La pédérastie (du grec ancien παιδεραστία, ας, (ἡ) paiderastia - « amour pour les jeunes garçons »Anatole Bailly, Dictionnaire grec-français, Hachette 2019 (de παῖς, παιδός : paid- « enfant mâle, garçon » et ἐραστής erastès « qui aime passionnément »Anatole_Bailly, Dictionnaire grec-français, Hachette 2019 . et ) désigne à l'origine une institution morale et éducative de l'Antiquité bâtie autour de la relation particulière entre un homme mûr et un jeune garçon. Le mot pédérastie n'est attesté en langue française qu'à partir de la fin du . Il a très vite connu une série d'évolutions sémantiques qui l'ont considérablement éloigné de son sens d'amour des garçons. Quasiment abandonné au début du , il est peu à peu réintroduit avec le sens de « préférence sexuelle d'un homme adulte pour les garçons adolescents ».
D'origine païenne, le mot pédérastie fit son apparition dans le dernier quart du siècle sous la plume de Jean Bodin. La redécouverte de la culture antique, et notamment de Platon, fut l'occasion d'un renouveau artistique et philosophique de première importance dans l'histoire des sociétés européennes. Selon Jean-Claude Féray, Il est clair à la lecture de ses œuvres que Rabelais, par exemple, s'amusait de l'homosexualité et ne s'en choquait jamais (voir notamment le passage sur la « duplicité braguettine », Le cinquième livre, XXVII).
« Pédérastie » resta malgré tout d'un emploi rare et savant, largement devancé par ses prédécesseurs médiévaux sodomie et bougrerie, tous deux d'origine religieuse.
Au toutefois, les relations sexuelles impliquant un homme et un garçon (enfant ou adolescent) firent l'objet d'un traitement particulier, qui les distinguait des relations homosexuelles entre adultes. On recourait alors au mot stupre. À cette époque, stupre désignait en effet les relations sexuelles avec une veuve, avec une jeune fille vierge ou avec un garçon.
Au , un seul dictionnaire de langue française comprend l'entrée pédéraste, défini par le recours au pseudo-synonyme « sodomite » (Pierre Richelet, Dictionnaire françois contenant les mots et les choses, Genève, 1680).
Au , c'est seulement dans sa quatrième édition, en 1762, que le Dictionnaire de l'Académie française accepte « pédérastie » dans ses entrées, et le définit ainsi : « ». L'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert (1750-1765) ne mentionne ni le mot ni ce qu'il recouvre. Tout au plus voit-on le sujet évoqué à demi-mot à la fin de l'article « Sodomie » :
Seule une minorité de lettrés continuera à utiliser le terme rare de pédérastie dans son sens étymologique pour désigner l'amour des garçons. Voltaire, en particulier, écrit dans son Dictionnaire philosophique un article consacré à l' « Amour socratique » (plusieurs éditions dans les années 1760 ; voir surtout l'article « Amour nommé socratique » dans les Questions sur l'Encyclopédie). On y relève (dans l'article initial) quatre occurrences du mot « pédérastie ».
Jeremy Bentham est souvent présenté comme l'un des tout premiers auteurs britanniques à avoir milité pour la dépénalisation de l'homosexualité au sens actuel, avec son Essai sur la pédérastie (1785). En réalité, il employait bien « pédérastie » en accord avec son étymologie :
En même temps que le voyait se répandre le mot « pédérastie », celui-ci continua à perdre au fil du siècle sa signification première. En 1835, la sixième édition du dictionnaire de l'Académie française marquait une spectaculaire régression dans la définition donnée à « pédérastie » : . Le Dictionnaire des dictionnaires, publié dans les années 1880 sous la direction de Paul Guérin, fut le premier à comprendre une définition du mot « pédérastie » qui fît référence aux garçons :
Les autres dictionnaires lui emboîtèrent alors le pas. Le glissement sémantique continua pourtant à s'opérer vers le sens d'. Quant au pédéraste, il était généralement défini comme . Dans tous les cas, les lexicographes affichaient dans leurs définitions mêmes la condamnation morale de ce désir et de ces pratiques sexuelles (condamnation réelle ou feinte, mais de toute façon attendue).
