La Volonté de puissance (Der Wille zur Macht. Versuch einer Umwertung aller Werte, La Volonté de puissance. Essai d'inversion de toutes les valeurs) est un projet de livre de Friedrich Nietzsche, projet abandonné à la fin de l'année 1888. La Volonté de puissance désigne également plusieurs compilations des fragments posthumes de Nietzsche publiées et présentées comme son œuvre principale, et considérées aujourd'hui comme des falsifications.

Un projet abandonné

La célébrité de La Volonté de puissance est due principalement aux falsifications dont ses nombreuses éditions sont le fruit, falsifications dont la première est son existence même. Nietzsche ébaucha et abandonna de nombreux projets au cours de sa vie et, de ce point de vue, La Volonté de puissance ne se distingue pas par sa manière de travailler habituelle, mais par le désir du philosophe d'y exposer sa doctrine. Cela suscite chez les lecteurs et les éditeurs le désir de posséder un livre où sa pensée serait exposée de manière systématique.

C'est au cours des années 1880 que Nietzsche projette d'écrire une œuvre qui exposerait l'ensemble de sa doctrine. Cette œuvre, dans les différents plans que Nietzsche ébaucha, prend le titre : La Volonté de puissance, essai de transmutation de toutes les valeurs (Der Wille zur Macht - Versuch einer Umwertung aller Werte). Ce projet de livre est par la suite intitulé Inversion de toutes les valeurs. Une partie de ce qui est appelé aujourd'hui Fragments posthumes (partie correspondant aux tomes X à XIV dans la traduction française de l'édition Colli-Montinari, voir bibliographie) constitue le travail préparatoire de cette œuvre. Nietzsche en abandonne finalement le projet, et il utilise ces textes (voir Magnum in parvo: Une philosophie en compendium)Nietzsche, F. (2024). Magnum in parvo: Una filosofía en compendio. Traducción, introducción y notas de Joaquín Riera Ginestar. Madrid: Alianza Editorial https://www.alianzaeditorial.es/libro/bibliotecas-de-autor/magnum-in-parvo-friedrich-nietzsche-9788411485265/ pour écrire Crépuscule des idoles et L'Antéchrist.

Selon le penseur Mazzino Montinari des philosophes tels qu'Alfred Bäumler ont fait croire que Nietzsche avait été empêché par la folie d'achever son grand ouvrage, ou que cet ouvrage avait existé sous une forme complète et achevée, mais qu'il fut perdu en grande partie. L'avant-propos du Crépuscule des idoles signale d'ailleurs aux lecteurs que le premier livre de ce qui s'appelle à présent L'Inversion de toutes les valeurs était terminé à la date du . Ce premier livre est L'Antéchrist, dont le titre est ainsi présenté dans sa première édition () et les suivantes, alors que Nietzsche n'a plus sa raison et se trouve dans un état végétatif irréversible :

« L'AntéchristEssai d'une critique du christianisme Premier livre de l'Inversion de toutes les valeurs. »

La photographie située de la page du livre appelé l'Antichrist montre pourtant que Nietzsche a finalement considéré L'Antéchrist comme toute L'Inversion des valeurs, et qu'il a donc abandonné ce projet d'ensemble. Sur ce papier, il est en effet écrit :

« Umwertung aller Werte Fluch auf das Christentum. »

La mention Inversion de toutes les valeurs a été rayée. Or, comme cela est connu par une lettre de Peter Gast (un ami proche de Nietzsche) à la sœur du philosophe, Elisabeth Förster-Nietzsche, L'Antéchrist ne fut pas en fin de compte présenté par Nietzsche comme le premier livre de L'Inversion :

« Étant donné qu’à l’origine, apparaît comme titre : L’Antéchrist. Inversion de toutes les valeurs, on peut penser que Monsieur votre frère, à l’époque de sa folie naissante, considérait avec ce livre son sujet achevé. »Peter Gast, lettre à Elisabeth Förster-Nietzsche, 8 novembre 1893, cité par Paolo D'Iorio.

