L'europanalyse est une méthode de pensée présentée sous la forme d'une doctrine philosophique, scientifique et heuristique. Elle a été élaborée et proposée par Serge Valdinoci, à la fin du , comme se détachant de la phénoménologie dont elle s'est initialement efforcée d'extraire un noyau d'invariance.
Quoiqu'issue de travaux antérieurs, l'europanalyse émerge éditorialement à la fin des années 1980, dans le contexte du développement de la Non-Philosophie par un premier groupe de travail réuni aux côtés de François LaruelleNotamment autour de la revue La Décision Philosophique (édition Osiris).. Fort éloignée de tout folklore religieux, elle se présente cependant comme une "mystique de pensée" qui cherche à traduire ce qu'est l'immanence (selon les exigences posées initialement par Edmond Husserlréduction phénoménologique comme point de conversion, principe des principes comme limitation du champ au donné intuitif, rétroréférence comme exigence de soumission des énoncés à leurs propres réquisits en sorte de ne pas hypostasier une doctrine à l'extérieur du champ de réalité qu'elle décrit.), et à produire dans ce cadre épistémologique une théorie de l'invention qui s'articule à une méthode autant qu'à une expérience vécue.
Étymologie Le terme "europanalyse" (sans majuscule dans la plupart des ouvrages publiés) est forgé à partir de la terminologie psychiatrique du (Psychanalyse, Daseinsanalyse, Schicksanalyse...), pour la matrice relationnelle et thérapeutique dont elle pose les fondements, et à partir de "europe" (sans majuscule) qui désigne le "domaine d'immanence" dont l'Europe, historique et contextuelle (politique, culturelle, économique, géographique...), est l'aboutissement dans l'espace de l'objectivation et des représentations (aussi bien individuelles que collectives).
Le choix de l'orthographe sans majuscule, imperceptible à l'oral (comme le "a" de la Différance chez Jacques Derrida), s'inscrit d'une part dans le cadre conceptuel opposant minorités et AutoritésLa Non-Philosophie prolonge alors ainsi à sa manière certains aspects de la démarche de Gilles Deleuze, par exemple dans Le Principe de minorité (1981), mais plus précisément, pour ce qui regarde le dialogue méthodologique et épistémologique qu'entretient l'europanalyse avec la Non-Philosophie, dans Une Biographie de l'homme ordinaire (1985), où les sciences de l'homme (Linguistique, Sociologie, Politique...) sont présentées comme des Autorités qui imposent une définition, des déterminations, à l'homme absolument immanent, indifférent au monde depuis son identité., l'autorité de l'ordre des représentations se rapportant à "Europe" . Il connote d'autre part le caractère invisible, étranger à la perception (à l'espace-temps, au partes extra partes), du domaine d'immanence exploré, relayant ainsi les approches théoriques de Maurice Merleau-Ponty, ou encore de Raymond Ruyer.
Ouvrages
On peut présenter, dans l'ordre chronologique, les livres qui ont ponctué l'avancée et l'élaboration progressive de cette approche de l'immanence, du corps et de l'invention, et qui coïncide avec une analyse serrée des problèmes de la sémantique et des mécanismes profonds de la civilisation. Il existe par ailleurs une masse assez grande de contributions sous forme d'articles (sur Raymond Ruyer, Husserl, la Psychiatrie, la non-philosophie…) qui sont disséminés en revue (principalement La Revue de Métaphysique et de morale, L’Évolution psychiatrique et La Décision Philosophique)On peut consulter une bibliographie des articles dans les pages du Lexique d'europanalyse de Didier Moulinier ou sur le site des Entretiens de Trois-Fontaines..
Les Fondements de la phénoménologie husserlienne (Nijhoff, 1982)
Ce livre, qui n'est pas encore un livre d'europanalyse au sens strict, est une thèse de doctorat, dirigée par Paul Ricœur et soutenue sous la présidence de jury de Emmanuel Levinas. Cependant il tente, c'est sa problématique, de dégager une identité du geste phénoménologique, qui s'est éclaté historiquement depuis la fondation husserlienne.
