Fray Luis de León (1528-1591) est un poète et intellectuel du Siècle d'or espagnol. Moine augustin, il a enseigné différentes disciplines théologiques à l'Université de Salamanque. Son intérêt pour la Bible hébraïque lui a valu cinq ans d'emprisonnement dans les geôles de l'Inquisition. Il a réalisé l'édition princeps des œuvres de Thérèse d'Avila, et contribué à la formation littéraire du castillan. Ses recherches aboutissent à un réagencement de la scolastique à partir de l'exégèse et de l'humanisme de la Renaissance.

Biographie Les années de formation vignette|Façade de l'université de Salamanque vignette|Représentation d'un professeur de l'université (début ) vignette|Chaire de Luis de León à l'université vignette|Statue de Luis de León dans la cour de l'université vignette|Francisco de Quevedo (par Pacheco) vignette|Thérèse d'Avila (par Van Oost) vignette|Un peintre ami de Luis : Francisco Pacheco (1564-1644)

vignette|Centralité du Christ dans la vie spirituelle (par Francisco Pacheco) vignette|Récapitulation eschatologique de la création (par Francisco Pacheco) vignette|Bergers d'Arcadie (par Poussin) Luis (qui a pour nom de famille de León) est né en 1527 ou, plus probablement, en 1528 à Belmonte de Cuenca, dans la province de la Mancha. Son père est juriste, et l'un de ses oncles est professeur de droit à Salamanque. Par eux, Luis appartient au milieu bourgeois des letrados, mais par sa mère, il descend de conversos, c'est-à-dire de juifs convertis au christianismeJ. Beyrie, R. Jammes, Histoire de la littérature espagnole, coll. Premier Cycle, Paris, Presses Universitaires de France, 1994, .. En vue d'assurer la succession paternelle, il est envoyé, en 1541, à l'université de Salamanque, pour y étudier le droit canonique. Quatre ou cinq mois plus tard, cependant, il entre au couvent des augustins de la ville, où il fera profession le , avant d'y étudier les arts libéraux et la philosophie sous la conduite de Juan de Guevara. Il retourne ensuite à l'université de Salamanque, et accomplit le cursus de théologie; parmi ses maîtres figureront Melchor Cano et Domingo de Soto. Ordonné prêtre vers 1551, il devient à son tour professeur de théologie à l'intérieur de l'Ordre, avec un tel succès qu'en 1554, le définitoire de la province, par définition hostile aux promotions académiques, demande au prieur général de lui conférer le grade de maître. Il enseigne ainsi au couvent de Soria durant les six premiers mois de 1556, avant d'intégrer l'université d'Alcala, pour s'y perfectionner en exégèse biblique auprès du cistercien Cyprien de la Huerga, au cours de l'année académique 1556-1557. Quelque temps plus tard, au terme d'un examen et d'une information de vita et moribus ac legitimitate, il obtient, le , la licentia docendi : promu au magistère le , le voilà professeur à la prestigieuse université salamantine ! En , il accède, après concours, à la chaire de saint Thomas d'Aquin, et en 1565, toujours après concours, à celle de Durand de Saint-Pourçain. Cela signifie qu'il expliquera la théologie à travers les enseignements respectifs de ces deux maîtres dominicains, mais aussi que deux chaires "dominicaines" sont remportées par un augustin, en un temps où les deux ordres rivalisent pour le contrôle de l'UniversitéD. Gutierrez, Léon Louis de, , in Dictionnaire de spiritualité ascétique et mystique, tome IX, Paris, Beauchesne, 1976, ..