Gast ne parle pas de premier livre et affirme clairement que le projet est achevé. Plusieurs lettres de Nietzsche lui-même, datant des mois de novembre et , montrent que le projet d'ensemble n'existe plus, et qu'il n'y a en tout et pour tout qu'un seul livre correspondant à L'Inversion des valeurs. Or, Nietzsche a supprimé ce titre. Ainsi, ce qui devait être une œuvre composée de plusieurs livres, et qui porta tout d'abord le titre de La Volonté de puissance puis d'Inversion de toutes les valeurs, n'était plus pour Nietzsche que L'Antéchrist, tandis que les fragments préparatoires pour l'ensemble du projet n'étaient plus considérés par lui comme devant être retravaillés pour le projet initial. « - Mon Inversion de toutes les valeurs, dont le titre principal est l'Antéchrist, est terminée. »Nietzsche, lettre à Georg Brandes, 20 novembre 1888

À la lumière de preuves de ce genre, que le travail des historiens et des philologues a fournies, il est apparu que La Volonté de puissance était une légende forgée par la propre sœur de Nietzsche, Elisabeth Förster-Nietzsche, afin de profiter du succès naissant de son frère devenu fou. On trouve déjà dans les lettres de Nietzsche des plaintes contre sa sœur qui préfigurent ce qui allait se produire : « J'ose à peine ajouter qu'au ParaguayElisabeth Förster-Nietzsche était partie en 1886 au Paraguay avec son mari, Bernhard Förster, pour y fonder une colonie appelée Neu Germania (Nouvelle Germanie), qui rassemblerait une communauté d'« Aryens purs »., les choses vont aussi mal que possible. Les Allemands que l'on y a attirés sont furieux, réclament leur argent — on n'en a pas. Il y a déjà eu des voies de fait. Je crains le pire. — Cela n'empêche nullement ma sœur de m'écrire pour le avec ses pires sarcasmes, que je me décide enfin à devenir "célèbre". C'est assurément, ajoute-t-elle, une belle chose, mais quelle racaille j'ai été me choisir ! Des Juifs qui ont mangé à tous les râteliers, comme Georg Brandes... Et elle m'appelle encore "Fritz de mon cœur" !... Cela dure depuis sept ans ! »Lettre à Franz Overbeck, Noël 1888.

Cette falsification est à l'origine entièrement distincte de celle que feront subir les nazis aux textes de Nietzsche, puisqu'elle date des premières années du . La sœur de Nietzsche mettra ensuite l'œuvre de son frère au service du nationalisme allemand, en compilant quelques textes susceptibles de nourrir cette idéologie et de soutenir l'effort de guerreEn 1915, elle fait distribuer d'une compilation de citations censées illustrer le patriotisme de Nietzsche.. Mais tout ceci concerne l'Allemagne de Guillaume II. Par la suite, des auteurs nazis utiliseront des textes tronqués de Nietzsche pour leur propagande, et Elisabeth Förster-Nietzsche cautionnera la politique nazieEn 1922, elle compile des citations anti-démocratiques de Nietzsche pour un ouvrage intitulé, Sur les États et sur les peuples, et adhère entièrement aux idées d'extrême droite et à la légende du « coup de poignard dans le dos (Dolchstoßlegende) »., caution symbolisée par la canne du philosophe qu'elle offrit à Hitler le , à l'occasion de la visite de ce dernier aux Nietzsche-Archiv (Weimar). Malgré ces liens, ces deux aspects de la réception du texte nietzschéen restent cependant nettement distinctsSur ce point, Mazzino Montinari : « Notons qu’on a fini également par “faire porter la faute” à Elisabeth Förster-Nietzsche pour ce qui concerne tous les abus liés au nom de Nietzsche, en tant que “philosophe du national-socialisme”; mais c’est une simplification inadmissible et une nouvelle légende. Les Bäumler (mais aussi les Lukács) et tous ceux qui ont maltraité “idéologiquement” Nietzsche, ont fait ceci pour leur propre compte, et n’avaient certainement pas besoin “d’être menés par le bout du nez” par une sœur plus qu’octogénaire. Comprendre la pensée de Nietzsche et l’interpréter sans déformations idéologiques, était possible, même sous l’“empire” de la Förster-Nietzsche à Weimar. ».

