Ubik (titre original Ubik) est un roman de Philip K. Dick, écrit en 1966, publié aux États-Unis en 1969 et en France en 1970 avec une traduction originale d'Alain Dorémieux.
Œuvre classique de la littérature de science-fiction, en 2005 le magazine Time le classait parmi les romans écrits en anglais depuis 1923 ; le critique Lev Grossman a commenté ce livre comme une
Résumé En 1992, l'humanité a colonisé la Lune et les pouvoirs psychiques sont courants. Le protagoniste, Joe Chip, est un technicien endetté travaillant pour Runciter Associates, une « organisation de prudence » employant des « inertiels » (inertials) pour faire respecter la confidentialité des clients.
La société est dirigée par Glen Runciter, aidé par son épouse décédée Ella qui est maintenue dans un état de « demi-vie », une forme de suspension cryonique qui permet à une personne décédée de posséder une conscience et une capacité limitée de communiquer. En la consultant, Runciter découvre que la conscience d'Ella est envahie par une autre demi-vie dénommée Jory Miller.
Quand le magnat des affaires Stanton Mick embauche Runciter Associates pour sécuriser ses installations lunaires contre une prétendue intrusion psychique, Runciter rassemble une équipe de onze de ses meilleures inertiels, y compris la récente embauche Pat Conley, une fille mystérieuse ayant la capacité psychique unique d'annuler les événements en changeant le passé. Runciter et Chip voyagent avec le groupe jusqu’à la base lunaire de Stanton Mick, où ils découvrent que la mission est un piège, vraisemblablement commis par le principal adversaire de la société, Ray Hollis, qui dirige une organisation de médiums. Un attentat à la bombe tue apparemment Runciter sans nuire considérablement aux autres. L'équipe se précipite sur Terre pour le placer en demi-vie, mais ils n'arrivent pas à établir de contact avec lui et son corps est finalement enterré.
Dès le moment de l'explosion, le groupe commence à vivre des changements dans la réalité. De nombreux objets avec lesquels ils entrent en contact sont beaucoup plus anciens qu'ils ne devraient l'être, certains étant des types plus anciens du même objet. Ils découvrent progressivement qu'ils voyagent dans le passé, pour finalement être ancrés à l'année 1939. Dans le même temps, ils se retrouvent entourés de « manifestations » de Runciter ; par exemple, son visage apparaît sur l'argent qu'ils ont sur eux.
Au fur et à mesure que le roman avance, les membres du groupe commencent à se sentir un à un fatigués et ont froid, puis soudain ils se ratatinent et meurent. Joe Chip tente de donner un sens à ce qui leur arrive et découvre deux messages contradictoires de Runciter, l'un déclarant qu'il est vivant et qu'eux sont morts, et un autre message qui aurait été enregistré par lui de son vivant. Ce dernier message annonce l'« Ubik », un produit acheté en magasin qui peut être utilisé pour inverser temporairement la détérioration de leur état et qui apparaît souvent sous la forme d'une bombe aérosol. Chip en déduit qu'ils sont peut-être tous morts dans l'explosion et qu'ils sont maintenant liés ensemble dans la demi-vie. Chip essaie de mettre la main sur de l'Ubik, sans succès.
Après avoir reçu un autre message, Joe Chip accuse Pat Conley de travailler pour Hollis et d'être la cause de la détérioration du groupe grâce à ses capacités ; tandis que lui-même se dessèche, elle le lui confirme. Alors qu'elle le laisse mourir, Joe Chip est sauvé par Runciter qui lui pulvérise de l'Ubik, lui confirmant que son groupe est en effet en demi-vie et que lui-même est vivant et essaie de les aider, bien qu'il ne sache pas d'où provient l'Ubik.