Les années d'incarcération C'est sur dénonciation d'un dominicain, Bartolomeo de Medina et du professeur de Langues orientales à Salamanque Léon de CastroSpain, 1469-1714: A Society of Conflict, Henry Kamen, Routledge, 2014, p. 174, que Luis est incarcéré, le , à la prison inquisitoriale de Valladolid, où il restera jusqu'au terme de son procès, le D. Gutierrez, Léon Louis de, , in Dictionnaire de spiritualité ascétique et mystique, tome IX, Paris, Beauchesne, 1976, .. Il s'y retrouve en compagnie de deux hébraïsants : Gaspar de Grajal et Martin Martinez de Cantalpiedra; mais que lui reproche-t-on ? L'accusation porte sur sa vie religieuse et sur sa traduction en castillan du texte hébraïque du Cantique des cantiques, réalisée en 1561-1562 à la demande d'une religieuse de sa famille, Isabel OsorioD. Gutierrez, Léon Louis de, , in Dictionnaire de spiritualité ascétique et mystique, tome IX, Paris, Beauchesne, 1976, .. Plus profondément, on le soupçonne de remettre en question la valeur de la Vulgate, version officielle de la Bible imposée par le concile de Trente. Durant le procès, Luis fera valoir que le concile a promu la Vulgate comme texte de référence pour les enseignants et les prédicateurs parce que celle-ci ne contient aucune erreur en matière de foi et de mœurs, mais cela ne veut pas dire qu'il est désormais interdit de traduire la parole de Dieu à partir des originaux grecs ou hébreux, et ce, elegantius, proprius, apertius et significantius, ainsi qu'en témoignent les pères de l'Eglise et certains théologiens contemporains. Cette argumentation semble avoir convaincu l'Inquisiteur général Gaspar de Quiroga, puisque Luis ressort blanchi du procès. Malgré cette absolution en règle, l'expérience carcérale aura marqué le brillant augustin à plusieurs niveaux. Au point de vue physique, cet homme délicat sera tiré malade de son cachot. Au point de vue spirituel, ce dévot de la Vierge aura approfondi, avec sa foi, son amour de la vie, considérant cette dure expérience comme une grâce divine et une expiation pour ses péchés, regrettant seulement que l'accès aux sacrements lui soit refusé. Au point de vue intellectuel, ce théologien-poète aura intensifié son dynamisme créateur, comme en témoignent ces vers écrits en prison et devenus célèbres :

Aquí la envidia y mentira me tuvieron encerrado. ¡Dichoso el humilde estado del sabio que se retira de aqueste mundo malvado, y, con pobre mesa y casa, en el campo deleitoso, con sólo Dios se compasa y a solas su vida pasa, ni envidiado, ni envidioso!Ici l'envie et le mensonge m'ont retenu enfermé. Heureux l'humble état du sage qui se retire de ce monde mauvais, et avec table et maison pauvres, dans la campagne délicieuse, avec Dieu seul, il se tient et dans la solitude, sa vie se passe, ni envié ni envieux!

Les années de publication Le , Fray Luis rentre en triomphateur à Salamanque, il est reçu par les autorités, les nobles, les professeurs et les étudiants de l'université, au son des trompettes et des chants. Magnanime, il renonce à sa chaire au bénéfice de celui qui l'a remplacé, mais dès le , l'Université lui en offre une autre, et à partir de 1578, il enseigne la philosophie morale, tout en prenant part aux discussions relatives à la réforme grégorienne du calendrier. C'est toutefois la chaire d'exégèse biblique, acquise par concours le , qu'il occupera jusqu'à sa mortD. Gutierrez, Léon Louis de, , in Dictionnaire de spiritualité ascétique et mystique, tome IX, Paris, Beauchesne, 1976, .. En 1580, il publie un nouveau commentaire du Cantique des cantiques, et en 1583, son chef-d'œuvre en prose, De los nombres de CristoJ. Beyrie, R. Jammes, Histoire de la littérature espagnole, coll. Premier Cycle, Paris, Presses Universitaires de France, 1994, ., accompagné, en un volume, de La perfecta casada, petit traité matrimonial adressé à sa nièce, Maria Valera OsorioJ. Beyrie, R. Jammes, Histoire de la littérature espagnole, coll. Premier Cycle, Paris, Presses Universitaires de France, 1994, .. En 1588, il fait paraître la première édition des œuvres de Thérèse d'Avila. Ardent défenseur de la sainte, il compose une Apologia de los libros de la Madre Teresa en 1589, avant de se voir nommé par Sixte Quint exécuteur d'un bref pontifical favorable aux carmélites déchaussées, en 1590. La spiritualité de la réformatrice du Carmel inspirera également la révision des constitutions religieuses, réclamée par les augustins de Castille lors du chapitre provincial tenu à Tolède en . La "forme de vie" que Luis rédige à ce propos un an plus tard, met en effet l'accent sur la pénitence, la pauvreté et la contemplation, dans un esprit typiquement "déchaussé". C'est ce texte qui servira de base à la réforme des augustins récollets, approuvée par Rome en 1597D. Gutierrez, Ermites de Saint Augustin, pp. 93-1018, in Dictionnaire de spiritualité ascétique et mystique, tome IV, , Paris, Beauchesne, 1960, pp. 988-989.. Entre-temps, Luis aura été élu provincial, le : une charge bien éphémère, car il décède, le , au couvent de Madrigal de las Altas Torres (Avila), peu après avoir achevé un commentaire sur le Livre de Job, auquel il travaillait depuis 1571. Transférée à Salamanque, sa dépouille est ensevelie au couvent des augustins, avant d'être déposée dans la chapelle de l'université, où elle demeure à présent.

