Cesare Beccaria, marquis de Gualdrasco et Villareggio, né le à Milan où il est mort le , est un juriste, criminaliste, philosophe, économiste et homme de lettres italien rattaché au courant des Lumières.

Avec Des délits et des peines, il a fondé le droit pénal moderne et s’est signalé, notamment en développant la toute première argumentation contre la peine de mort..

Biographie Cesare Beccaria, fils de Giovanni Saverio di Francesco Beccaria et de Maria Visconti di SalicetoLe nom de marquis de Beccaria – que l'on trouve dans de très nombreuses sources (dont l'Encyclopædia Universalis) – semble erroné : on reprend ici la dénomination adoptée par Maria G. Vitali-Volant (Cesare Beccaria, 1738-1794 : cours et discours d'économie politique, Paris, L'Harmattan, 2005, ) et par Philippe Audegean ("Introduction", dans Cesare Beccaria, Des délits et des peines. Dei delitti e delle pene, Lyon, ENS Éditions, 2009, ). Dans sa biographie de Beccaria, Renzo Zorzi (Cesare Beccaria. Il dramma della giustizia, Milan, Mondadori, 1995, ) a en effet rappelé que, comme l'ont établi des recherches récentes, le grand-père de Beccaria a obtenu son titre de noblesse en acquérant en 1711 les deux fiefs de Gualdrasco et de Villareggio : Cesare est donc le troisième marquis du nom., subit d'abord, selon ses propres dires, « huit années d'éducation fanatique et servile » de 1747 à 1755 dans un collège jésuite pour jeunes aristocrates à Parme. Il obtient ensuite en 1758, à l'âge de 20 ans, son doctorat en droit à l'université de Pavie. Il rompt avec sa famille après sa rencontre avec Teresa Blasco, qu'il épouse en 1761. Le père de Beccaria considère ce mariage comme une mésalliance. Peut-être en souvenir du roman de Jean-Jacques Rousseau, Julie ou la Nouvelle Héloïse, qui paraît l'année même de leur mariage et dont l'histoire d'amour socialement impossible évoque leurs propres mésaventures, les jeunes époux donnent le nom de Giulia à leur premier enfant, qui deviendra la mère du grand romancier Alessandro Manzoni.

Très influencé, selon sa propre expression, par MontesquieuC. Beccaria, Des délits et des peines, introduction (trad. Philippe Audegean, Lyon, ENS Éditions, 2009), ., ainsi que par Helvétius et les encyclopédistes français, Beccaria s’intéresse très tôt aux questions liées au système judiciaire. Dans Des délits et des peines (1764-1766)Titre italien : Dei delitti e delle pene. La première édition est de 1764 ; une deuxième édition, modifiée et augmentée de nouveaux chapitres, paraît en 1765 ; une troisième édition encore augmentée paraît en 1766., il pose les bases de la réflexion moderne en matière de droit pénal et amorce le premier mouvement abolitionniste. Il y établit les bases et les limites du droit de punir et recommande de proportionner la peine au délit. Beccaria pose aussi en principe la séparation des pouvoirs religieux et judiciaire. Dénonçant la cruauté de certaines peines comparées au crime commis, il juge « barbare » la pratique de la torture et la peine de mort, et recommande de prévenir le crime plutôt que de le réprimer.

Désireux de réduire les sources du droit à la seule loi du souverain, il développe une théorie de l'herméneutique judiciaire, dite « théorie du syllogisme ». Le juge criminel ne doit en effet pas interpréter la loi pénale, mais seulement l'appliquer de manière purement syllogistique (« Pour chaque délit le juge doit faire un syllogisme parfaitC. Beccaria, Des délits et des peines, § 4, . ») : le prévenu a accompli telle action, or cette action est punie par telle peine, donc le prévenu doit être condamné à cette peine.

Très rapidement traduit en français (1765), en allemand (1766), en anglais (1767), en suédois (1770), en polonais (1772), en espagnol (1774), cet ouvrage provoque un vif débat auquel participent des intellectuels de renom comme Voltaire ou Diderot. Beccaria met au monde le débat qui sévit depuis plus de deux siècles entre les partisans de la répression et ceux de la prévention, que Beccaria appelle de ses vœux. Très hostile à la peine de mort, il pose une démonstration, la première du genre, qui amène l’auteur à qualifier la peine capitale, qui n'est « ni utile, ni nécessaireC. Beccaria, Des délits et des peines, § 28, . », d'« assassinat public ».