Alors que Runciter disparaît, Jory Miller se révèle à Chip, lui disant que c'est lui, et non Pat Conley, qui a maintenant tué tout le groupe en « consommant » les demi-vies des autres membres pour subvenir à ses besoins, et que la réalité qu'ils vivent est créée et maintenue par lui, à l’exception du retournement en 1939. Cependant, Chip, temporairement protégé de la consomption grâce à l'Ubik, quitte Jory. Alors qu'il recommence à se détériorer de nouveau, il rencontre Ella qui le sauve en lui accordant un approvisionnement permanent d'Ubik, et lui ordonne de rester en demi-vie pour aider Runciter après qu'elle a été réincarnée. Il est alors affirmé que c'est elle qui a conçu Ubik et plusieurs autres demi-vies, comme défense contre Jory.
Chaque chapitre du roman est introduit par une publicité commerciale d'Ubik, à chaque fois montré comme un produit différent servant une utilisation spécifique (en latin, signifie « partout »). Le dernier chapitre est introduit par Ubik lui-même, affirmant qu'il a créé et dirigé l'univers et que son vrai nom est inconnu et tacite. Dans ce court chapitre, Runciter, qui est dans le monde « vivant », pleurant la perte de ses meilleurs employés, se retrouve lui-même avec des pièces de monnaie montrant le visage de Joe Chip, et estime alors que ce n'est « que le début ».
Personnages Joe Chip : le héros du roman, un employé de la société Runciter Associates. Glen Runciter : le président directeur-général de Runciter Associates. Ella Runciter : l'épouse de Glen Runciter. Jory Miller Stanton Mick Pat Conley Ray Hollis
Contexte
Situation sociale et politique La société future (de 1992) que décrit Dick (en 1966 ou 1969Il est admis que ce roman paru en 1969 a été écrit en 1966. Voir la bibliographie de Dick sur le Wikipédia anglais. Rappelons que c'est en 1965 que Dich avait fait la connaissance de l'évêque dissident épiscopalien Pike qui allait l'initier à la gnose.) est celle d’un monde complètement capitaliste : les vrais dirigeants ne sont pas les chefs d’État, qui se distinguent par leur absence, mais les chefs d’entreprises tentaculaires quasi monopolistiques. Le roman suit certains de ces derniers : Stanton Mick, magnat, cherche à lever des capitaux gigantesques pour mettre au point un moyen de transport interplanétaire complètement nouveau, permettant l’émigration vers Mars : ainsi Israël pourra émigrer sur les déserts de Mars pour les fertiliser ; Ray Hollis entretient une société de « psis », mutants permettant, contre rémunération, d’espionner des concurrents grâce à leurs « talents psioniques » (télépathes, précognitifs, etc.) ; Glen Runciter emploie des « anti-psis » dont le « contre-talent » annule celui des psis. Runciter et Hollis se livrent donc une guerre tacite aussi bien au niveau médiatique que sur le terrain.
Capitalisme Allégeance au capitalisme : Si Runciter et ses meilleurs agents « psis » se rendent sur la Lune au mépris de tous leurs principes affichés, c’est parce qu’on les attire avec un appât incontournable : « un gros contrat ». Quand Joe Chip, personnage principal ayant des difficultés à ordonner correctement son portefeuille, est susceptible de devenir le successeur de Runciter à la tête de l’entreprise, il réalise qu’il n'en est pas capable, ne pouvant gérer son argent ou payer ses impôts à la date fixée.
Résilience au capitalisme : Le capitalisme est mis systématiquement en scène par le biais d’actes quotidiens : l'argent domine une société où tout est payant. Dans un appartement (un « conapt »), le contrat de location prévoit qu’il faut payer chaque fois qu’on veut ouvrir une porte, le réfrigérateur, faire du café ou prendre une douche. Dans cette société, avoir les poches pleines de pièces de monnaie est la norme. Cette vie pourrait être « kafkaïenne » (et elle l’est en partie : au moment d’acheter la poudre magique Ubik, Joe Chip n’a pas les quarante dollars nécessaires). Mais Dick aborde plutôt ce thème sous l’angle de la comédie satirique : ses héros savent se débrouiller dans ce monde qui serait invivable pour nous. Ses héros sont « résilients », ainsi le raisonneur Joe Chip n’a jamais de pièces de dix cents pour mettre dans le monnayeur de la porte, mais : « Joe sortit un couteau en acier inoxydable […] et entreprit systématiquement de démonter le verrou de sa porte insatiable. . », par la suite Joe se débrouille pour faire payer ses visiteurs. Quand le temps « régressera » et qu’un employé de 1939 refusera une pièce datée de 1940, c’est calmement que Joe cherchera et trouvera dans ses poches une pièce de 1938.
