vignette|upright=1.3|Carte topographique du mont Granier. Le mont Granier est un sommet culminant à d'altitude dans les Alpes françaises, entre la commune de Chapareillan (département de l'Isère) et celle d'Entremont-le-Vieux (département de la Savoie), limitant au nord-est le massif de la Chartreuse. Il domine la vallée du Grésivaudan et la combe de Savoie de sa face est d'une part, et la cluse de Chambéry de sa face nord d'autre part.

Cette face nord est constituée d'une falaise de près de de hauteur, apparue dans la nuit du 24 au à la suite d'un gigantesque glissement de terrain ayant fait disparaître une partie de la montagne. C'est probablement le plus grand éboulement connu de l'histoire de l'Europe. Le nombre de victimes est estimé à près de , et cette catastrophe a donné naissance à l'une des plus grandes falaises calcaires de France avec d'à-pic.

Le mont Granier domine le col du Granier, qui relie la vallée des Entremonts à la cluse de Chambéry.

Toponymie Le toponyme Granier dérive de l'ancien français « granier, grenier » ou de « grange » (du latin )D'après .. Il s'agit du nom d'une commune de la petite région des Marches, où se trouvait un monastère mentionné au dans le Cartulaires de l'église cathédrale de Grenoble dits Cartulaires de Saint-Hugues., et qui fut détruite par l'éboulement de 1248. Le nom est ensuite passé à la montagne.

Sur une gravure de 1691 figure la mention « Mont Garnier » au lieu de « Granier », avec la représentation du fort de Mont-Mélian (qui a donné son nom à la commune de Montmélian) et de la montagne surplombant l'ancienne commune de Francin.

Géographie

Histoire Écroulement du 24 au 25 novembre 1248 Dans la nuit du 24 au , du mont Granier s'effondrent, ensevelissant et écrasant environ seize villages et tuant au moins un millier de personnes.. Des blocs calcaires de plusieurs centaines de mètres cubes furent transportés sur plus de . Commenté par les chroniqueurs de l'époque, c'est le plus gros glissement/effondrement rapporté dans les Alpes pour les deux derniers millénaires..

Causes de l'écroulement

Le Granier est une montagne calcaire. Il est karstique, c’est-à-dire qu'il possède un réseau de grottes et de galeries creusées par l'eau (qui dissout sur son passage jusqu'à de calcaire par litre d'eau de pluie). Il a ainsi été recensé 341 gouffres de 10 à de profondeur, correspondant à de galeries. Certaines sont de grandes dimensions. Le Granier est également entaillé par de nombreuses failles. Ces réseaux constituent le point de faiblesse de la montagne qui, combiné avec des pluies abondantes, conduisit à la catastrophe.

Les causes physiques exactes de l'écroulement font encore débat, bien que la thèse de Jean Goguel et Albert Pachoud, parue en 1972, semble gagner les faveurs des spécialistesJean Goguel et Albert Pachoud, « Géologie et dynamique de l'écroulement du mont Granier dans le massif de la Chartreuse, en novembre 1248 », Bulletin BRGM, , 1972, .. Une partie de la corniche, calcaire, cède, et tombe sur un terrain composé de strates de marnes valanginiennes, gorgées d'eau des pluies abondantes de l'automne. Cette chute déclenche un glissement du terrain marneux. Le frottement des strates l'une contre l'autre, pendant ce glissement, crée une élévation de la température qui provoque la vaporisation de l'eau présente dans les interstices. Cette vaporisation de l'eau accélère le glissement et engendre des coulées de boue. Celles-ci entraînent dans leur chute non seulement les fragments de la corniche, mais également tout un pan de la montagne, qui vient de perdre ainsi une partie de la base sur laquelle elle était posée. La largeur de la falaise ainsi créée est de 700 à , et sa hauteur d'environ .

