La frontière entre le Cambodge et le Vietnam a fréquemment fait l'objet de contentieux territoriaux depuis le , date du début du déclin de l’empire khmer, conjugué à l’émergence du Đại Việt en tant que puissance locale.

Plus que deux pays, elle délimite deux mondes, celui communément appelé de et représenté ici par le Cambodge theravādin, et du Viêt Nam confucianiste.

Historique

La marche vers le sud du Viêt Nam (jusqu’en 1859) vignette|gauche|alt= Thanh Hóa fait déjà partie du Đại Việt, Đà Nẵng et Phan Rang du Champā, Hô Chi Minh-Ville de l’Empire Khmer|Le sud-est de l'Asie vers 1100 avec les aires de contrôle approximatives du Đại Việt (Vietnam), du royaume de Champa et de l'empire khmer. La configuration actuelle du Viêt Nam prend forme à partir du à la suite du conflit entre les dynasties des Trinh et des Nguyễn qui impose à ces derniers d’étendre leur territoire par une (Nam tiến) qui débouchera sur l’annexion du royaume de Champa. À partir de la première moitié du , l’expansion continue et se fait au détriment cette fois du Kampuchéa Krom (plus tard appelé Cochinchine, et correspondant au Sud du Viêt Nam actuel), jusque-là terre khmère, où s'installent dès 1622 des colons Viêt.

Cette progression, stimulée par une forte pression démographique, se fit à marche forcée et, d’après Nayan Chanda, un chercheur et journaliste indien, . vignette|alt=La progression débute en 1069 par l’annexion de Quảng Bình et se termine en 1834 par la partie orientale de l’actuel Cambodge, jusqu’au lac Tonlé Sap|La progression vietnamienne vers le sud. L’occupation démarre de manière douce, par l’installation de colons dans les zones inhabitées, puis, au fur et à mesure que les faiblesses de l’empire khmer se font plus criantes, la présence se fait de moins en moins discrète. Des interventions militaires, faites souvent à la demande de factions cambodgiennes, pour régler des crises dynastiques ou pour lutter contre des incursions siamoises, renforcèrent la présence annamite. En 1691, par exemple, à la faveur de troubles pour la succession du roi Ang Nan, l’intervention se clôt par l’annexion pure et simple des provinces de Già Dinh, Prey Nokor, Bà Rịa et Đồng Nai. En 1732, c’est au tour de Vĩnh Long et Mỹ Tho d’être rattachées. À la fin du , la révolte des Tây Sơn provoque un nouvel afflux de réfugiés qui fuient la guerre et s’installent dans le delta du Mékong où ils resteront une fois la crise passée. Les choses évoluent à partir de 1834 et les mesures d’assimilation forcée de l’empereur Minh Mạng qui déporte la famille royale et fait du Cambodge la , administrée par des fonctionnaires venus de Hué. Des troubles éclatent et les Cambodgiens demandent l’aide du Siam pour se débarrasser de la tutelle annamite. Mais les troupes de Bangkok se comportent elles aussi en pays conquis et la cour d’Oudong doit rappeler l’Annam à la rescousse. La situation débouchera en décembre 1845 sur un accord par lequel les Siamois et les Annamites conviennent d’administrer conjointement le Cambodge. Un tel accord ne pouvait que favoriser la poursuite de la colonisation du sud de l’actuel Viêt NamMichel Blanchard, Vietnam-Cambodge : Une frontière contestée, chap. III (), p. 33–43.

Même si par ce traité le roi Ang Duong avait dû accepter la cession du delta du Mékong, à l’arrivée des Français, en 1859, les territoires n’étaient pas clairement délimités ; au nord, ils étaient séparés par des zones peuplées de minorités ethniques dont certaines payaient tribut à l’empereur d’Annam, d’autres au roi du Cambodge tout en cohabitant dans les mêmes régions ; au sud, les deux communautés partageaient là aussi le même territoire où les zones de peuplement Viêts reconnaissant l’autorité de Hué alternaient avec celles où résidaient les Khmers qui continuaient à payer tribut au souverain d’Oudong. Toutefois, contrairement au Nord, les deux habitats étaient isolés l’un de l’autre et les relations entre Khmers et Viêts semblent avoir été rares. En décidant de fixer des limites clairement définies entre les deux territoires, les Français avalisaient les annexions opérées les siècles précédents, mais que malgré le traité de 1845 – signé sous la contrainte - les Cambodgiens n’avaient jamais reconnues et auront du mal à reconnaître dans le futurMichel Blanchard, Vietnam-Cambodge : Une frontière contestée, chap. III (), p. 43–44.

