Mélinée Manouchian (en ), née le à Constantinople (Empire ottoman) et morte le à Fleury-Mérogis (France), est une immigrée résistante française d'origine arménienne. Veuve du héros de l'Affiche rouge Missak Manouchian, elle en est la première et principale biographe.

Biographie Survivante orpheline Exil en Grèce (1913-1925) left|vignette|300px|Mélinée Manouchian (marque en croix) à l'orphelinat de Corinthe (Grèce) en 1923. Mélinée Soukémian naît en 1913 à Constantinople., dans une famille de fonctionnaires de l'Empire ottoman. Son père a un rang relativement élevé, directeur dans l'administration des PostesRobrieux, 1986, citant Mélinée Manouchian ; biographie sur le site du film L'Armée du crime (infra).. Elle a trois ans quand ses parents sont tués, victimes du génocide arménien..

Orpheline, elle est recueillie avec sa sœur aînée, Arménouhi, par une mission protestante de Smyrne, en territoire hellénique. Au terme de la guerre gréco-turque, elle est déportée en 1922 vers Thessalonique au cours d'un épisode de la , l'épuration ethnique de la ville.. Accueillie comme réfugiée par le royaume de Grèce, qui est sous protectorat anglo-français, elle est placée dans un orphelinat de Corinthe.. Elle y est élevée, entre autres, par Victoria Chahinian, future mère de l'écrivain Armand Maloumian. Elle ne se souviendra pas y avoir vécu un seul jour sans avoir été tenaillée par la faim.

Apatride en France (1926-1933) À la fin de l'année 1926, la Near East Foundation envoie, parmi d'autres, Armène et Mélinée Soukémian poursuivre leur scolarité en France, à Marseille, où auront débarqué quelque cent mille réfugiés arméniens. Mélinée a treize ans. À la suite d'une erreur d'enregistrement au départ d'Athènes, l'état civil leur attribue définitivement le nom d'Assadourian..

vignette|Mélinée, élève à l'école Tebrotzassère au Raincy, en 1928-1929.

Leur nouvelle école, sise 35 avenue de la Capelette, accueille deux cents autres orphelines. Elle est animée par des institutrices formées à l'École normale de Constantinople, qui se constituent le en une Association des dames arméniennes amies de l'école Tebrotzassère ()L'Amicale scolaire, en arménien Tébrotzassère, est une société de bienfaisance fondée à Constantinople en 1879, initialement pour offrir un enseignement en arménien aux Arméniens de l'Empire ottoman et y recruter des institutrices... Les . les initient à la langue et la civilisation arméniennes.

En 1929, Mélinée est envoyée au Raincy, où l'école Tebrotzassère est transféréeL'ancienne ferronnerie de Louis-Philippe a été acquise de Madame Marie Louise Eugénie Adeline Tyrel de Poix, veuve du Vicomte de Lavaur de Sainte-Fortunade, par un bienfaiteur sous le masque de la société anonyme Le Patrimoine immobilier en 1928 pour le compte de l'ADAAET. En 1929, Dikran Kélékian, président de l'Union générale arménienne de bienfaisance, rachète le bien pour aussitôt le mettre à son tour gracieusement à disposition de l'association.. Elle obtient son certificat d'études avec mention. À sa sortie de l'école, elle suit une formation de secrétaire comptable et de sténodactylographie, tandis que sa sœur devient couturière.

Diplômée, Mélinée s'installe à Paris même, dans une chambre sous-louée au quatrième étage du 8 de la rue de Louvois. Le bailleur, Seropé Papazian, qui habite l'appartement d'en face, se trouve être le fils du grand-oncle paternel et l'ex tuteur d'une certaine Knar Baghdassarian, épouse de Mamigon Aznavourian et mère de Shahnourh Aznavourian, qui deviendra Charles Aznavour. Mélinée est étroitement associée à la vie familiale des Aznavourian. C'est elle qui, en 1935, accompagnera les enfants, Aïda et le petit frère de celle-ci, quand ils participeront, et remporteront, leur premier radiocrochet.

En 1933, devenue majeure, Mélinée relève de l'Office des réfugiés arméniens.Créé par décret le , cet organisme délivre des certificats . Le document précise au sujet de son détenteur . L'office est géré par le Comité central des réfugiés arméniens de Paris, 15 rue Jean-Goujon, dans le et sera remplacé sous l'Occupation par l'Office des émigrés caucasiens en France, 130 rue de la Pompe, un organe de l'Organisation Todt.. Elle n’a jamais demandé la naturalisation française, mais continuera de vivre en France plus tard en tant que jusqu’à son décès en 1989...

Mélinée Manouchian a obtenu la nationalité française par un décret du .

Lutter contre les fascismes Engagement communiste (1934-1938)

Mélinée Assadourian, jeune femme de vingt-deux ans, rencontre une première fois Michel Manouchian, son aîné de six ans, en 1934 lors de la fête annuelle de la Section française du Comité de secours pour l'Arménie (), qui est une émanation de la république socialiste soviétique d'Arménie au sein du Komintern. Bien qu'apatrides, leur adhésion commune à la civilisation française et à l'idéal qu'elle porte est profonde, dépassant la seule reconnaissance. La menace des fascismes, dans les suites de la crise du ., les pousse à s'engager. Ils prennent leur adhésion au Parti communiste français.

