L’abbaye Notre-Dame de Lure est une ancienne abbaye fondée au et située dans la forêt de la montagne de Lure sur la commune de Saint-Étienne-les-Orgues (actuelles Alpes-de-Haute-Provence, France), à plus de d’altitude.

Historique La légende rapporte que l'ermite saint Donat, vivant près de Peyruis, serait venu se retirer dans ce lieu particulièrement isolé et y fonder l’abbaye Notre-Dame de Lure au . En effet, L'histoire hagiologique du diocèse de Gap. rapporte que saint Donat, né vers la fin du , appelé par Dieu à adopter le mode de vie cénobitique selon la parole, qu'il entendit dans son cœur, de Gen. 12.1, «Va-t-en de ton pays, de ta patrie, et de la maison de ton père, dans le pays que je te montrerai», se retira dans la montagne de Lure dans le dénuement le plus complet avant de mourir le 16 août 522 dans les bras de saint Marius, abbé de Berrus (Val-Benoît) dont il était le disciple. Celui-ci décide de faire construire en sa mémoire, à l'endroit de la solitude qui était la sienne à Lure, un monastère, bientôt converti en chapelle jusqu'à l'arrivée au des Sarrasins, laissant derrière eux plus qu'un amoncellement de ruines. vignette|L'hagiologie rapporte que Saint Donat dut lutter contre un dragon, celui de la tentation, au cours de sa retraite en la montagne de Lure Néanmoins, les travaux d'historiens, notamment ceux de Guy Barruol, ont pu établir depuis que, si l'anachorète Donat se retira bien dans la montagne de Lure, ce fut beaucoup plus au sud-est, dans la commune de Montfort, non loin de la Durance. Guy Barruol note par ailleurs que cette fausse tradition remonte au , époque à laquelle le clergé local voulut donner une vie nouvelle à ce lieu alors abandonné pour faire de lui un célèbre lieu de pèlerinage. La création de l'abbaye de Lure est donc une création ex nihilo.

Après l'invasion sarrasine, Jean-Charles Roman d'Amat rapporte que le territoire de Lure retourna au domaine comtal, et que, ayant été cédé vers 1100 à Adélaïde de Forcalquier par son père Guillaume V, celle-ci l'abandonna à Gérard, évêque de Sisteron. Puis, plus tard usurpé par des particuliers, le territoire fut vendu ou accensé aux différentes familles qui, par la suite, devaient en faire hommage à Boscodon.

Ce qui est certain, en tous les cas, c'est que la fondation de l'abbaye de Lure se situe aux alentours de 1160 -1164 , date de rédaction de la charte associée à la donation primitive par Fouques des Orgues, Frezol, son frère Rambaud et son neveu Raymond Laltic, Audibert de Laval, son frère Guillaume et ses fils Lagier et Audibert, Bertrand de Graveson, Guillaume de Montlaux et Lagier, frère d'Alphand, à Guigues, abbé de Boscaudon, du lieu de Lure pour y construire une abbaye, et ce, sous le témoignage, entre autres, de l'évêque de Sisteron, Pierre de Sabran ([in] cuius manu donatio facta est). Ces donateurs sont pour une part des petits seigneurs voisins du lieu de Lure, représentants de cinq maisons différentes (la noblesse locale possédant la majeure partie du territoire concédé), et pour une autre part des petits propriétaires voire de simples tenanciers. Les limites du territoire accordé à Lure sont à peu près impossibles à déterminer ; une approximation serait la suivante : entre la combe de Longue à l'ouest et les combes de Chevalet et de l'ours à l'est, et entre la crête de la montagne de Lure au nord et l'Aven de Miravail au sud. Les raisons particulières de cette donation sont bien entendu difficiles à connaître ; il est néanmoins possible de souligner combien les donations dites pro anima sont pour les familles aristocratiques l'occasion de se donner une caution sacrée, de tisser des rapports d'alliance avec des établissements religieux, d'apaiser leurs préoccupations spirituelles, et même, comme le souligne Georges Duby., de se constituer des lignages afin de bâtir une mémoire familiale. Cette donation s'inscrit par ailleurs dans le cadre d'une dynamique plus large d'expansion et de croissance de l'ordre des Chalais, comme en atteste l'attention constante accordée par les évêques aux entreprises chalaisiennes, la donation du lieu de Lure précisant que ce sera à l'évêque de Sisteron, témoin de la présente charte, de mettre en place une pose des limites dudit territoire.

