Il est d'usage de considérer le philosophe belge Gilbert Hottois comme l'inventeur du néologisme et mot-valise technoscience en 1977 ; « Éthique et technoscience », revue La pensée et les hommes, Université libre de Bruxelles, 1878 afin de mettre en évidence le caractère intriqué des liens entre les sciences et les techniques et émettre la thèse que leur contrôle devient de plus en plus problématique au . Toutefois, en 2015, Dominique Raynaud indique que ce mot a été utilisé de façon confidentielle dès le lendemain de la Seconde Guerre mondiale ; la première fois en 1946 par Harold D. Lasswell, politiste, psychanalyste et théoricien de la communication de masse américain ; avant que le terme ne soit repris par Edgard Schieldrop en 1956 ou Lynton Caldwell en 1968 .
Repris en 1987 par Dominique Janicaud Dominique Janicaud, "Des techniques à la techno-science", Revue Internationale de Philosophie, vol. 41, (2), "Questions sur la technique" , 1987 , auteur de La puissance du rationnel, et vulgarisé la même année par Bruno Latour ; trad. fr. La Science en action, Paris, La Découverte, 1989., le terme entre dans le vocabulaire usuel dans les années 1990En 1992, le mot entre dans le grand dictionnaire Larousse qui le définit ainsi : "ensemble constitué par la technologie et par la science, ainsi que par leurs rapports réciproques"., utilisé notamment par les Américains Hubert L. DreyfusHubert Dreyfus, Techno-science cyberculture, 1996, Donna Haraway et Don Ihde. Après avoir connu un pic en 2001, il est aujourd'hui « revenu à la fréquence qu’il avait en 1993. Ce recul interroge le pouvoir heuristique qu’il aurait pour décrire et expliquer les transformations des sciences et techniques dans le monde contemporain », selon Dominique RaynaudDominique Raynaud, Note critique sur le mot "technoscience", Zilzel, avril 2015 .
Selon le philosophe François-David Sebbah le terme se retrouve essentiellement dans les discours militants (pour exprimer une inquiétude) mais est pratiquement absent dans le milieu scientifique et il est moins éclairant qu'il ne pose de questions, tant dans les champs de l’épistémologie, de l’économie et de la politique que dans ceux de la philosophie et de la métaphysique.
Problème de la définition Le philosophe Jean-Pierre Séris souligne en 1994 la difficulté de définir le terme :
De fait, l'histoire des sciences et l'histoire des techniques sont étroitement liées. Deux types de liens sont ordinairement soulignés : lopérativité et la circularité. Par opérativité, on entend le fait que la science ne se contente pas d'observer le réel, elle l'utilise, le modifie, l'enrichit... voire produit techniquement des phénomènes qui, sans elle, n'existeraient pas. C'est particulièrement le cas de la chimie : les chimistes ne cessent de synthétiser de nouvelles molécules, de nouveaux matériaux. Par circularité, on signifie que la technique produit des outils permettant de savoir plus et mieux. L'ordinateur est l'exemple même d'instrument permettant d'enrichir les sciences, en particulier les mathématiques.
Toutefois, s'il s'agit de mettre en évidence l'intrication entre des champs jusqu'alors séparés, certains estiment qu'il n'y a aucune raison de s'en tenir à des relations de binômes. Ainsi, au concept de technoscience, le philosophe Jean C. Baudet préfère-t-il celui de STI (Science-Technique-Industrie) parce qu'aux composantes scientifique et technique, il intègre la dimension économique. Les querelles de dénomination sont nombreuses. Certains préfèrent parler de Technologie, comme Michel Puech tandis que le sigle « R&D » (pour Recherche et Développement) est régulièrement utilisé d'après Gilbert Hottois pour désigner le cœur de la technoscience, l'espace où se rencontrent chercheurs, ingénieurs et industriels.