En , Mélinée entre comme déléguée de la section de Belleville au Conseil central du HOC, en même temps que Michel Manouchian, délégué du quartier latin promu secrétaire général adjoint. Elle assure le secrétariat administratif de l'organisation, dont la revue, Zangou, est désormais dirigée par Michel Manouchian. Ils participent aux manifestations et aux grèves du Front populaire, qui apportent un espoir de droit, vite déçu, pour les travailleurs immigrés et les sans-papiers. Ils se marient le La date du est connue par une des deux dernières lettres de Michel. Mélinée, dans son livre Manouchian, date leur déclaration d'amour de 1935. , munis du exigé des apatrides.

Ce n'est qu'en 1937 qu'ils peuvent offrir un logement à leur ménage, 79 rue des Plantes, à la lisière sud du , près de la porte de Châtillon sur la ceinture des Maréchaux. À la fin de l'année, les purges staliniennes provoquent la dissolution du HOC, à Paris comme à Erevan. Les Manouchian fondent, dans les mêmes locaux du 12 rue Saulnier, l'Union populaire franco-arménienne mais leur action militante est réorientée vers l'international..

Le couple est proche d'Arpen Tavitian, alias Armenak Manoukian, qui est trotskyste, et d'André Marty, conseiller municipal du , qui est envoyé par le Komintern de 1936 à 1939 comme inspecteur général des Brigades internationales. L'engagement dans celles-ci ayant été refusé à Michel Manouchian, à cause du manque de cadres, les Manouchian se mobilisent ensemble pour la défense de la République espagnole et participent à la récolte de fonds auprès des associations arméniennes de France. Un million de francs est remis au Comité d'aide aux Républicains espagnols., faible réponse du Komintern au Comité international pour la non-intervention. Zangou livre des analyses sur la guerre d'Espagne, publie des lettres de brigadistes, lance des appels à l'engagement volontaire.

Guerre et clandestinité (1939-1941) La veille du déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, le , Missak Manouchian, apatride, est incarcéré à cause de ses sympathies connues pour l'Union soviétiqueLe fichier constitué en 1936 par la police durant les manifestations du Front populaire a été jusqu'alors soigneusement entretenu et servira tant la police de Vichy que la Gestapo., laquelle est considérée comme une nation ennemie depuis qu'elle a signé, une semaine plus tôt, le pacte germano-soviétique. Mélinée Manouchian n'a pas droit au masque à gaz distribué en mairie aux seuls Français. Le , par un décret pris par le ministre de l'intérieur Albert SarrautIl fait simultanément interné les opposants au nazisme réfugiés en France, tel Franz Hessel, dans le camp des Milles., le gouvernement radical-socialiste d'Édouard Daladier interdit tout organisme affilié au Parti communiste français, accusé de trahison, dont l'Union populaire franco-arménienne.

Pour échapper à la prison, Missak Manouchian signe un acte d'engagement volontaireUne loi du 31 mars 1928 a transposé en droit français une résolution de la Société des Nations qui autorise la mobilisation des apatrides dans leur pays d'accueil. contraire aux directives du Parti. Le , il est à son domicile pour faire ses adieux avant de partir pour la base militaire de Colpo, où, adepte régulier de la culture physique, il sera chargé de l’entraînement physique des recruesArchives Mélinée Manouchian, in dir. Ch. Levisse Touzé, Missak Manouchian, les Arméniens dans la Résistance en France, Fondation de la Résistance, Paris, 6 mars - 29 juillet 2007..vignette|À la suite de l'émeute du , les défilés fascistes dans Paris, ici en , mobilisent la Jeunesse communiste. La menace du fascisme en France, après l'arrivée au pouvoir de Mussolini en 1922 en Italie et de Hitler en 1933 en Allemagne, paraît imminente.|gaucheLes jours suivants, Mélinée Manouchian s'empresse au siège de l'UPFA, 12 rue Saulnier, de brûler toutes les archives. Elles pourraient livrer des noms et des adresses. Un décret-loi pris par le même Albert Sarraut un an plus tôt, le , permet en effet à la police, qui dispose d'un fichier élaboré à l'occasion des manifestations de 1936, d'arrêter à discrétion tout qui ne parviendrait pas à justifier de son statut de réfugié. Une loi du , que Léon Blum dénonce comme contre-productive, autorise l'incarcération immédiate dans les camps d'internement ouvert en 1938 des communistes français. Effectivement, ils entrent dans la clandestinité, Mélinée Manouchian comme les autres.

Embauchée dans une usine où la main-d'œuvre masculine fait défaut, elle ne retrouve son mari qu'en , au terme de dix-sept mois de séparation, après qu'il s'est absenté du poste auquel il a été affecté au sein d'une usine d'armement d'Arnage. C'est pour le voir repartir, pour Rouen, chacun dans son usine. La rupture du pacte germano-soviétique, le , change tout. Missak Manouchian rejoint aussitôt sa femme à Paris, ce qu'il lui vaut d'être arrêté par le S.D. avec quelques autres communistes, suspects d'intelligence avec l'Union soviétique, nouvel ennemi de l'Occupant.

vignette|J. Gotko, Frontstalag 122, Compiègne, hiver 1942Beit Lohamei Haghetaot, Fond Isis Kischka, cote X 88, Musée du patrimoine de la résistance juive et de l'Holocauste Itzhak Katzenelson, Nahariya, 1970..Michel Manouchian, interné cinq mois et demi, fait partie d'un contingent libéré à la Noël 1941 quand commencent d'être planifiées les opérations massives de déportations « Vent printanier ».

Mélinée échappe par hasard à la rafle. Elle se précipite à la gare du Bourget, qui est la plus proche du camp de Drancy. Arrivée trop tard, elle a juste le temps d'entendre La Marseillaise chantée par les camarades que le train emmène au camp de Royallieu, près de Compiègne. Ils font partie des premiers sept mille prisonniers du , principalement des Russes blancs.