Tuol Sleng est un musée situé à Phnom Penh, la capitale du Cambodge. Il traite des crimes du régime khmer rouge et du génocide commis entre 1975 et 1979 lors de la période du Kampuchéa démocratique.
Au départ, Tuol Sleng est une école qui fut transformée par les forces de Pol Pot en prison et en centre de torture nommé « S-21 », la plus connue des quelque 196 prisons que la dictature des Khmers rouges avait disséminées à travers le Cambodge durant les années 1970Jugement du dossier 01, Chambres extraordinaires au sein des tribunaux cambodgiens, 18/07/2007, . . Elle était dirigée par Kang Kek Ieu, alias « Douch », et elle dépendait directement des plus hauts dirigeants du régime. Environ y ont été détenues dans une « machine de mort », avec une « élimination systématique des prisonniers ».
Tout détenu envoyé à Tuol Sleng était un coupable obligé, dont il s'agissait d'obtenir la confession de crimes si besoin imaginaires, notamment au moyen de la torture, avant son exécution pratiquement inéluctableRachel Hughes, "Nationalism and Memory at the Tuol Sleng Museum of Genocide Crimes, Phnom Penh, Cambodia", in Memory, History, Nation: Contested Pasts, de K. Hodgkin, S. Radstone (Piscataway: Transaction Publishers, 2005), ..
Le musée est devenu un lieu de mémoire très fréquenté par les touristes mais peu par les Cambodgiens pour des raisons d'histoire familiale et politiqueCambodge : tourisme macabre sur les traces des dirigeants Khmers rouges, Le point, 27/7/2012Cambodge: dans le labyrinthe de la mémoire des Khmers rouges, RFI, 7/1/2019.
Étymologie et localisation On peut traduire « Tuol Sleng » par « tertre du vomiquier », révélateur du lieu. C'était le nom de l'école primaire adjacente au lycée dans lequel une partie de la prison fut installée et dont le nom, « Tuol Svay Prey », avait une signification différente : « tertre des manguiers sauvages ». Le territoire de la prison s'étendait cependant bien au-delà du périmètre actuel du musée et recouvrait l'ensemble du quartier, intégrant dans son périmètre un hôpital, des champs cultivés, les maisons adjacentes transformées en salles de tortures ou dortoirs pour les gardes et les interrogateurs.
Histoire de la prison S-21 vignette|upright|Enfilade de cellules dans les salles de classe reliées entre elles.
S-21 en tant qu'institution pénitentiaire existait à Phnom Penh depuis . Ce n'est cependant qu'en que Douch, son directeur, décide de la transférer à l'endroit où se trouve le musée aujourd'huiJugement du dossier 01, Chambres extraordinaires au sein des tribunaux cambodgiens, 18/07/2007, . . Le complexe de S-21 s'articule dès lors autour d'un ancien lycée, appelé Ponhea Yat du temps de Sihanouk (1941-1970) puis Tuol Svay Prey du temps de Lon Nol (1970-1975).
La prison resta en activité jusqu'au , quand l'armée vietnamienne entre dans Phnom Penh. Lors de la découverte de la prison, les soldats vietnamiens découvrirent au moins 14 corps mutilés sur des litsAudioguide du Musée du Génocide de Tuol Sleng.
Le complexe est constitué de quatre bâtiments de trois niveaux chacun formant un U autour d'une cour. Les bâtiments étaient recouverts de fil barbelé afin que les détenus ne se suicident pas, car la décision de vie ou de mort devait incomber à la direction de la prison, seule.
Les anciennes salles de classe pouvaient servir de cellules collectives dans lesquelles une cinquantaine de personnes étaient entassées, allongées par terre, les pieds attachés à de longues barres de fer par des anneaux en fonte, comme on le voit sur les peintures de Vann Nath. D'autres étaient divisées en cellules individuelles, d'environ 2 . Les cellules individuelles des rez-de-chaussée étaient en briques, celles aux premiers étages étaient en bois. À l'origine, les salles n'étaient pas reliées entre elles mais c'est l'administration de la prison qui cassa les murs afin de créer un couloir central.