Plusieurs légendes circulent sur les raisons de l'événement. L'une d'elles indique qu'il s'agit d'une punition divine infligée à Jacques Bonivard, qui aurait chassé les moines du prieuré de Saint-Benoit, à Granier, et s'était installé chez eux le jour même de la catastrophe Jean-Marie Jeudy, Les sentiers autour de Chambéry, Syndicat d'initiative de Chambéry, 1985.. L'historien Stéphane Gal (2018) quant à lui relate le récit du franciscain Jacques Fodéré (1619) qui aurait cherché à donner un contexte politique à la légende en désignant ce même Jacques Bonivard, courtisan à la cour de Savoie, qu'il accuse d'avoir intrigué pour que Thomas s'allie au pape contre l'empereur et qu'il aurait reçu en récompense le prieuré de Saint-André en commende.. Une autre version indique que sa réussite rapide au sein de la cour de Savoie, ainsi que sa prétendue « cupidité », auraient provoqué et donc l'écroulement.. Ces moines s'étaient réfugiés dans le sanctuaire de Notre-Dame de Myans.

Dommages et destructions thumb|Le Granier vu du lac de Saint-André.

Au pied de la montagne se trouvait la ville de Saint-André, siège du décanat de Savoie. Les comptes d'une dîme ecclésiastique pour 1011 indiquent une population de .

Le nombre de victimes a souvent été estimé à plus ou moins , notamment dans les textes médiévaux. Amédée Guillomin, dans un article, « Les Abîmes de Myans » paru dans la Revue de géographie alpine en 1937, interroge les différents documents relatifs à la catastrophe et démontre que des estimations basses d'une population de sur le territoire, impliquerait une densité de plus . En 1937, la densité locale de la cluse chambérienne, sans la ville, étant estimée à Amédée Guillomin, « Les Abîmes de Myans (Savoie) » (), paru dans Revue de géographie alpine, volume 25, ., il estime que le nombre de victimes envisagées peut être tout au plus de . On retrouve cette estimation dans des ouvrages plus récents, p.30-31..

Cinq paroisses ont été entièrement détruites par ensevelissement.A. Guillomin, « Les Abîmes de Myans (Savoie) », Revue de géographie alpine, tome 25, , 1937. . : Cognin, Vourey, Saint-André, Granier, Saint-Pérange (également appelé Saint-Péran). Deux autres paroisses ont été partiellement détruites (Myans et Les Murs).

Le mont Granier, qui s'appelait auparavant le mont Apremont, a été rebaptisé à la suite de cette catastrophe avec le nom d'un des villages engloutis. Réciproquement, le village d'Apremont, construit sur les éboulis, a pris l'ancien nom de la montagne..

Formation des abymes de Myans vignette|Paysage caractéristique des Abymes, avec un relief très vallonné (commune d'Apremont). thumb|La Pierre Hachée à du Granier.

Le volume des éboulis est estimé à 500 millions de m³, les roches de la corniche ayant déclenché l'éboulement ne composant que 1 % du total.

Les éboulis ont suivi la pente naturelle vers le nord-est et ont été stoppés par les moraines des Marches, de Murs et de Seloge (soit un peu plus loin que le tracé de l'autoroute actuelle). Les chercheurs du laboratoire de géologie de l'Université de Savoie ont calculé un déficit de terrain de sous le col du Granier, et une accumulation sur certaines zones de plus de d'éboulis.

La zone d'épandage s'étend sur environ , avec une longueur et une largeur maximales de respectivement et . Ainsi, la Pierre Hachée, rocher de plus d'un millier de mètres cubes situé à Myans, a roulé sur . Cette zone, appelée les abymes de Myans en raison de la forme bosselée qu'a pris le terrain, est utilisée depuis le début du pour la culture des vignes : Apremont (AOC) et Abymes (AOC). Des dépressions sont apparues, dont certaines ont fait naître de nouveaux lacs, tel le lac de Saint-André, proche de l'emplacement occupé par le village enseveli du même nom, ou le lac Noir.