En 1766, il accepte, après avoir longuement hésité, une invitation des Philosophes à Paris. Chaleureusement accueilli par ceux-ci, son naturel timide, et son peu de disposition pour le vie mondaine, l’amènent à retourner, au bout de trois semaines, auprès de sa jeune épouse Teresa, à Milan. Après ce voyage à Paris, Catherine II l’invite à Saint-Pétersbourg, en 1767, mais il préfère décliner l’invitation et accepter, à la place, une chaire d’économie politique créée pour lui à Milan, en 1768, où il enseigne de 1769 à 1770.. Le projet de grand ouvrage sur la législation en général qu’il s’était proposé de rédiger n’a jamais été mis à exécution.

À partir de 1770, il devient haut fonctionnaire dans l’administration milanaise alors sous domination autrichienne. Il occupe ce poste jusqu’à sa mort, due à apoplexie à la suite d’une indigestion..

Il inspire les réformes judiciaires menées en Suède (1772) et en France (1780 et 1788) instaurant l’abolition de la torture. Beccaria est publié en 1777 aux États-Unis, où il inspire Thomas Jefferson. L'ouvrage de Beccaria sera à la base de la réforme menée par le prince Pierre-Léopold du Code pénal du grand-duché de Toscane, qui deviendra le premier État au monde à abolir totalement la peine de mort et la torture.

Quelques principes posés par Beccaria dans Des délits et des peines (1764) : (en français : ) aujourd’hui qualifié de principe de légalité : la formule ne sera forgée que plus tard (par P. J. A. von Feuerbach), et l'idée avait déjà été formulée (sans doute pour la première fois par Hobbes), mais Beccaria lui donne une importance inédite. (Déclaration des droits de l’homme et du Citoyen du , art. 8) appelé la non rétroactivité de la loi pénale plus sévère. gauche|vignette|Gravure dans Des délits et des peines (, art. 7) (, art. 5) (, art. 9) traduit par la présomption d'innocence

Ces principes sont aujourd’hui des piliers de la justice et le traité Des délits et des peines demeure une référence incontournable dans le cursus universitaire en droit pénal.

Ses leçons d'économie n’ont été imprimées qu’après sa mort, en 1804, sous le titre Elementi di economia pubblica. Membre de l'Accademia dei Pugni, Beccaria avait participé, en 1764 et 1765, à une publication périodique analogue au Spectateur, et produite par l'Académie, il Café (1764-1766), où étaient traités divers sujets de littérature et de philosophie.

Peine de mort vignette|Monument en l'honneur de Cesare Beccaria, par Giuseppe Grandi, à Milan. C’est dans son ouvrage Des délits et des peines (Dei delitti e delle pene), édité anonymement en 1764 à Livourne qu’il s’oppose au principe de la peine de mort : Il me paraît absurde que les lois, qui sont l’expression de la volonté publique, qui détestent et punissent l’homicide, en commettent un elles-mêmes, et que pour éloigner les citoyens de l’assassinat, elles ordonnent un assassinat publicC. Beccaria, Des délits et des peines, § 28, (en italien : « Parmi un assurdo che le leggi, che sono l’espressione della pubblica volontà, che detestano e puniscono l’omicidio, ne commettono uno esse medesime, e per allontanare i cittadini dall’assassinio, ordinino un pubblico assassinio. »). Ce n'est pas le spectacle terrible mais passager de la mort d'un scélérat, mais le long et pénible exemple d'un homme privé de liberté, qui, transformé en bête de somme, rétribue par son labeur la société qu'il a offensée, qui est le frein le plus fort contre les délitsC. Beccaria, Des délits et des peines, § 28, ..

C'est pourquoi Beccaria propose comme substitut à la peine de mort la peine de travaux forcés à vie (qu'il appelle « esclavage perpétuel »), dont l'impression de durée s'inscrit plus fortement dans les esprits que la peine de mort, « que les hommes voient toujours dans un obscur éloignement ». C'est donc bien une peine continuelle que prône Beccaria, car les « passions violentes » s'effacent avec le temps.

