Jean Thurel (ou Theurel) est un soldat français, le seul militaire français à obtenir le triple médaillon de vétérance. Il est également nommé par chevalier de la Légion d'honneur un an après la création de l'ordre.
Selon ses nombreuses biographies, il serait né le à Orain (Bourgogne, actuelle Côte-d'Or) et mort le à Tours (Indre-et-Loire). Né sous le règne de Louis XIV et mort sous celui de Napoléon, il aurait connu trois siècles et serait décédé après d'activité.
Des travaux récents accréditent la thèse d'une légende et le font naître le à Orain et mourir à Tours le .
Biographie Naissance incertaine Jean Thurel (ou Theurel) naît le en la paroisse Saint-Bénigne d'Orain (Bourgogne, actuelle Côte-d'Or). Calme petit village de quelque deux cents habitants, Orain se situe au nord de la Bourgogne, sur les dernières pentes du plateau de Langres. Son église où une modeste inscription y rappelle le baptême de Thurel dépendait alors de Saint-Maurice-sur-Vingeanne, diocèse de Langres, laquelle est en Champagne.
thumb|right|alt=Requête du 16 décembre 1784|Requête du 16 décembre 1784 Les parents de Thurel sont Denis Thurel (Theurel), laboureur et Anne Goujet, son épouse Actes BMS d'Orain 1650-1728, cote FRAD021EC 467/001, Microfilm 5MI 13R33, page 524/541 4e acte page de droite,: Jean Claude fils de Deneis Theuret, laboureur, et d'Anne Goujet. Dans les registres paroissiaux d'Orain on trouve des Rabiet de fondation dans le village, puis de nombreux Goujet, mais les Thurel (Theurel) ne paraissent dans les actes qu'à partir de 1696. Peut-être venaient-ils de la paroisse voisine, Le Prélot, commune de Champlitte, où existent encore des familles Theurel. Comme il était d'usage que l'aîné prenne le nom du père et la fille aînée celui de la mère (plus rarement celui du parrain ou de la marraine), en l'absence de renseignements plus précis on peut penser que Jean Thurel était un cadet.
Il n'est pas possible de retrouver l'acte de baptême du nouveau-né, les registres paroissiaux manquant pour cette période; mais il existe dans les dossiers du régiment de Touraine une requête datée du – dont les éléments sont certifiés exacts par le mestre de camp, colonel du régiment, le vicomte de Poudenx – laquelle donne comme date de naissance le Requête en date du in .
Engagé volontaire de Que pouvait faire une famille de laboureurs et de « manouvriers » qui ne savaient même pas signer ? On peut penser que ce sont ces difficultés qui ont poussé le jeune Thurel, comme beaucoup d'autres à aller chercher fortune dans l'armée. La fortune et non pas la richesse, car si l'on en croit le comte Jacques de Guibert le soldat n'avait au-dessous de lui « dans la classe des malheureux, que l'homme manquant de tout, ou ce journalier de nos campagnes, qui partage, avec sa famille, un pain trempé de sueur et de larmes »Œuvres militaires de Guibert, Tome 1, Magimel (Paris) in ).
Peut-être aussi parce qu'un capitaine du régiment de Touraine, Henri César Cotte, était originaire d’Orain. Il était courant que les officiers, connus et admirés de tous, entraînent à leur régiment les jeunes gens cherchant à faire leur vie. Il est donc très vraisemblable que ce fut cette famille qui amena Thurel à s'engager au régiment de Touraine comme fusilier le , jour anniversaire de ses .
Ce régiment créé en 1625 peut être considéré comme une unité type de l'ancien régime. Fort d'environ provenant de toutes les provinces le régiment comportait en majorité des soldats issus des villes. Leur taille était comprise entre 6 pouces () et 9 pouces (). Les hommes étaient habillés d'une tenue blanche à parements roses, très seyante, mais demandant beaucoup de soins. Ils étaient équipés d'un fusil à baïonnette système Vauban permettant le tir, la baïonnette en place, et d'un sabre court porté en bandouilière.
