Lucien Paul Victor Febvre, né le à Nancy (Meurthe-et-Moselle) et mort le à Saint-Amour (Jura), est un historien français.

Professeur au Collège de France où il tient la chaire de 1933 à 1949, il est le cofondateur avec Marc Bloch de l'École des Annales et le fondateur de la VI section de l'École pratique des hautes études, dédiée aux , en 1947.

Carrière et postérité

Lucien Febvre intègre l'École normale supérieure en 1899, dans la section des lettres, et passe l'agrégation d'histoire en 1902. Il soutient ensuite une thèse intitulée en 1911Philippe II et la Franche-Comté - Étude d'histoire politique, religieuse et sociale par Lucien Febvre (1912), texte intégral de la thèse de doctorat sur Les Classiques des sciences sociales. Dans ce travail, il insiste sur les interactions entre l'économie et la société ainsi qu'avec les représentations mentales, ce qui constitue une manière nouvelle d'aborder l'histoire à une époque où cette discipline est dominée par l'École méthodique et la Revue historique.

Lucien Febvre est nommé professeur à l'Université de Strasbourg en 1919. En 1933, il devient professeur au Collège de FranceDictionnaire des intellectuels français, Jacques Julliard, Michel Winock, Ed. Seuil , qui est situé en marge de l'université et qui est davantage tourné vers la recherche et les innovations scientifiques. Il épouse durant l'été 1921 Suzanne Dognon, de dix-neuf ans sa cadette.. Elle-même historienne et géographe, formée à l’École normale supérieure des jeunes filles de Sèvres, elle abandonne sa thèse après son mariage afin de se consacrer à sa vie de famille.

Lucien Febvre est d'abord l'homme d'une génération, il a vingt ans en 1898, l'année où parait le manuel fondamental de l'histoire méthodique : l'Introduction aux études historiques de Langlois et Seignobos. L'école méthodique est alors le courant dominant de l'historiographie française pendant la jeunesse de Febvre. Cette école se caractérise par la place centrale du document dans le travail d'historien et la recherche de l'objectivité, ce qui conduit les méthodiques à privilégier les faits.

Lucien Febvre contribue régulièrement à la Revue de synthèse historique, créée en 1900 par le philosophe Henri Berr. Cette revue cherche à combiner les apports des nouvelles sciences sociales comme la sociologie durkheimienne à l'enseignement de l'histoire.

Lucien Febvre entretient une correspondance fournie avec ce philosophe, ainsi qu'avec son jeune collègue (qui a huit ans de moins que lui), Marc Bloch. Il accompagne Henri Berr dans la création d'une collection de livres d'histoire universelle, L'Évolution de l'humanité. Lucien Febvre rédige huit livres pour cette collection.

S'éloignant d'Henri Berr, avec qui il a des désaccords, Lucien Febvre fonde en 1929 avec Marc Bloch les Annales d'histoire économique et sociale , devenues par la suite les Annales, Économies-Sociétés-Civilisations. Les Annales poursuivent la méthodologie de la Revue de synthèse historique, en se concentrant sur les apports de l'histoire économique et sociale, la sociologie et l'anthropologie à l'étude de l'histoire.

La création de cette revue s'est faite dans une période où l'école méthodique perd de son éclat. La population des professeurs à l'Université était vieillissante, ce qui était peu favorable à l'innovation. C'est dans ce contexte que Lucien Febvre lance cette revue, qui s'imposera rapidement au sein de l'historiographie française comme un lieu majeur de discussion d'idées nouvelles.

