vignette|Portrait d'une érotomane de vingt-deux ans hospitalisée en 1843, The physiognomy of mental diseases, pl. 29, Longman, Londres, 1843..

L’érotomanie ou syndrome de ClérambaultÀ ne pas confondre avec le syndrome de Kandinsky-Clérambault., est la conviction délirante d'être aimé. Loin de l'obsession d'un amour non partagé, c'est une forme de psychose paranoïaque de la catégorie des délires passionnels, où la haine de l'autreH. Ey, P. Bernard & Ch. Brisset, Manuel de psychiatrie, , Masson, Paris, 1978 . est, par un renversement des positions subjectives, déguisée en . De la même manière que dans le délire de persécution où l'individu est persuadé d'être l'objet de malveillances imaginaires, l'érotomane est persuadé d'être l'objet d'une bienveillance amoureuse, tout autant délirante, de la part d'autrui.

L'érotomane est persuadé d'être secrètement l'objet du désir de quelqu'un, mais il l'est par le biais d'une construction intellectuelle délirante qui vient étayer sa conviction initiale, typiquement de la télépathie, des gestes à la signification secrète connue de lui seul, des messages codés et diffusés dans les médias qu'il est seul à pouvoir déchiffrer ou simplement de regards que lui seul comprend. Il n'aime pas toujours cette personne, mais il est certain d'en être aimé. Il peut s'agir de quelqu'un de son entourage comme d'une personnalité en vue qui n'a pas même la connaissance de l'existence de l'érotomane, mais d'une personne qui incarne à ses yeux une position sociale supérieure, une infirmière, un facteur, un présentateur de télévision ou son conjoint, un homme ou une femme politique, etc.

Habituellement, le patient retourne à son « admirateur » l'affection qu'il lui suppose en lui écrivant, en lui téléphonant et en lui faisant des cadeaux. Même quand ses avances sont rejetées par leur destinataire, l'érotomane ne peut pas comprendre le refus qui lui est opposé. Il imagine ce refus comme un stratagème pour cacher au reste du monde leur « liaison » interdite.. De là, le délire peut virer, ce qui n'arrive pas toujours, au harcèlement, puis dégénérer jusqu'à une forme de jalousie revendicatrice, voire au crime passionnel.

Évolution de la nosographie Le terme d'érotomanie est une invention savante du pour désigner tant une lubricité pathologique qu'une mélancolie associées à une passion amoureuse excessive. La théorie aristotélicienne de la folie héritée, entre autres, d'Avicenne, associait en effet celle-ci à la mélancolie et à la notion platonicienne d'Hybris. Le néologisme classe alors ce qui est conçu comme un amour déraisonnable parmi les manies. C'est en ce sens de lubricité excessive qu'il faut lire le mot quand il figure dans des textes anciens.

Par la suite, le mot d'érotomanie, « paranoïa érotique » ou « illusions auto-érotiques », change profondément de sens au cours de plusieurs phases historiques G. E. Berrios & N. Kennedy, Erotomania: a conceptual history, in , vol. XIII, , , Sage, Londres, 2002. : période classique au début du : pathologie générale causée par un amour non réciproque ; du début du au début du : pratique d'un amour physique excessif, aujourd'hui on parlerait plutôt d'hypersexualité ; du début du au début du : amour sans retour comme forme de maladie mentale ; du début du à maintenant : croyance délirante d'être aimé par quelqu'un d'autre. Au début du , le psychiatre Gaëtan Gatian de ClérambaultG. Gatian de Clérambault « Les délires passionnels. Érotomanie, revendication, jalousie », Bulletin de la Société clinique de médecine mentale, & sq., Doin, Paris, février 1921. caractérise l'érotomanie par la forme de son délire, une conviction surgie dans une émotion intense et non l'élaboration paralogique typique de la paranoïa. Il la classe aux côtés de la jalousie délirante et des différentes variantes du délire de revendication, dans ce qui est depuis appelé délires passionnelsH. Ey, P. Bernard & Ch. Brisset, Manuel de psychiatrie, , Masson, Paris, 1978 ., par opposition aux délires interprétatifs et aux délires sensitifs.

Si la nosographie américaine inclut également mais indistinctement l'érotomanie dans les paranoïas, elle les rebaptise schizophrénies paranoïdes.

Histoire de la clinique Une maladie de mœurs en rupture avec le naturalisme aristotélicien () Ni Hippocrate ni Galien, pour lesquels toute maladie traduit un dysfonctionnement organique ou une dysharmonie entre le corps et la nature dans laquelle l'homme grec s'inscritJ. Pigeaud, Folie et cures de la folie chez les médecins de l'Antiquité grécoromaine. La manie. Études anciennes, Les Belles Lettres, Paris, 1987., n'évoquent de pathologie purement psychiqueG.Besançon, Introduction, in coll., Phénomènes et structure dans le champ des psychoses, III "Mélancolie et manie", , GRAPP - Seuil, Paris, décembre 1989 . et c'est Avicenne qui le premier, autour de l'an 1000, complète le corpus médical par le concept de « maladie d'amour », qui sera dès lors connue sous le terme mal transcrit de l'arabe d'« ilisci »H. Jahier & A. Noureddine, in Avicenne, Poème de la médecine, , Les Belles Lettres, Paris, 1956..