En 2015, Dominique Raynaud retient plusieurs objections à l'encontre du mot « technoscience » : Désignant tantôt la réunion des sciences et des techniques, tantôt l’intersection entre sciences et techniques, sa définition reste vague. Alors qu'il constitue un néologisme, il ne décrit nullement un phénomène nouveau. Sa composante émotionnelle compromet son accès au statut de concept descriptif-explicatif. Délaissé par les scientifiques et les ingénieurs, il n'aide en rien à orienter l’organisation des rapports entre sciences et techniques. Alors qu'il n'est pratiquement utilisé que dans des milieux militants, son usage est en déclin.
Critique divisée Le néologisme « technoscience » émerge à la fin des années 1970, soit au début de la crise écologique, quand se propage dans les sociétés industrialisées le sentiment général que les scientifiques s'avouent dépassés par la façon dont leurs recherches, à peine écloses, sont appliquées dans l'industrie dans des directions qu'ils n'ont pas du tout anticipées, voire qu'ils désapprouvent, en particulier dans les secteurs de l'agriculture intensive (notamment avec l'usage des produits pesticides), de l'industrie de l'armement, de la biochimie (travaux sur le clonage) et des premières recherches sur le couplage homme-machine.
En réalité, les premiers doutes que les scientifiques émettent concernant les applications de leurs recherches remontent à la fin de la Seconde Guerre mondiale, le exactement, quand les Américains font exploser leur première bombe atomique dans l’un de leurs déserts. Sidérés par le spectacle, soixante-dix des physiciens qui s'étaient investis dans la conception de la bombe (Projet Manhattan) adressent une pétition au président des États-Unis, Truman, pour lui demander que l’arme ne soit utilisée contre des humains qu’après que sa puissance leur ait été démontrée. Peine perdue puisque, trois semaines plus tard, l'armée américaine détruit les villes japonaises d'Hiroshima et Nagasaki.
Depuis cette date, la plupart des scientifiques admettent qu'ils sont confrontés à des problèmes éthiques qu'ils ne peuvent résoudre selon les catégories traditionnelles du bien et du mal et qu'ils se voient contraints d'entretenir une conception du monde fondée sur la prise de risques incessanteUlrich Beck, La société du risque. Sur la voie d'une autre modernité, réer. Flammarion, 2008.
Certains philosophes, sociologues et historiens des techniques assimilent cette vision du monde à une idéologie, voire à un totalitarisme d'un type nouveau. Ils en voient la cause dans le fait que les outils et instruments conçus et utilisés par les scientifiques sont considérés comme « neutres » alors qu'en réalité, leur prolifération et leur interconnexion influent profondément sur le cours de l'histoire. Mais parmi ces intellectuels, il faut distinguer ceux qui recourent sans hésitation au terme « technoscience » (Gilbert Hottois est le premier d'entre eux) et ceux qui, au contraire, y voient une source de confusion.
vignette|130px|Jacques Ellul En France, avant même que le mot « technoscience » soit créé et usité, Jacques Ellul fait partie de ceux pour qui non seulement les rapports entre « science » et « technique » mais le mot « technique » lui-même sont devenus profondément problématiques. Selon lui, en effet, « la technique » a radicalement changé de statut au cours du : elle ne doit plus être définie en termes d'outils ou d'infrastructures, elle n'est plus « un ensemble de moyens au service de finalités diverses », elle est devenue une finalité à part entière, ce que traduit le dicton populaire « on n'arrête pas le progrès ». Consécutivement au mouvement de sécularisation et de l'idéologie du progrès qui ont gagné l'ensemble de l'Occident à partir des Lumières, la technique exige d'être considérée non plus seulement en tant que phénomène objectif (« le progrès technique ») mais aussi - et surtout - en termes d'évolution des mentalités, en tant qu'idéologie : elle constitue avant tout un état d'esprit, qui plus est la pensée dominante du .