Quelques personnalités osèrent s'exprimer au sujet de la pédérastie d'une tout autre manière, tel Proudhon dans De la justice dans la révolution et dans l'Église : « Et il ajoute dans les Carnets, Tome 3 : Pourtant, Proudhon fut aussi un virulent pourfendeur de la pédérastie. Mais employait-il alors ce terme toujours dans le même sens ou bien dans celui qui finissait par s'imposer, à savoir celui de relations sexuelles entre hommes ?
Dans la seconde moitié du siècle, le discours médico-légal restreignit encore ce dernier sens à celui de « coït anal entre hommes », puis à celui de « coït anal » tout court, et cet emploi à contresens du mot « pédérastie » finit par devenir des plus communs.
Les relations décrites impliquaient le plus souvent des partenaires masculins, indépendamment d'une éventuelle différence d'âge, mais parfois aussi des partenaires de sexe opposé. Ainsi Paul Brouardel parle-t-il de « pédérastie conjugale »Brouardel, « Sodomie conjugale », Gazette des Hôpitaux, 1887. On trouve également chez Auguste Lutaud : Auguste Lutaud, « PÉDÉRASTIE » in Dr Paul Labarthe et al., Dictionnaire populaire de médecine usuelle d'hygiène publique et privée, 1887.. Mention est fait également d'acte sexuel d'espèces différentes Annales d'Hygiène publique et de médecine légale, 1888..
Ce sens particulier était tellement présent dans les esprits que certains, comme le médecin légiste prussien Johann Ludwig Casper, jugeaient nécessaire d'ajouter des qualificatifs lorsqu'ils décrivaient une activité homosexuelle sans coït anal, par exemple . Parfois, pour décrire le cas d'hommes ayant eu des relations sexuelles avec des garçons sans pénétration anale, on utilisait les mots « inverti » ou « inversion sexuelle » mais ni « pédéraste » ni « pédérastie ». Le comble du paradoxe fut atteint chez Richard von Krafft-Ebing, qui crut bon de préciser, à propos d'un homme trouvant plaisir à pratiquer des échanges masturbatoires avec des garçons de treize à quatorze ans dont il était amoureux, qu'il Psychopathia sexualis, avec recherches spéciales sur l'inversion sexuelle, traduction de la huitième édition allemande, 1895.. Au lieu de remettre en question le biais pris par le mot pédérastie dans le langage médico-légal, J.-L: Casper en défendit la pertinence de cette définition, au mépris du sens étymologique, mais confortée par l'usage : Traité pratique de médecine légale, 1862..
Si cette définition qui avait cours dans le milieu médico-légal pouvait apparaître dans un petit nombre de dictionnaires spécialisés (médecine et sexologie), elle n'a jamais figuré dans aucun dictionnaire universel de langue française. Et tandis que les médecins légistes continuaient à assimiler l'un à l'autre pédérastie et coït anal, plusieurs écrivains ou lettrés utilisèrent le mot « pédérastie » dans son sens étymologique d'amour des garçons« Paederestia » in Nicolas Blondeau, Dictionnaire érotique latin-français, Paris, 1885 .
Pour échapper aux confusions de l'époque, d'autres auteurs préférèrent toutefois exhumer le mot « philopédie », utilisé dans certaines traductions littérales du grec, et en dériver « philopède » et « philopédique ». D'autres encore recouraient plutôt à l'expression d'« amour grec » pour désigner la passion amoureuse de certains hommes pour des garçons. Expression à rapprocher de l'anglais « boylove » et de l'allemand « Knabenliebe », plus explicites.