Il participe en 1930 au troisième cours universitaire de Davos, avec de nombreux autres intellectuels français et allemands. Il fut membre du Comité d'honneur du Centre culturel international de Royaumont. Cofondateur des Annales avec Marc Bloch, frappé par le statut des juifs d’, Febvre à la différence de Bloch manifestait des tendances « pro-européennes » en 1940-41 et sollicita de l’occupant de faire reparaître « les Annales » en zone occupée alors que Bloch s’y opposait. L’autorisation de reparaître sous un autre titre fut accordée, Bloch publiant sous un pseudonyme., et Febvre reçut même en 1942 le soutien du ministre collaborationniste Abel Bonnard. Cet épisode est beaucoup moins évoqué que la tentative de reparution de L’Humanité de 1940 menée par Tréand et Catela, alors que Febvre poussa jusqu’au bout l’envie de survie de sa revue.

À sa mort, Lucien Febvre avait à son actif une œuvre personnelle considérable. Beaucoup de ses ouvrages ont marqué sa génération, que ce soit sa thèse sur Philippe II et la Franche-Comté, mais aussi ses grands livres sur le , et notamment Le Problème de l’incroyance au : la religion de Rabelais (1942), qui est considéré par certains historiens comme son chef-d'œuvre, on peut encore citer Un Destin, Martin Luther (1928). Et puis il y a aussi les Combats pour l'histoire (1953), Pour une histoire à part entière (1962)…

L’héritage de Lucien Febvre s’est joué à la fois autour de son œuvre personnelle (donc de ses nombreux ouvrages) mais aussi autour de ses actions en tant qu'historien. Outre son engagement dans la création des Annales, il y a aussi son implication dans l’Encyclopédie française, projet lancé en 1933 par Anatole de Monzie et qui l'occupe une trentaine d'années<ref>Racine Nicole. Lucien Febvre et l'encyclopédie française, in Vingtième Siècle, revue d'histoire, n°57, janvier-mars 1998. p. 132-133. DOI : 10.3406/xxs.1998.3718</ref>. Élu en 1943 directeur d'études à la V section (sciences religieuses) de l'École pratique des hautes études (chaire Histoire de la Réforme et du protestantisme), il y a créé la VI section (sciences économiques et sociales) en 1947, à l'origine de l'EHESS, une institution au rayonnement international. De plus, on peut dire que la postérité de Lucien Febvre comme l'a souligné Bertrand Muller, un spécialiste de Febvre. Elle est en effet indissociable de celle de Marc Bloch et des Annales et donc du renouveau historiographique qui va avec. Donc la question de sa postérité est aussi tout une affaire d’héritage intellectuel et scientifique, d’autant plus que les Annales d'aujourd'hui cherchent à démontrer leur fidélité au projet fondateur.

Febvre et sa conception de l'histoire Febvre voulait de son vivant rénover le métier d'historien. Pour y parvenir, il fallait tout d'abord selon lui se détacher de l'histoire de la génération précédente (de l'école méthodique), car, d'après lui, . Il a en effet rejeté le déterminisme qu'avait adopté cette école, au profit du possibilisme théorisé par Vidal de la Blache. Il veut donc éliminer une fois pour toutes le recours au déterminisme du milieu naturel pour expliquer l'évolution des sociétés. Ensuite, toujours selon Febvre, il faut aussi privilégier une qui fonde ses interrogations avec le présent.

L'histoire qu'il préconise n'est donc pas la description de quelque chose, mais l'explication de quelque chose. Pour mettre en œuvre cette démarche, il faut donc choisir les faits volontairement, les organiser et en tirer quelque chose. Il a donc proposé une nouvelle théorie de la connaissance. Enfin, Febvre a cherché à fédérer les sciences sociales. Pour y parvenir, il prônait une confrontation des disciplines (avec la géographie, la sociologie, l'économie notamment). Febvre a donc cherché à affirmer que l'histoire est une science sociale à part entière, donc une science des sociétés, de l'économie, autant que du politique et de la culture.

