi derrière lui en Ibérie ; il obtiendrait des ressources et un approvisionnement abondant avant de partir faire campagne en Italie pour ses soldats et pour répondre aux besoins de la ville de Carthage.

Dans le même temps, le Sénat romain, face à la menace d'une nouvelle guerre, tente de prendre des mesures visant à consolider les conquêtes romaines à l'est, en Illyrie.

Fortification et forces en présence Fortification

Les fouilles archéologiques ont permis de révéler que les premiers éléments de la courtine datent de bien avant le siège, vers le . Une canalisation devait parcourir une partie de la courtine avant le conflit et est comblée par des pierres de petite taille à la fin du après la prise de la ville par Carthage. Les murailles sont bâties avec des pierres de grande taille, dont certaines dépassent le mètre en longueur et sont posées les unes sur les autres sans aucune utilisation de mortier. Pour lier les pierres, l'usage de la boue semble avoir été préféré d'après Tite-Live, ce que les fouilles archéologiques menées par Pierre Rouillard et P. Sillières en 1976 et 1977 confirment.