De lecture difficile, il s'agit d'un travail sur la recherche phénoménologique, appuyé sur les manuscrits de Husserl. Une connaissance très forte du champ phénoménologique est requise pour démêler les enjeux techniques.
Le livre aboutit à la nécessité de l'auto-effacement des concepts philosophiques élaborés par la phénoménologie historique en vue de libérer leur caractère opératoire et d'éviter que la pensée ne se fige une fois de plus - là fut l'écueil même de Husserl - dans l'élaboration d'une doctrine du sujet transcendantal de type néokantien.
Le Principe d'existence. Un devenir psychiatrique de la phénoménologie (Nijhoff, 1988)
Le travail qui suit la thèse ouvre sur les données du passage des phénoménologies de Husserl et de Heidegger vers les théories psychopathologiques. S'appuyant sur les grandes modélisations psychiatriques (Pinel, Jaspers, Freud…) cet ouvrage tente de saisir les rouages qui permettent à la pensée de passer de la théorie de l'homme à la clinique (de Kant à Pinel par exemple, Dilthey etc.). Le livre s'arc-boute sur les travaux de Erwin Straus, de Minkowski, de Binswanger dont sont décrits les errances de recherches et les tâtonnements théoriques, les impasses également, et dont sont confrontées les intuitions les plus fortes. L'objectif est d'oucrir la philosophie à son usage en médecine, et de commencer à exhumer la pratique de la clinique comme fondement affectif Ce fondement affectif est exploré sous la forme du transfert dans le cadre de la relation clinique, telle que la psychanalyse en propose le modèle théorique.de la mystique et de l'invention.
Introduction dans l'europanalyse. Krisis 2. Transformer la phénoménologie de Husserl pour fonder la philosophie (Paris, Aubier, 1990)
Premier livre d'europanalyse intitulé tel, cet ouvrage marque également la concrétisation de la collaboration de Serge Valdinoci avec François LaruelleFrançois Laruelle est alors directeur de collection chez Aubier, qui accueille l'édition de ce premier ouvrage europanalytique..
Livre très court, très dense, très ramassé, il constitue une sortie hors de la philosophie. La conversion phénoménologique (ainsi que la décrit Eugen Fink à partir de Husserl) y est convoquée. Serge Valdinoci s'y penche sur ce qu'est la pensée Européenne, sur son fonctionnement en termes de pathos (il prolonge certaines analyses de Laruelle sur les philosophies de la Différence).
À partir de cette Crise européenne dégagée par Husserl (son inquiétude à la fin de son œuvre, lorsqu'il commence à élaborer le concept de "monde de vie"Edmond Husserl, La Crise des sciences européennes (1934-1937). voir Husserliana VI: Die Krisis der europäischen Wissenschaften und die transzentale Phänomenologie: Eine Einleitung in die phänomenologische Philosophie.), Serge Valdinoci envisage l'effondrement essentiel que constitue le réel comme invention, comme devenir dispersif pur, comme nuit refusée à l'être sur laquelle cependant tout apparaître s'appuie. C'est le premier livre où la terminologie spécifiquement europanalytique s'élabore.
La principale avancée est constituée par la description des processus d'apposition dont relève le saut inventif humain au moment de son jet.
Vers Une Méthode d'europanalyse (Paris, L'Harmattan, 1995)
Ce livre, considéré par la plupart des lecteurs comme le plus accessible aux étudiants de philosophie (à la condition de connaître quelques œuvres majeures), est celui du profond dialogue de Serge Valdinoci avec les écrits de Heidegger, de Henry, de Merleau-Ponty, de Husserl, de Hegel ou encore de Marion...
Il tente d'y mettre en place une nouvelle unité de mesure, un "masstab", reposant sur cette approche mystique du réel qu'il confirme comme essence de la démarche phénoménologique. À partir des concepts et découvertes des prédécesseurs qu'il tente de replacer dans un mouvement plus large de pensée, il dessine un domaine esquissé par les phénoménologies historiques : l' In, l' Endon, dont l'approche implique que soit substitué le terme de préséance au terme de présence husserlien tant décrié depuis Derrida et, avant lui, Levinas.