Postérité Outre les livres cités et d'autres commentaires exégétiques, Fray Luis a laissé un grand nombre de compositions poétiques qui seront éditées par le poète Quevedo en 1631 : il s'agit de traductions en vers d'auteurs profanes (principalement Horace et Virgile) et de livres bibliques, mais aussi - et surtout - de vingt-trois poésies originales (sans compter celles qui paraissent faussement attribuées), essentiellement basées sur le contraste entre les affres de la prison et la sérénité de la nature ou la joie de l'innocence réhabilitée. En faisant passer des chefs-d'œuvre de l'Antiquité orientale et latine dans la langue castillane, l'auteur a contribué à la formation littéraire de celle-ci, et sa poésie a d'ailleurs été longtemps érigée en modèle du classicismeJ. Beyrie, R. Jammes, Histoire de la littérature espagnole, coll. Premier Cycle, Paris, Presses Universitaires de France, 1994, .. Ainsi, les vers suivants chantent aujourd'hui encore dans la mémoire collective espagnole :

Vivir quiero conmigo; gozar quiero del bien que debo al cielo, a solas, sin testigo, libre de amor, de celo, de odio, de esperanza, de recelo.Je veux vivre avec moi, je veux jouir du bonheur que m'a donné le ciel, en solitude, sans témoin, libre d'amour, de jalousie, de haine et d'espérance et d'inquiétude.

La vida retirada qui donne son titre au poème dont ces liras sont extraites, les commentateurs s'accordent à dire que Fray Luis n'eut guère l'occasion de la mener. Elle demeure cependant l'idéal du poète, tout à la fois évocation sapientielle de la lyrique latine, mise à distance d'une société ressentie comme bête et méchante, et communion extatique avec la nature, contemplée au titre de création et d'image du Verbe divin. Les références sont ici Virgile et Horace, mais aussi Platon, car l'humanisme raffiné de Fray Luis s'inspire d'Augustin d'Hippone, dont l'Ordre qui porte son nom a recueilli l'héritage platonicien, sous la forme d'une spiritualité dans laquelle le désir ontologique du Créateur suscité la recherche de la vérité à travers la beauté des choses et l'intériorité de l'âmeM. Olphe-Galliard, Contemplation au XVIe siècle, pp. 2013-2036, in Dictionnaire de spiritualité ascétique et mystique, tome II, Paris, Beauchesne, 1953, p. 2018.. D'un point de vue littéraire, cette démarche distingue Fray Luis de Thérèse d'Avila et Jean de la Croix : chez ceux-ci, l'écriture sert de transcription à l'expérience personnelle antérieure, tandis que, pour le premier, la poésie est participation à la spiritualisation eschatologique de l'univers. Bien qu'il ne soit pas un mystique au sens strict, Luis de León domine, avec Louis de Grenade et les deux réformateurs du Carmel, la littérature religieuse de l'Espagne du R. Ricard, Avant-propos, in Luis de León, Les noms du Christ, Paris, Études augustiniennes, 1978, .. En effet, comme l'écrit son spécialiste, Alain Guy, Fray Luis a repensé la scolastique à la lumière de l'humanisme et de l'exégèse, de manière à résoudre la tension, caractéristique de la Renaissance, entre naturalisme anthropocentrique et fidéisme protestantA. Guy, León Luis de, in Encyclopedia Universalis (en ligne), p. 1, consulté le 11 juin 2015..

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