La vie et la mort Le thème de la mort, récurrent chez Dick (voir le roman Substance Mort), est montré dès le début du roman par la démarche de Glen Runciter, alors aux prises avec un grave problème de gestion de sa société : il va consulter sa « défunte femme », alors en « semi-vie », pour lui demander des conseils sur la façon de réagir. Sa femme, Ella, est morte à vingt ans, il ne lui reste plus que quelques instants de semi-vie utilisable. Runciter, déjà âgé, ne va la voir que tous les deux ans pour un court éveil. Ella est enfermée dans son cercueil de verre glacé et elle parle à l’aide d’un système micro-haut-parleur qui amplifie sa très faible voix de semi-vivante. Elle donne des conseils pragmatiques.
Vampirisme psychique : quand, du haut-parleur, sort la voix d’un adolescent, Jory, qui interroge Runciter sur les expéditions galactiques en cours, celui-ci a une première réaction capitaliste : . . Runciter répond : Le personnage de Runciter ; grand patron passant de l’idéologie capitaliste à un questionnement métaphysique. La fin du roman donnant l’impression qu’en parallèle aux guerres que se livrent dans le monde réel des grands prédateurs capitalistes, se trouve en arrière-plan dans un univers parallèle métaphysique une guerre manichéenne bien plus acharnée que Dick ne suggère que par des allusions. Dick synthétisant des thèmes tels que politique, religion, métaphysique ou onirisme à travers son œuvre.
Le point de vue du romancier : des héros subalternes schizophréniques Dick ne développe de figure importante que par le personnage de Runciter. Ce dernier n'intervient dans l'intrigue que lorsqu'un problème se présente. Ce qui affaiblit sa position hiérarchique. Le récit est principalement construit autour du groupe de personnages agissant pour Runciter ou en lien avec son entreprise. Le roman se structure autour de dialogues de ces personnages et de leurs réflexions.
L’« anti-héros » principal est Joe Chip, employé de la société de Runciter. Technicien compétent dans la mesure du talent des « anti-psis », il bénéficie d'un bon salaire mais peine à gérer ses comptes. Buvant trop, il fait alors des dépenses inconsidérées et se retrouve invariablement les poches vides en toute situation. Son appartement est un taudis. Pat, la très jeune et belle femme aux cheveux noirsLe thème de La Fille aux cheveux noirs est si prégnant chez Dick, que l’on a donné ce titre à sa correspondance avec des jeunes femmes, Folio SF, 2004, traduction de Gilles Goullet, préface de Norman Spinrad. C’est un indice sur le fait que Dick met certainement beaucoup de sa vie privée dans les rapports de Joe Chip avec les personnages féminins. qu’on conduit chez lui pour qu’il effectue des mesures sur son « anti-talent » : Les dialogues entre ces personnages sont rapides et percutants. Par la suite, Dick nous emmène dans différentes « branches temporelles » : dans l’une, Joe Chip est le célibataire raté que le roman nous présente d’abord ; dans une autre branche, il a épousé Pat, qui a mis de l’ordre dans sa vie.
Vie privée, vie publique : Dick mêle perpétuellement la vie privée de ses héros et leur vie professionnelle. Cela fait basculer le récit d’un plan à un autre, et les « univers parallèles » interfèrent les uns avec les autres : Joe Chip est-il, ou non, marié avec Pat ? Cette idée le perturbe : imaginer qu’une femme, très séduisante certes, mais autoritaire, peut changer sa vie, quel drame ! En période de crise, les « deux femmes » de la société, Pat et Wendy, toutes deux séduisantes et dotées de talents puissants, prennent le temps de se disputer pour savoir qui épousera Joe Chip.
Discontinuité et univers parallèles : le retournement, principe romanesque