De plus il commence à décrire la structure interne de cette pensée inventive, son mode spécifique d'appréhension du réel en commençant de bâtir une esthésiologie (la mystique est alors envisagée comme l'endo-squelette de la civilisation, alors que le domaine culturel des savoirs ne saurait produire qu'un exosquelette, sclérosant toute invention). C'est à partir de cet ouvrage également que la description d'une pensée en zigzag émerge décisivement de ses travaux sur la base de données perceptives médicales (proprioception, nociception, intéroception, cénesthésie)
La traversée de l'immanence (Paris, Kimé, 1996)
Opus plus technique, la terminologie mise en place dans le livre précédent y entre en fonctionnement à plein régime. Cette traversée qui y est tentée repose sur le fait que la méthode de pensée en zigzag y est établie sur la base d'une pensée en craseCrase : n. f. . Emprunté du grec krasis, « mélange, alliage ». 1. PHON. GRECQ. Combinaison de la voyelle ou diphtongue finale d'un mot avec la voyelle ou diphtongue initiale du mot suivant. 2. Par anal. PHON. FRANÇAISE. Contraction de deux voyelles en hiatus interne. C'est par crase que les mots d'ancien français « eage », « baailler » sont devenus « âge », « bâiller ». 3. MÉD. Vieilli. Crase sanguine, constitution du sang et ensemble de ses propriétés relativement à l'hémostase et à la coagulation. On voit encore le mélange intime d'une pensée du sens (reformuler une linguistique qui ne soit pas articulation d'éléments atomiques du signifiant mais une sémantique vécue) et du corps.
Cette crase peut-être comprise comme une description renouvelée de luni-dualité non-philosophique à partir d'une pensée clinique.
De plus en plus appuyées aux sciences plutôt qu'à la philosophie agonisante au seuil de la Déconstruction (décrite comme l'auto-dévoration ou la maladie auto-immune de la pensée transcendantale moderne), la recherche de Serge Valdinoci amorce une méthode de pensée en-chaos, une méthode d'affrontement de l'inconnu, d'invention, qui tente de remédier au morcellement culturel de la pensée à partir de la question : "Comment inventent les sciences ?". Une sorte de thérapeutique civilisationnelle qui consonne fortement avec certains aperçus nietzschéens.
La Science première (Paris, L'Harmattan, 1997)
Maître livre de l'europanalyse, à la fois le plus vaste, le plus dense et le plus dynamique. Les champs culturels traversés y sont pléthore (du Yi-king à la Relativité, de Wittgenstein à Georg Cantor, de la mystique médiévale à la Non-philosophie, de la Gestaltpsychologie à Gödel…). C'est aussi le livre du souffle épique et probablement celui où la recherche s'avance le plus loin.
L'exigence d'immanence y est plus que jamais maintenue, en direction d'une théorie de la contemplation et de l'intuition. C'est un livre qui demande une lecture très lente, et s'appuie sur un travail de lexique énorme. Nietzsche s'y confirme comme un compagnon privilégié, le surhomme et l'éternel retour du même étant repensés, depuis une description de cet effondrement fondateur déjà convoqué mais désormais envisagé comme insurrection intime humaine (Erhebung).
La terminologie très germanisante repense la logique hégélienne pour lui substituer des processus sans médiation. Le travail sur le corps et la théorisation de l'inscription charnelle des impressions y est porté plus avant. Surtout, la méditation déploie plus précisément une pensée de l'écriture, du langage, du livre comme enveloppe de civilisation en gésine : Comment repenser le langage depuis l'''en-creux mystique?
Une idée d'encyclopédique y est soulevée selon le projet romantique de Novalis, fondée sur cette "outre-déchirure" que serait le sujet vivant. Mais avant tout, c'est à une pensée du sacré que s'amarre ce livre.