Un gardien fouillait régulièrement les personnes allongées, pour voir si elles ne disposaient pas d'un stylo pour se suicider en se crevant la gorge, ou bien d'un boulon ou d'une vis pour se suicider aussi en l'avalant. On donnait aux prisonniers du gruau de riz deux fois par jourJugement du dossier 01, Chambres extraordinaires au sein des tribunaux cambodgiens, 18/07/2007, . . Les détenus faisaient leurs besoins dans une boîte de munition américaine en métal, dont on voit encore les traces au sol des salles qui comportaient des cellules individuelles.
Les détenus Le nombre de personnes qui ont été détenues à Tuol Sleng varie légèrement selon les estimations. L'estimation la plus basse, retenue initialement par les Chambres extraordinaires au sein des tribunaux cambodgiens (CETC) se base sur les archives, incomplètes, de S-21 et estime qu'« au moins 12 273 personnes » y ont été incarcéréesJugement du dossier 01, Chambres extraordinaires au sein des tribunaux cambodgiens, 18/07/2007, . . Le Centre de Documentation du Cambodge (DC-Cam) utilise dans ses publications l'estimation de 20 000 détenus.. Les derniers comptages de la CETC, utilisés désormais dans la recherche, avancent le nombre de 18 000 détenus. Les seuls survivants retrouvés sur place par les Vietnamiens en étaient 8 hommes et 4 enfants, cachés dans une pile de vêtements..
Les personnes incarcérées à S-21 étaient au départ des membres de l'administration et des forces armées du régime de Lon Nol, qui avaient été directement arrêtées après que les Khmers rouges ont pris le pouvoir en . À partir de 1976, des personnes issues des rangs khmers rouges (des forces armées ou de la haute fonction publique) furent également incarcérées à la suite de purges internes.Jugement du dossier 01, Chambres extraordinaires au sein des tribunaux cambodgiens, 18/07/2007, . .. Tout le long de la période jusqu'à la prise de Phnom Penh (« libération ») par les Vietnamiens en ., la population carcérale comprenait également des civils, des étudiants, des intellectuels, des Cambodgiens revenus de leur exil à l'étranger, des moines bouddhistes, ainsi que quelques étrangersJugement du dossier 01, Chambres extraordinaires au sein des tribunaux cambodgiens, 18/07/2007, . . (un petit nombre d'Occidentaux, mais surtout des VietnamiensPreliminary Data Collection of Graffiti Research Project, Chhay Visoth, Bannan Sokunmony, Vong Sameng et Muth Vuth, Musée du Génocide de Tuol Sleng, 2018.). Le simple fait d'être enseignant, de parler une langue étrangère, d'être religieux ou même simplement de porter des lunettes pouvait être suffisant pour être considéré « à exterminer »Laurent Legrand Quand les Khmers rouges massacraient les bourgeois" cambodgiens Le Point, avril 2015..
thumb|Objets utilisés à Tuol Sleng. En bas, les barres auxquelles étaient attachés les pieds des prisonniers.
Torture On demandait aux détenus torturés d'avouer des fautes qu'ils n'avaient pas commises dans des confessions transcrites sur papier. Lorsque les confessions ne satisfaisaient pas les interrogateurs, les détenus étaient de nouveau torturés, jusqu'à ce qu'ils écrivent des confessions jugées recevables. Les tortionnaires donnaient aux détenus des idées d'aveu : par exemple un lien avec la CIA, le KGB, ou encore un quelconque système démocratique, capitaliste, ou impérialiste.
Les tortionnaires se divisaient en trois groupes : les « Gentils », les « Chauds », et les « Mordants ». Lorsque les prisonniers n'avouaient rien au groupe des « Gentils », qui était un groupe politique, ils étaient pris en charge par le groupe des « Chauds », puis le groupe des « Mordants ».
Les anciens équipements de sport dans la cour, datant de l'époque où S21 était un lycée, ont également servi à torturer des prisonniers à la vue de tous les détenus, pour intimider les potentiels récalcitrants.
Bien que cela leur soit défendu par Douch, il est arrivé que certains gardes violent des prisonnièresJugement du dossier 01, Chambres extraordinaires au sein des tribunaux cambodgiens, 18/07/2007, . .