Récits et légendes Récits Même sans témoin visuel connu, il y eut plusieurs textes relatifs à cette catastrophe, rédigés entre 1250 et 1283. À savoir : Annales Ordinis Carthusiensis ab initio ad annum 1283Passage cité intégralement dans Notre-Dame de Myans (Diocèse de Chambery), Chez Puthod, 1856 pp. 109-110 - ouvrage publié sans nom d'auteur. du moine bénédictin anglais Matthieu Paris, dans La grande chronique, Histoire des Anglais, Abrégé des chroniques, Les fleurs des histoires, du moine dominicain français Étienne de Bourbon, dans le Traité des diverses matières à prêcher, du moine franciscain Fra Salimbene, de son vrai nom Ognibene, dans Chronique, du moine dominicain Martin d'Opava, dit « le Polonais », dans Chronique des souverains pontifes et des empereurs, de la congrégation de moines dominicains « Les Frères Prêcheurs », dans Les Annales d'Erfurt des Frères Prêcheurs, du prieur dominicain français Géraud de Frachet, dans Chronique universelle.

Les textes complets, en versions originale (latin) et traduite, sont présentés et commentés dans le livre de Jacques Berlioz.

Même si Matthieu Paris identifie des causes physiques possibles (tremblement de terre, tempête concomitante sur les côtes anglaises), il considère qu'il s'agit d'une punition divine et rejette la faute sur les Savoyards, qu'il accuse de trois péchés : ce sont des usuriers hypocrites, ils pratiquent la simonie et ils abusent les voyageurs de passage.. Son jugement est sans doute influencé par la haine qu'il porte aux Savoyards, à la suite des épousailles en 1236 du roi avec Éléonore de Provence, petite-fille du comte de Savoie , dont l'entourage savoyard prend trop d'importance, selon lui, dans les affaires du royaume d'Angleterre. D'autres contemporains ont pu considérer qu'il s'agissait d'une punition divine voyant l'alliance du comte de Savoie avec l'empereur contre le pape..

Étienne de Bourbon considère lui aussi qu'il s'agit d'une punition divine, mais sur la faute d'un seul homme : Jacques Benevais (ou Bonivard). Conseiller du comte de Savoie Amédée IV, il intrigua auprès du pape Innocent IV pour obtenir la jouissance d'un prieuré sous la promesse de détourner son maître de l'empereur et le ramener sous l'influence papale. L'éboulement eut lieu la nuit même du jour où il expulsa sans ménagement les moines du prieuré.

Fra Salimbene y voit plutôt l'accomplissement de la parole divine et fait référence au livre de Job : « Hélas ! Comme une montagne finit par s'écrouler, le rocher par changer de place, l'eau par user les pierres, l'averse par emporter les terres, ainsi, l'espoir de l'homme, tu l'anéantis » (Job, 14, 18-19). Ainsi que « Il déplace les montagnes à leur insu, et les renverse dans sa colère » (Job, 9, 5).

Légende de Notre-Dame de Myans thumb|upright|Sanctuaire de Myans. Chacun de ces récits eut une diffusion plus ou moins importante. Celle d'Étienne de Bourbon eut un retentissement local important et fut la base d'une légende apparue probablement au et dont plusieurs variantes furent créées les siècles suivants.

La légende est la suivante : « Les moines expulsés du prieuré se réfugièrent dans l'église Notre-Dame de Myans, et prièrent la Vierge, qui arrêta les diables et leur œuvre destructrice au pied de l'édifice religieux. » Cette légende transforme une punition divine en lutte du Bien contre le Mal, plus en rapport avec le mode de pensée de l'époque.

Le point de départ de cette légende semble être tiré d'une copie du récit d'Étienne de Bourbon appartenant à Pierre de Tarentaise, à laquelle un épilogue rajouté fait référence pour la première fois. Par la suite, cette légende se retrouve dans le Récit du placard de Myans ; dans le texte du pèlerin Greffin Affagart, en 1533, revenant de Terre sainte ; dans les textes du Père Picquet en 1610 et du Père Jacques Fodéré en 1619 ; dans le spicilegium de Dom Luc d'Achery rapportant une chronique de Nicolas de Treveth ; du Père Gonon dans le Cronicon S. Deiparae Virginis en 1637 ; du Père Ménestrier en 1696.

Écroulements et éboulements depuis 2016 Écroulement du 9 janvier 2016 thumb|Flanc occidental de la montagne touché par l’éboulement de janvier 2016.