Un jeune marié de thumb|right|alt=Acte de mariage du |Acte de mariage du Le , en l'église Saint-Bénigne Thurel épouse Anne Rabiet, fille de défunt Claude Rabiet, laboureur à Chaume et de défunte Anne Dumoulin, après avoir obtenu dispense de publication du troisième ban de l'Évêque de Langres . Il est âgé de , sa jeune épouse de 22.
Les épouses alors suivent leurs hommes de camps en cantonnements. La solde est régulière mais modeste et les femmes se font un peu d’argent en menus travaux de blanchissage ou de raccommodage. Les garçons nés de ces foyers étaient « enfants du régiment » et admis à la solde en qualité « d’élèves tambours, fifres ou trompettes » en attendant leur engagement comme soldats. Les filles se mariaient généralement au régiment et l'autorité militaire les aidait.
Thurel a-t-il eu une permission pour se marier ? Toujours est-il, qu'il est toujours là pour signer l'acte de baptême de son fils Dominique né le à OrainArchives départementales de la Côte-d'Or, État civil, Orain, Registres paroissiaux et/ou d'état civil : 1728 - 1807 (vue 125/754) , tué à le à côté de son père lors de la campagne d'Amérique ; il est alors mentionné « manouvrier ». Il est témoin et paraphe l'acte de mariage à Orain de Denis Theurel, veuf d'Anne Goujet, avec Anne Boillot le Archives départementales de la Côte-d'Or, État civil, Orain, Registres paroissiaux et/ou d'état civil : 1728 - 1807 (vue 131/754) . Puis il disparaît des registres d'Orain, repris par sa vie militaire.
On le trouve de nouveau militaire à Strasbourg aux baptêmes de son fils Jean Baptiste le en l'église Saint-ÉtienneArchives départementales du Bas-Rhin, Strasbourg, Paroisse catholique (Saint-Étienne), Registre de baptêmes 1754-1770 et de sa fille Jeanne, baptisée deux ans plus tard dans la même église le Archives départementales du Bas-Rhin, Strasbourg, Paroisse catholique (Saint-Étienne), Registre de baptêmes 1754-1770 . Cette dernière épouse le en l'église Saint-Jacques de Perpignan Pierre Frédéric Maréchal, adjudant au régiment de TouraineArchives départementales des Pyrénées-Atlantiques, Perpignan, paroisse Saint-Jacques, BMS 1789, (vue 96/188) et, le même jour dans la même église, la dernière fille, Madeleine Nicole, née à Metz, se marie à l'âge de avec Jean-Baptiste Ménétrier, sergent-major et maître de musique au régiment de TouraineArchives départementales des Pyrénées-Atlantiques, Perpignan, paroisse Saint-Jacques, BMS 1789, (vue 97/188) . Pour les mariages de ses deux filles, Thurel qui signe l'acte est mentionné comme « doyen des vétérans de l'armée de France ».
Une carrière de Toujours simple soldat, ayant constamment refusé de l'avancement, Thurel sert au régiment de Touraine pratiquement sans interruption, en dehors toutefois de quelques années passées dans la cavalerie, notamment en 1738 aux dragons de Bauffremont et en 1744 au régiment d'Anjou-Cavalerie, du – date de son premier engagement – jusqu'à sa radiation officielle des contrôles de l'activité le à après de service actif.
Le triple médaillon de vétérance Commencée à l'âge de dans l'anonymat le plus complet, la carrière de Thurel se termine en apothéose avec la remise à Rennes le , à , du triple médaillon de vétérance créé par Louis XV par ordonnance royale du . Il est le seul militaire français à avoir obtenu cet insigne honneur.
Une célébrité à En possession de sa modique pension de retraité, âgé de Jean Thurel se retire ensuite à Tours.
Au moment de la création sous le Consulat des compagnies de vétérans par l'arrêté du (), il s'engage, à l'âge de et sur sa demande, dans la compagnie du département d'Indre-et-Loire et c'est la demi-brigade qui le prend en charge. Logé à la caserne du château avec sa femme, exempté de service en raison de son âge, Thurel va alors mener une agréable retraite, recevant le « prêt du soldat » (la solde) et les rations réglementaires.
À Tours on s'intéresse à Thurel devenu un symbole. La Gazette nationale lui consacre un article dans son numéro du () : Tours, 25 thermidor (in Le Moniteur Universel, n°329 du 29 thermidor an IX ())On remarquera que Thurel à Tours est régulièrement vieilli d'un an. ; il est désigné alors comme le plus ancien soldat de l'Europe.