Afin d'affermir l'autorité de leur fondation, ces donateurs demandèrent à leur suzerain, Guillaume, comte de Forcalquier, de confirmer cette donation, ainsi qu'il le fit avec Bertrand son frère en 1165 -1666 à Manosque, concédant, sous l'influence de leur grand-mère Garsende d'Albon, à Guigue le lieu de Lure pour y établir une abbaye avec permission de créer des cultures dans toute la partie de la montagne qui dépend de sa terre. Ce faisant, Guillaume de Forcalquier se fait le co-fondateur de l'abbaye, donnant aux moines tous les biens qu'il possède dans Lure (ubique in terra mea). Aussi, les moines vivent-ils à ce moment-là certainement de la production de bois (la montagne de Lure est presque entièrement recouverte par une vaste forêt de chênes et de hêtres), de pâturages de moutons (avec présence d'un certain nombre de jas), de cultures diverses comme celle de la vigne par exemple (bien entendu indispensable pour l'eucharistie), un moulin à vent (lequel pourrait être l'un des plus anciens de Provence) et, plus directement, bénéficient de leur proximité avec la fontaine de Marterol, désormais tarie, dont l'eau autrefois s'écoulait dans la combe de Lure.

Lure était d'ors-et-déjà bel et bien, en tant que filiale de Boscodon, rattachée à l'ordre de Chalais, ainsi que l'attestent les différentes bulles pancartes des papes Alexandre III en 1176 et en 1179 , et Luce III en 1182 , confirmant, pour l'essentiel, les possessions de l'abbaye de Lure ou la suprématie que l'ordre de Chalais exerce sur l'abbaye de Lure entre autres. Un inventaire des différentes possessions de l'abbaye à ce moment-là peut être ainsi répertorié : son territoire composé de terres labourables, de quelques maisons, de vignes, de granges, et de quelques animaux (de nutrimentis animalium vestrorum). vignette|Sceau du pape Alexandre IV dont l'empreinte est apposée sur les bulles qu'il rédige Mais en dépit de la relative indigence des possessions de l'abbaye de Lure à cette époque, cette période reste celle d'une croissance continue jusqu'à atteindre son apogée au dernier quart du , car l'abbaye s'inscrit dans un ordre qui se distingue nettement dans le paysage monastique du temps, étant le témoignage d'une rénovation de la vie monastique. C'est dans les premiers temps de l'installation de Chalais et de ses abbayes que ce renouvellement plonge ses racines. En effet, pour ces ermites fondateurs de l'ordre, l'ascèse spirituelle doit trouver sa voie en dehors du monachisme traditionnel ; et c'est la mutation monastique qui assure la pérennité des rigoureux principes traditionnels en les adaptant. Ainsi, l'expression dinstitutio, inflexion apportée par la communauté de l'abbaye de Chalais à la Règle de saint Benoît, et qui montre l'existence d'une qualification chalaisienne particulière, apparaît dans la charte de 1183 , qui déclare la soumission par Bernard, évêque de Sisteron, de l'abbaye de Lure à l'abbaye de Boscodon et au chapitre général des Chalais, où il est fait mention d'une institutionem ordinis Calesii. Cette charte est décisive dans la mesure où non seulement elle précise les droits respectifs du Chapitre général de Chalais, de l'abbaye de Boscodon et de l'évêché de Sisteron sur l'abbaye de Lure, mais aussi en ce qu'elle témoigne du fait que le soutien épiscopal est aussi une tutelle où la soumission à l'ordinaire est claire (si : ab ordine Calesiensis ecclesie et obedientia Boscaudonensis abbatis et eius ecclesie ex contemptus deniare presumpserit, alors : sententia excommunicationis subjaceat). Aussi, l'évêque de Sisteron réserve-t-il aussi, en plus de celle due au chapitre de l'ordre de Chalais, l'obéissance qui lui est due, en tant que pater suus et consecrator de Lure. Complétée par une bulle du pape Alexandre IV de 1255 , cette charte constitue la véritable constitution de Lure.