Dans le film S21, un ancien gardien décrit l'utilisation d'un sac plastique pour étouffer les détenus, et des pinces pour leur lacérer les chairs. Le visiteur voit sur les peintures faites par Vann Nath (peintre ancien prisonnier ayant travaillé de manière forcée pour les dirigeants Khmers rouges) certaines scènes de torture retranscrites, comme le dépôt de scolopendres et autres insectes piqueurs sur le ventre des prisonniers, ou des tortures visant à étouffer les prisonniers à l'aide d'une cuve pleine d'excréments et/ou d'eau croupie au-dessus de laquelle les tortionnaires les pendaient par les pieds, la tête plongeant dans la cuve.
Une équipe de personnel médical pratiqua des expérimentations médicales sur certains détenusJugement du dossier 01, Chambres extraordinaires au sein des tribunaux cambodgiens, 18/07/2017, . . Il s'agissait par exemple de comparer la manière dont un corps plongé dans une cuve d'eau remontait à la surface, selon qu'il avait les mains attachées dans le dos ou non. D'autres détenus furent vidés de leur sang.
Administration Kang Kek Ieu (ou Kang Kech Eav), alias Douch ou Duch, était le maître du complexe de Tuol Sleng. Il exerçait, avant de prendre la tête de celui-ci, le métier d'enseignant. Il est inculpé en 2007 pour crimes contre l'humanité et le tribunal du génocide cambodgien le condamne à 35 ans de détention le . Cette peine sera ramenée à la réclusion criminelle à perpétuité en appel, le .
Parmi eux, environ 300 étaient gardes, les autres étaient ouvriers ou cultivaient de la nourriture pour le personnel et les détenus.
vignette|Deux des victimes.
Le personnel était divisé en quatre unités : la photographie, la documentation, la sécurité et l'interrogation. Les premiers photographiaient soigneusement les prisonniers au moment de leur arrivée. Il arrivait également que les détenus morts pendant la torture soient photographiés, ainsi que certains détenus importants après avoir été exécutés, afin de prouver à l'Angkar que l'ennemi avait bien été "exterminé". Les Khmers rouges tenaient également des registres précis d'entrées et sorties des prisonniers de la prison(de) Heynowski et Scheumann, Die Angkar, Studio H&S, 1981, film documentaire..
Les gardes devaient suivre des règles strictes. Ils n'avaient par exemple pas le droit de s'asseoir ni de s'adosser au mur pendant leurs tours de garde. S'il ne les respectaient pas, ils risquaient de devenir à leur tour prisonnier de S-21.
Il est aussi possible de visiter le site d'extermination de Choeung Ek, dénommé Killing Fields, lié à la prison et situé à quelques kilomètres dans les champs, où les exécutions de S-21 furent délocalisées "à un moment entre 1976 et 1977" pour des raisons d'hygièneJugement du dossier 01, Chambres extraordinaires au sein des tribunaux cambodgiens, 18/07/2007, p.67-68. .
Histoire du musée Tuol Sleng vignette|droite|Des étudiants cambodgiens visitent Tuol Sleng en 2005. La prison fut libérée par l'armée vietnamienne le . Le Viêt Nam installa un nouveau régime, la république populaire du Kampuchea, à la place du Kampuchea démocratique des Khmers Rouges, lequel restait toutefois le régime reconnu par la communauté internationale.
Dès , des visites du complexe eurent lieu, réservées toutefois à des délégations internationales et cambodgiennes. Le musée ouvrit officiellement ses portes au public, selon un rapport du ministère de la culture, le . Aujourd'hui, c'est toutefois la date symbolique du qui est retenue par l'administration du musée, car c'est ce jour-là que Pol Pot et Ieng Sary furent condamnés par contumace par le tribunal populaire révolutionnaire du Cambodge mis en place par l'occupant vietnamien.
Une création politique Pour aider à la mise en place des premières expositions, les Cambodgiens furent aidés par un conseiller vietnamien, Mai Lam, qui avait conçu le Musée des crimes de guerre américains à Hô Chi Minh-Ville et avait visité des musées similaires en Europe pour trouver de l'inspiration.