Le vit par ailleurs le développement de la police des mœurs, en réponse aux problèmes liés à une urbanisation croissante. En France, le discours policier associa alors rapidement pédérastie et prostitution homosexuelle (sans considération de l'âge des prostitués). Il est surprenant de voir survivre ce sens au moins jusqu'en 1999 sous la plume de sexologues canadiens (restreint toutefois à la prostitution impliquant des mineurs) : Sur Elysa, site canadien sur la sexualité humaine, participant au Réseau canadien de la santé - Canadian Health Network, 1999.
En réaction au discours-médical et policier centré sur le corps et l'infamie naquit dans les années 1870 le concept d'Homosexualität, terme forgé en 1868 par le Hongrois germanophone Karl-Maria Kertbeny. Le discours médical tenta d'y substituer son concept d'inversion sexuelle, calqué sur celui d'homosexualité mais cherchant à s'en démarquer par la référence à une norme sexuelle. En vain. Le recours de plus en plus fréquent aux notions d'homosexualité ou d'inversion sexuelle aurait pu se traduire par la disparition progressive du terme « pédérastie ».
Le discours scientifique ne recourra presque jamais plus à « pédérastie » et à « pédéraste ». Même lorsque se voyait abordé le sujet de l'amour des garçons chez les Grecs anciens, on recourait dans la première moitié du plus volontiers à l'expression « homosexualité grecque ».
Parallèlement, le substantif « pédéraste » survivait dans la littérature comme synonyme erroné d'« homosexuel », auquel il finirait d'ailleurs peu à peu par laisser la place. Dans le langage courant, « pédé », qui en découle par apocope, achève de laisser la place à homo et « gay » (ou « gai »), et ne survit plus guère aujourd'hui que comme injure, d'ailleurs souvent sans référence à la sexualité de la personne visée.,,
Les dictionnaires du cessèrent finalement d'employer un vocabulaire axiologique. Est demeurée toutefois la tendance à associer ce mot à une pratique. Le Larousse illustré et lea Dictionnaire du français d'Hachette ont ainsi continué à définir le pédéraste comme . Dans le Petit Robert, la définition de« pédérastie » a passé de Le Nouveau Petit Robert de la langue française, 2007, p. 1840 à .
Ces définitions, centrées sur la pratique sexuelle, ne permettent pas de penser le phénomène dans son ensemble. Ainsi passés sous silence, l'amour, le désir, les sentiments éprouvés par certains hommes pour un ou plusieurs garçons, et qui peuvent très bien exister indépendamment de toute pratique sexuelle, voient en effet leur existence ignorée sinon niée.
La définition que donne le Petit Larousse illustré du mot « pédérastie » échappe toutefois en partie à cette critique : La définition du Dictionnaire du français édité par Hachette en est très voisine : . En séparant attirance et pratique, ces deux dictionnaires offrent une description plus générale de la pédérastie.
Le Grand Larousse universel dans son édition de 1994 marque néanmoins un retour en arrière en évacuant l'idée d'attirance : En distinguant jeune garçon et adolescent, cette définition, met par ailleurs en évidence un certain flou terminologique : s'il semble que l'expression « jeune garçon » désigne couramment un jeune adolescent, par opposition à « petit garçon » qui désigne un garçon impubère, on est amené à supposer que jeune garçon doit désigner, pour les auteurs de cette définition, un garçon prépubère (âgé de dix à douze ans en moyenne). La définition du Grand Larousse universel fait donc ainsi se chevaucher partiellement pédérastie et pédophilie (définie comme l'attirance sexuelle d'un adulte pour les individus impubères, âgés de moins de treize ans en moyenne).
En dépit d'une différence fondamentale, les trois dernières définitions citées réduisent chacune la pédérastie à sa composante sexuelle. Les sentiments amoureux sont encore du domaine de l'impensé.
Apparemment, seul se distingue ici le Trésor de la langue française, qui donne pour définition du premier sens de « pédérastie » : « Attirance amoureuse ou sexuelle d'un homme pour les jeunes garçons, enfant ou adolescent (avec ou sans rapports homosexuels correspondants). » Cette définition inclut totalement la pédophilie masculine homosexuelle, ce qui présente matière à débat, le pais grec n'étant pas un enfant au sens strict du mot.