On a parfois cru que, dans le chapitre 28, Beccaria admet la peine de mort dans certains cas: en cas de sédition ou de complot contre la sûreté de l'État, ou encore lorsque la mort est « le seul véritable frein pour détourner les autres de commettre des délits »). Selon certains spécialistes, cette interprétation est cependant inexacteVoir l'édition de 2009 des Délits et des peines citée dans la bibliographie, note 198, ; Gianni Francioni, « Beccaria, philosophe utilitariste » [éd. originale italienne, 1990], traduit par Philippe Audegean, dans Philippe Audegean, Christian Del Vento, Pierre Musitelli, Xavier Tabet (éd.), Le Bonheur du plus grand nombre. Beccaria et les Lumières, Lyon, ENS Éditions, 2017, p. 23-44; Cesare Beccaria, Des délits et des peines, Paris, Payot & Rivages, 2014, p. 130-131. : le premier cas ne concerne que des situations d'anarchie ou de guerre civile étrangères au cours normal de la vie d'un État de droit («sous le règne tranquille des lois […], je ne vois aucune nécessité de détruire un citoyen», dit Beccaria), et le second est une hypothèse rhétorique ne servant qu'à introduire le long développement qui suit et qui, justement, l'invalide totalement.

Victor Hugo, également abolitionniste, montre dans ses œuvres politiques une forte admiration pour Beccaria, qu'il met au rang des grands éducateurs de l'humanité. Dans Choses vues, le même Victor Hugo mentionne que la peine de mort fut « abolie de fait » sous Louis-Philippe, qui usait systématiquement de son droit de grâce sur tous les condamnés. Qu'il ait lu ou non Beccaria, Robespierre militera au début de sa carrière pour l'abolition de la peine de mort.

Partout en Europe, les cas passibles de peine de mort commençaient à décroître. Mais c'est bien sous l'influence des Délits et des peines que, pour la première fois au monde, la peine de mort est officiellement et réellement abolie dans le grand-duché de Toscane en 1786, par Léopold d'Autriche, franc-maçon, qui devint en 1790 empereur germanique sous le nom de Léopold II. Le livre de Beccaria a plus tard servi et sert encore de référence aux luttes abolitionnistes engagées depuis le (la peine de mort est ainsi abolie par le jeune État italien en 1889). Certains de ses arguments ont été repris par Robert Badinter dans son combat pour l’abolition de la peine de mort en France (1981), que Jacques Chirac a fait inscrire dans la constitution de la République française (art. 66-1, ), et aujourd’hui encore par des abolitionnistes américains comme .

Hommages vignette|redresse=.8|Plaque de la rue Beccaria à Paris. Piazza Cesare Beccaria, une place de Florence a été nommée en son honneur ; Rue Beccaria, une voie de Paris, proche de l’ancienne prison Mazas, a été nommée en son honneur.

Citation C. Beccaria, Des délits et des peines, § 45, ..

Ouvrages Des délits et des peines a été traduit en français aux par : André Morellet, 1765. Pierre-Joseph-Spiridion Dufey, 1821 Jacques Collin de Plancy, 1822.

Il a été notamment commenté par Voltaire, Diderot, Joseph Michel Antoine Servan et Jacques Pierre Brissot de Warville, Faustin Hélie, ainsi que par Michel Foucault dans Surveiller et punir, Paris, Gallimard, 1975.

Il a également publié, en 1770, des Ricerche intorno alla natura dello stile (Recherches concernant la nature du style).

Cesare Beccaria, Des délits et des peines. D’après la traduction de l’Italien par M. Chaillou de Lisy, bibliothécaire, et publiée à Paris en 1773], hébergé par le fonds documentaire de l'UQAC. Cesare Beccaria, Des délits et des peines, traduction de l'italien par Maurice Chevalier ; introduction par Franco Venturi, Genève, Droz, 1965 (plusieurs fois réédité), XLVI, 80 et (2) (Les Classiques de la pensée politique, ).