En 1952, Ellul estime qu'elle est devenue une finalité car, collectivement et inconsciemment, elle est « sacralisée », . Pour le moins doit-on la définir comme « la préoccupation de l'immense majorité des hommes de notre temps de rechercher en toutes choses la méthode absolument la plus efficace ». En conséquence, il est vain (car illusoire) de critiquer la technique si l'on en reste à une vision objectiviste. Ellul tient pour un lieu commun le fait de ne considérer la technique que comme « l'application de la science ». Il tient en revanche à découpler les deux termes : Se référant aux analyses de l'essayiste autrichien Robert Jungk, Ellul estime que : Ellul poursuit : Et il conclut sa démonstration en avançant la thèse que non seulement la technique ne peut plus être considérée comme un moyen (ou un ensemble de moyens) produit en vue d'atteindre une fin mais - citant Marcel Mauss - que c'est la science qui, désormais, est rabaissée au rang de simple accessoire de la technique :
Au , dans le sillage de la pensée ellulienne, certains militants technocritiques expliquent le succès du mot « technoscience » par « le fait que le processus technicien (reste) vécu comme un ensemble de faits et n'est (toujours) pas reconnu comme une croyance collective »Joël Decarsin, Impasse de la technoscience, Sciences critiques, 29 septembre 2015.
Éthique paralysée En conclusion de son analyse du mot « technoscience », Dominique Raynaud estime que ce mot doit être soit abandonné, car considéré comme un simple buzzword sans avenir, soit redéfini. Cette difficulté à définir par un mot (« technoscience » ou un autre) le fait que les humains se sentent littéralement dépassés par le progrès technique tient au fait que celui-ci rend toujours plus caducs les repères éthiques traditionnels. De fait, il contraint les humains à se situer de plus en plus « par delà le bien et le mal ». En 1979, le philosophe allemand Hans Jonas écrit : « La technique moderne a introduit des actions d'un ordre de grandeur tellement nouveau, avec des objets tellement inédits et des conséquences tellement inédites, que le cadre de l'éthique antérieure ne peut plus convenir »Hans Jonas, Das Prinzip Verantwortung, 1979. Traduit en français en 1997 sous le titre Le Principe responsabilité, éditions du Cerf.
En 1973, Jacques Ellul reprend sa théorie sur les relations entre « la science » et « la technique » mais cette fois, pour étudier les places respectives que ces deux phénomènes occupent dans l'imaginaire collectifJacques Ellul, Les nouveaux possédés, 1973;, réed. Mille et une nuits/Fayard, 2003. Comme d'autres, il observe que les machines automatisées remplacent de plus en plus les humains sur leurs lieux de travail car elles sont plus efficaces. Selon lui, il en est ainsi à la suite de deux importants changements de mentalité successifs : Au , les humains ont érigé le travail en valeur, convaincus que, malgré les contraintes, travailler mène au bonheur, lequel est une « idée neuve » (expression du révolutionnaire Saint-Just) que dans la mesure où, en société sécularisée, il se substitue à l'image du Paradis des chrétiens Jacques Ellul, Métamorphose du Bourgeois, 1967. Au , les machines dépassant en efficacité le travail humain, elles sont d'autant plus sacralisées que l'efficacité est sur-valorisée : "Ce n'est pas la technique qui nous asservit mais le sacré transféré à la technique"Jacques Ellul, Les nouveaux possédés, op. cit., . Dans ces conditions, la technique, dans ses fondements, échappe non seulement à tout contrôle politique mais à tout jugement éthique. L'éthique n'a plus aucun rapport à des principes tels que le bien et le mal, elle est rabaissée à de simples critères utilitaristes, en premier lieu, donc, celui de l'efficacité. Elle n'est plus vécue comme un ensemble de commandements mais comme un ensemble d'''accommodements à la logique technicienne.
Analyse marginale Selon Jacques Ellul lui-même, l'approche des rapports « science-technique » reste peu compréhensible du fait que le concept de "sacralisation de la technique" demeure majoritairement insaisissable.