Devenu une personnalité de Tours, Thurel est l'un des commissaires nommés par le préfet Pommereul dans son arrêté du () pour l'inhumation au pied de l'arbre de la liberté des cendres du général Meusnier, défenseur de Mayence ; la cérémonie se déroule le ()Notice historique sur le général Meusnier in .
Le , année si chaude que l'on trouvait dans les champs des lièvres morts et des œufs de perdrix cuits, Thurel défile malgré la chaleur excessive, et l'on voit .
Thurel est maintenant l'attraction de Tours. Il fait la connaissance en 1802 du général Thiébault, chef d'état major du général Liebert, qui le reçoit à dîner une fois par semaine. Le (), le général Liebert fait parvenir au premier consul un rapport à la suite duquel sa solde de retraite de est portée à . Dès la création de la Légion d'honneur, Bonaparte lui octroie par décret du () une pension annuelle de , plus sur le fonds de la Légion d'Honneur.
La Légion d'honneur Le () le conseil d'administration de la demi-brigade sollicite la Croix pour Thurel. Le () il est nommé à chevalier de la Légion d'honneur, un an après la création de l'ordre.
Avec une grande délicatesse ce même conseil d'administration demande au grand chancelier de la Légion d'honneur la remise rapide des insignes au récipiendaire : . Ce fut certainement une des ultimes satisfactions de Thurel.
Une mort à vignette|alt=Acte de décès de Jean Thurel|Acte de décès de Jean Thurel Jean Thurel meurt le Tours, décès 1807, cote 6NUM8/261/054, page 42/183 acte N°154 ayant jusqu'au moment de sa mort conservé sa tête saine et joui d'une très bonne santéRegistres des actes de décès de la ville de Tours pour l'année 1807, : Le registre est signé : « Cousin; Balzac; et pour M. l'adjoint, Compagnon, commis. » (in ). La Gazette Nationale du rapporte en ces termes le récit de ses funérailles : La veuve de Thurel ne fut pas oubliée. Sur demande du général commandant la division, le ministre de la guerre proposait à l'Empereur le une demande de pension et le Napoléon la signait, fixant lui-même à la pension en sa faveurMinute du décret impérial du .
Carrière militaire Règne de Louis XV Au début du règne de Louis XV, Thurel s'engage au régiment de Touraine comme fusilier le , jour anniversaire de ses , mais doit attendre 1733 pour que la France se trouve reprise dans une guerre, celle dite de « succession de Pologne » et au siège de Kehl, une balle lui traverse le corps.
Il quitte ensuite le régiment de Touraine pour le signer un engagement dans la cavalerie au régiment de dragons de Bauffremont, peut-être encore parce qu'il y avait à Orain un André de Fontenet, lieutenant à ce régiment. Il ne doit guère s'y plaire car le il signe un engagement au régiment d'Anjou-Cavalerie.
En 1745, lors de la guerre de Succession d'Autriche, il prend part à la fameuse bataille de Fontenoy (1745) où trois de ses frères sont tués au combat. Toujours exact au service, il n'est jamais puni, sauf une seule fois, pour avoir escaladé les remparts de Berg, afin de rentrer dans la place et ne pas manquer l'appel, les portes étant fermées. Peu après il se fait mettre en congé et revient à Orain puis, juste après son mariage (), il contracte un nouvel engagement au régiment de Touraine, avec lequel il a débuté et qu'il ne quittera plus désormais (in ).
Le , le régiment de Touraine déploie une grande valeur à la bataille de Minden, épisode décisif de la guerre de Sept Ans : il se dévoue pour sauver la cavalerie qui a été mise en désordre. Le chiffre de ses pertes indique assez la part que ce régiment prend au combat : il a six capitaines et six lieutenants tués, dix-sept capitaines et dix-huit lieutenants blessés, soit quarante-sept officiers atteints, dont douze frappés mortellement et trente-cinq plus ou moins grièvement blessés. Malgré ses soixante ans, Jean Thurel se bat comme un lion et reçoit ce jour-là sept coups de sabre dont six sur la tête.