Ces caractéristiques de l'histoire paraissent aujourd'hui naturelles, mais à l'époque, les adopter était faire preuve d'une certaine audace, d'où la place primordiale qu'il a acquise dans l'historiographie française. Il faut savoir que cet historien n'a pas toujours été mis en avant. En effet, l'héroïsation récente de Marc Bloch (du fait de son implication dans la Résistance pendant la guerre), s'est faite aux dépens de la postérité de Febvre. Effectivement, comme l'a signalé Philippe Poirrier dans son Introduction à l'historiographie, ces 15 dernières années les historiens ont eu tendance à mettre en avant Bloch et à oublier Febvre. Par exemple, les Annales sont instinctivement associées à Marc Bloch mais pas forcément à Lucien Febvre…

Une approche anti-positiviste La place de l'histoire et des historiens à la fin du et au début du C'est en partie en s'opposant à l'école méthodique que Febvre a cherché à légitimer ses idées. La critique que Febvre adressa aux méthodiques est très bien résumée dans son discours inaugural au Collège de France qu'il prononça en 1933 : il dénonce et condamne leur appréhension de l'histoire afin de légitimer ses propres réflexions. Selon lui, . En effet il y a plusieurs éléments qui confirment cette grande place de l'histoire. Tout d'abord dans le dernier quart du , s'engage un long processus de réorganisation des études secondaires. La discipline historique a en effet été dotée de programmes de plus en plus démarqués des champs disciplinaires voisins. Il existe de nombreux établissements d'études supérieures où est enseignée l'histoire. Parmi les principaux : les facultés, mais aussi l'École des chartes, l'École Normale Supérieure, l'École Pratique des Hautes Études… La place de l'histoire dans l'enseignement supérieur était donc très importante. Le paysage était particulièrement dominé par trois personnalités : Ernest Lavisse, Charles Seignobos et Gabriel Monod. Cette période de fin de siècle est donc en quelque sorte une renaissance de l'étude historique, qu'on peut expliquer par l'influence allemande, qui a donné au travail historique un caractère scientifique. Mais cette renaissance peut aussi s'expliquer par la volonté de participer au relèvement national.

Febvre a beaucoup critiqué ce système universitaire. Avant tout, pour comprendre ses reproches, il faut savoir que la seconde étape de sa carrière d'historien a été assez délicate. À partir des années vingt, les créations d'emplois dans les universités stagnent, et la place de l'histoire recule au profit de la littérature. Cette situation favorisait les candidats les plus dociles, les plus proches du centre gravitationnel de la discipline. Vu l'attitude de Febvre, avec ses attirances pour les autres disciplines mais aussi par ses critiques qu'il a pu énoncer à propos du programme de l'agrégation par exemple, les institutions traditionnelles ne lui ont pas été favorables. Par conséquent, il a été sévèrement battu en 1926 lors de sa candidature à la Sorbonne (pour remplacer Seignobos) par un candidat qui avait pourtant beaucoup moins de notoriété que lui. À partir de là, on comprend mieux ses critiques quand on sait à quel point son parcours professionnel a été freiné de par les cadres qui étaient établis.

Le second élément que reproche Febvre à l'histoire de cette période est qu'elle est au service selon lui, de la . Il est vrai qu'avec la Troisième République, l'histoire enseignée devient presque un outil de propagande au service de la formation des citoyens. Par exemple Ernest Lavisse (1842-1922) dans son Histoire de France, cours élémentaire (en 1913) introduisait l'entreprise coloniale en Algérie de cette façon : . Il est vrai que les historiens méthodiques insistaient beaucoup sur l'importance de la pédagogie, donc sur la fonction sociale de l'histoire. Et de ce fait elle servait en quelque sorte à stabiliser la vie politique, à légitimer la politique menée, et pour y parvenir, l'enseignement était de l'ordre patriotique.

L'école méthodique selon Febvre : une méthode qui tend vers l'objectivité ? Dans ses Combats pour l'histoire, quand Febvre déclare qu'il est contraint de , il fait donc allusion au courant dominant en histoire à la fin du XIXe et du début du qui est par conséquent l'école méthodique dont Langlois et Seignobos sont les chefs de file. Ce courant, qui s'est inspiré du positivisme théorisé par Auguste Comte, occupait en effet une place fondamentale.