C'est à peu près à ce moment-là que le premier abbé de Lure, Guigues de Revel, d'abord abbé de Boscodon, se démit de l'abbaye une fois nommé évêque de Digne en 1184, ainsi qu'abbé général de Chalais en 1186. Il fut de loin l'abbé le plus important de Lure, et il est même possible qu'il soit l'auteur de la Charte de la Charité, la constitution de l'Ordre. Une liste approximative des abbés de Lure serait la suivante : Guigues de Revel (1172-1184) ; Imbert (1201-1202) ; Jourdan (avant 1202) ; Rostaing (28 août 1202-1207) ; Bertrand (2 décembre 1218-1229) ; Ber... Bertrand, ou Bernard (1241) ; Bertrand Jean (avant 1244) ; Vincent Barras (1251) ; Guillaume de Barras (1251-1262) ; Ripert (1266) ; N..... (1285) ; Pierre (1288-1298) ; Isnard de Mauvoisin (1307) ; B..... (1310). vignette|Vue d'ensemble de l'abbaye de Lure En dépit de cette pleine soumission à l'Ordre, certains signes d'un manque d'unité et de régulation supérieures se font ressentir : l'absence de politique volontaire d'acquisitions et la non application des implications temporelles inscrites dans la carta caritatis reprise au compte de Chalais, en sont déjà des marqueurs. Il en va ainsi de l'interdiction des perceptions de redevances ecclésiastiques ou laïques, que la charte de 1196 (donation à l'abbaye de Lure, par le prévôt et le chapitre de Saint-Sauveur d'Aix, de l'église de Sainte-Marie du Real, à charge pour ladite abbaye d'y entretenir un prêtre et de payer annuellement audit chapitre la somme de 20 sols coronats, outre l'albergue et le droit de quête fixé par la coutume) ne manque pas d'enfreindre. De plus, dans sa bulle de 1255 , Alexandre IV dénombre les six églises qui dépendent de l'abbaye, et pour l'une d'entre elles, elle perçoit seulement la moitié des dîmes.

Néanmoins, la congrégation chalaisienne apparaît bien comme un ensemble constitué, doté d'une unité certaine, et tissé de liens forts entre les multiples établissements. Ces liens sont encore pleinement actifs à la fin du , comme en témoigne la charte de 1207 établissant la confirmation par Guillaume de Forcalquier, à la demande de Guigues de Revel, de la donation de Lure à Boscodon, alors même que Guigues, et c'est là tout l'enjeu, est abbé de Chalais et qu'il entreprend une visite de Lure, date à laquelle il rencontra, avant sa mort, Guillaume. Les liens sont alors encore bien vivants entre les différents établissements, ainsi que le rappelle la bulle de 1255 du pape Alexandre IV, qui confirme l'autorité de l'abbaye de Lure sur celles de Clausonne et de Clairecombe. vignette|Saint Benoît sur une fresque de Fra Angelico. Les moines de Lure suivaient la règle de saint Benoît tout en l'adaptant de façon singulière en fonction de la carta caritatis Aussi, l'abbaye se trouva-t-elle dans une ère de prospérité durant le , si bien qu'une vingtaine de moines, autant de frères convers, ainsi que quelques donats et laïques y appartiennent, comme indiqué notamment par une charte de 1310 où est évoqué le cas de Guillaume Brunet et de Ayseline sa femme qui, venus d'Aix, sont reçus à Lure comme donats. La présence, nombreuse, de convers, semble être un trait caractéristique de l'ordre de Chalais, et leur présence en tant que témoins est fréquente dans les actes relatifs au temporel de Chalais (comme, entre autres, dans la charte du 28 août 1202 ), ce qui est la marque sûre que certains d'entre eux jouaient un rôle qui n'était pas sans importance dans la vie du monastère. La prospérité de l'abbaye est telle que G. Barruol rapporte que dès 1185 les moines de Lure, appuyés par ceux de Boscodon, essaiment dans le diocèse de Gap, à Clausonne, dans la vallée de la Maraize, au sein d'une crique de montagnes où se constitue assez vite une communauté d'une dizaine de moines et de quelques convers.