L’Indochine française (1859-1954) vignette|gauche|alt=L’Annam commence à Thanh Hóa au nord et se termine à Bình Phước au sud|Carte de l'Indochine française. L’établissement de l’Indochine française, outre la modification des statuts juridiques des entités territoriales entraîne néanmoins un relatif arrêt de la progression annamite, même si à ses débuts l’administration coloniale procède à des , la plupart au détriment du royaume khmer. Au sud, la frontière grossièrement définie vers 1870 est affinée au fil des années, mais là aussi généralement en défaveur du Cambodge. Ce fut d’abord un territoire situé entre Prey Veng et Tây Ninh, presque exclusivement peuplé de Khmers qui fut rattaché à la Cochinchine avant, en 1893, que les cantons de Lộc Ninh et Phước Lê soient à leur tour mis sous le contrôle des autorités de Hanoï, désireuses d’étendre les plantations de la colonie. Plus an nord, lorsque le Siam se voit contraint en 1904 de restituer la province de Stoeng Treng, sa partie orientale est rattachée à l’Annam et devient la province de Đắk Lắk. Le , c’est par contre une petite zone Jaraï à l’est de Lumphat qui est incorporé au Cambodge. La frontière ne fut définitivement fixée qu’en 1914 et ne faisait que confirmer les annexions successives opérées par l’administration coloniale, même si exception à la règle, le district de Cai Cay, dans l'actuelle province de Svay Rieng est rétrocédé au Cambodge. Après l’arrêté de 1914, l’irrédentisme khmer sera mis en sommeil jusqu’à la seconde Guerre mondiale et il semble que les troubles anticolonialistes qui secoueront le Cambodge se concentreront sur les questions fiscales et n’aborderont pas celle des frontières.

Au début des années 1940, avec l’affaiblissement de la France, les attentes cambodgiennes refont surface. C’est d’abord Norodom Sihanouk qui profite du coup de force japonais du pour demander aux autorités nippones de rediscuter la question des frontières, mais la requête reste lettre morte. Peu après, quand les Français reviennent et veulent faire de leurs possessions indochinoises des États associés - aux pouvoirs limités - au sein d’une qu’ils viennent de créer, le Cambodge réaffirme ses prétentions. Alors qu’il semble plus que probable que la Cochinchine va être attribuée au Viet Nam, Sihanouk, conseillé par Son Ngoc Thanh, l’ancien Premier ministre du gouvernement mis en place par les Japonais et originaire du delta du Mékong, affirme que si le Cambodge avait cédé ce territoire à la France en échange de sa protection, l’accord ne concernait pas l’Annam et son successeur vietnamien. Les Français répondaient que la Cochinchine ne leur avait pas été cédée par les souverains d’Oudong mais en 1862 et 1874 par l’empereur de l’Annam et que le Cambodge n’avait formulé aucune réserve sur des frontières lors du traité de protectorat de 1863Michel Blanchard, Vietnam-Cambodge : Une frontière contestée, chap. III (), p. 50–51.

Le royaume khmer de son côté ne pouvait s’appuyer que sur une lettre d’Ang Duong à l’empereur Napoléon III de 1856 dans laquelle le premier nommé dénonçait l’annexion de certaines provinces et par une promesse de rétrocession que l’amiral de La Grandière, alors gouverneur de la Cochinchine, aurait faite en 1864 au roi Norodom . Malgré ces protestations, le territoire sera rattaché au nouvel État du Viêt Nam par une loi du 4 juin 1949.. Marie Alexandrine Martin fait à ce propos remarquer que la demande cambodgienne arrivait alors que la France avait déjà décidé de créer un État fort dirigé par Bảo Đại et destiné à contrebalancer l’influence communiste dans le Nord. Un tel État, qui aurait dû composer avec l’ascendance du Việt Minh sur le Tonkin et le nord de l’ancien protectorat de l’Annam, pour avoir un semblant de crédibilité, se devait d’inclure la Cochinchine, une région qu’Hô Chi Minh réclamait en vain depuis longtemps. Une clause de la loi de 1949 (l’article 3) prévoyait bien que le rattachement serait nul et non avenu si le statut du territoire (État associé au sein de l’Union française) venait à changer mais rien ne permet d’affirmer qu’il s’agissait d’une prise en compte des réserves cambodgiennes ou d’une manière de se prémunir contre des tractations entre Vietnamiens visant à écarter Bảo Đại et à offrir la Cochinchine à Hô Chi Minh.

Les indépendances et la deuxième guerre d’Indochine (1954-1975) vignette|alt=La république du Viêt Nam inclut Hué au nord ; République démocratique du Viêt Nam n’a aucune frontière avec le Cambodge|La République du Viêt Nam issue des Accords de Genève, en 1954. La question est à nouveau formulée lors des accords de Genève, en 1954, mais ne rencontrera pas plus d’écho auprès des autres intervenants soucieux de ne pas laisser les tractations s’éterniser. Peu après, les incidents se développent sur l’ensemble du tracé, d’abord le fait d’opposants au régime de Diệm qui se réfugient au Cambodge où ils sont poursuivis par les troupes sud-vietnamiennes. L’affaire est portée devant la Commission Internationale de Contrôle instituée à Genève pour veiller au respect des accords, mais celle-ci ne peut que constater le problème. Dans le même temps, Sihanouk se rend le à Saïgon où il propose de renoncer aux droits du Cambodge sur le delta du Mékong en échange d’une reconnaissance de la frontière, mais les exigences de Ngô Đình Diệm font capoter les pourparlersMichel Blanchard, Vietnam-Cambodge : Une frontière contestée, chap. III (), p. 52–55.

Les positions cambodgiennes sont alors marquées par une certaine ambiguïté. Ainsi, le royaume signe la déclaration finale de la conférence du mouvement des non-alignés du Caire, début , par laquelle il s’engage notamment à , le représentant cambodgien ajoutant : . Mais dès , dans une lettre à l’ambassadeur de France à Phnom Penh, le ministre cambodgien des Affaires étrangères revient aux thèses irrédentistes de Sarin Chhak et annonce que Michel Blanchard, Vietnam-Cambodge : Une frontière contestée, chap. IX (), p. 124.