« La Volonté de puissance » n'existe pas

Malgré les preuves qu'Elisabeth Förster-Nietzsche possédait de l'abandon de ce projetCette section suit Paolo D'Iorio, « Postface » in Mazzino Montinari, « La Volonté de puissance » n'existe pas, Paris, L'éclat, 2020 . (et Gast le lui avait rappelé, voir la lettre citée plus haut), elle décida de publier un recueil de fragments présenté comme l'œuvre couronnant la pensée de Nietzsche et qu'il n'aurait pas eu le temps de terminer. Ce recueil parut en 1901. Sur le travail d'édition réalisé par Peter Gast, Elisabeth Nietzsche et les frères Horneffer, l'un des participants, Ernst Horneffer, écrira : « Nous avons voulu présenter notre compilation des travaux préparatoires pour l’Inversion, comme un recueil de matériaux ordonné par nous, de manière à ce que chacun puisse savoir de quoi il retourne. Nous voulions dire, comme pour les autres volumes : “Inédits de telle ou telle année (de l’époque de l’Inversion).” Mais Frau Förster-Nietzsche tenait à avoir l’Inversion en elle-même. C’est pourquoi elle a orgueilleusement baptisé ce simple recueil d’aphorismes : La Volonté de puissance, ce qui ne pouvait que nuire à Nietzsche. Il n’existe aucune Inversion, quand bien même Frau Förster-Nietzsche eût-elle voulu qu'elle existât. »Ernst Horneffer, Nietzsches letztes Schaffen. Eine kritische Studie, Jena, 1907, .

Par la suite, afin de rendre l'idée de l'existence de La Volonté de puissance plus crédible, Elisabeth Förster-Nietzsche affirmera que l'œuvre avait été entièrement achevée par Nietzsche, mais que les trois derniers livres furent perdus par Franz Overbeck, l'ami le plus fidèle de Nietzsche, qui alla chercher ce dernier à Turin lors de son effondrement de . L'Antéchrist devenait ainsi le premier livre de La Volonté de puissance (alors que Nietzsche le considérait comme toute L'Inversion), et l'édition des fragments fut présentée comme une tentative de reconstituer les parties égarées. Cette reconstitution fut élaborée selon l'un des nombreux plans auxquels Nietzsche avait réfléchi et d'après des classements qu'il avait fait de fragments destinés à sa grande œuvre avant d'en abandonner le projet.

Ce montage d'un faux fit dire à Karl Schlechta : « La Volonté de puissance n’existe pas en tant qu’ouvrage de Nietzsche et ce qui existe sous ce titre est sans intérêt positif, parce que les fragments sont mieux à leur place dans les œuvres publiées par lui. C’est sans doute pourquoi il a abandonné cette Volonté et maintenu les œuvres. »Karl Schlechta, Le cas Nietzsche, trad. fr. Paris, Gallimard, 1960, .

Et c'est Karl Schlechta qui, parmi les premiers (après les frères Horneffer cités plus haut), apporta les preuves de la fausseté de La Volonté de puissance, mais ce fut sans effet : « Le , Schlechta et Hoppe présentent au Comité scientifique de l'édition historico-critique des œuvres et de la correspondance de Nietzsche les conclusions de leur enquête sur la légitimité des éditions des livres de Nietzsche. Les preuves sont irréfutables : c'est une véritable entreprise de falsification que dirigea Förster-Elisabeth avec ses Nietzsche-Archiv. L'ouvrage est définitivement classé comme faux. Mais cette étude n'aura guère de retentissement : les maisons d'édition n'ayant rien à y gagner sur le plan financier, on continuera à lire et publier La volonté de puissance... ».

Toutefois, il n'invalidait pas la thèse selon laquelle Nietzsche n'avait pas eu le temps de terminer La Volonté de puissance.

Erreurs d'interprétation thumb|right|Outre les erreurs de transcriptions et d'attributions, les manuscrits de Nietzsche ont subi des falsifications directes : sur cette page d'Ecce Homo on peut voir des modifications faites par Peter Gast