À la fin du , revenant à l'association faite par Aristote entre folie et géniePseudo Aristote, Προβλήματα, ,trad. J. Barthélemy Saint Hilaire, Problèmes, "De la réflexion, de l'intelligence et de la sagesse", Hachette, Paris, 1891., le médecin valencien de l'université de Montpellier Arnaud de Villeneuve rapporte la tradition de qualifier, par jeu de mots entre ἔρως et ἥρωςN. L. Brann, , , Brill, Leyde, 2002., la « maladie d'amour » d' « amour héroïque »A. de Villeneuve, De amore qui heroicus dominatur, ms. 17847, fol. 214, col. 215, Bibliothèque nationale, Paris., c'est-à-dire de maladie aristocratique comme celles dont ont souffert Ajax et Héraclès. Il en décrit des symptômes, insomnie, anorexie, pleurs, pâleurA. de Villeneuve, Medicinalium considerationum spéculum, ms. 6969, Bibliothèque nationale, Paris., à l'origine d'une « alienatio ». Il la comprend comme une obsession née d'une altération du jugement et d'une construction imaginaire fondée sur la sensualité. Il la caractérise par la véhémenceA. de Villeneuve, Libellus de improbatione maleficiorum, copie in ms. 17847, fol. 53, Bibliothèque nationale, Paris. et reprend le traitement proposé par Avicenne.

À la suite d'Arnaud de Villeneuve, son contemporain Bernard de Gordon incrimine l'oisiveté de ces aristocrates malades d'amour, abondant dans le sens d'un traitement comportemental et moralisateurB. de Gordon, Lilium medicinae inscriptum de morborum prope omnium curatione, Montpellier, 1305.. C'est ce que plus d'un siècle plus tard fera à son tour, dans un esprit de pénitence, le médecin Michel Savonarole, fustigeant l'« amor nobilis » par lequel les aristocrates s'abaissent aux galanteries vulgairesR. Burton, The anatomy of melancholy, , , John Lichfield & James Short for Henry Cripps, Oxford, 1621, réed. J. M. Dent and Sons, Londres, 1977..

La « mélancolie érotique » conçue comme un amour excessif d'étiologie organique () C'est en reprenant la conception aristotélicienne de la folie comme une mélancolie, c'est-à-dire un excès d'« humeur noire », qu'au début du le médecin du duc de Chevreuse, Jacques Ferrand, définit la « maladie d'amour » comme une « mélancolie érotique »J. Ferrand, Traicté de l'essence et guérison de l'amour ou De la mélancholie érotique, Vve J. et R. Colomiez, Toulouse, 1610,réed. De la Maladie de l'amour, ou Mélancholie érotique, Denis Moreau, Paris, 1623.. Celle-ci relève, selon cet humaniste, non de la sorcellerie et de l'Inquisition mais de la médecine-. Il propose à la place du bûcher un traitement comportemental en dix étapes allant de la distraction à la chasse et à la pêche jusqu'au libertinage et au mariage forcés en passant par les discours moralisateurs, voire l'alcoolisation-.

vignette|400px|Une coquette à l'asile peinte vers 1736 par Hogarth. Parallèlement, dès 1621, Robert Burton, reprenant la terminologie d'Arnaud de Villeneuve, fait lui aussi appel à l'étiologie aristotélicienne dans son chapitre sur l'« Heroical love »R. Burton, The anatomy of melancholy, III, John Lichfield & James Short for Henry Cripps, Oxford, 1621, réed. J. M. Dent and Sons, Londres, 1977. : R. Burton, , in The anatomy of melancholy, III, , John Lichfield & James Short for Henry Cripps, Oxford, 1621, réed. J. M. Dent and Sons, Londres, 1977.. En 1622, le cas d'érotomanie décrit sous le nom de « Heros » au siècle précédent par , le « médecin des fous » de l'hospice de Valladolid que fréquentait Cervantès entre 1551 et 1555 et dont celui-ci, lui-même fils de chirurgien, s'est plus que librement inspiré pour plusieurs personnages du Don Quichote, est publié parmi d'autres sous le titre abusif de mélancolie, Dignotio et cura affectum melancholicorum, Madrid, 1622..

Au milieu du , l'érotomanie reste expliquée par une cause physiologique, non plus une maladie du foie mais une congestion utérine. Celle ci entraînerait une excitation sexuelle et, par contre-coup, une langueur mélancolique, la « fièvre érotique »A. Ch. Lorry, De melancholia et morbis melancholicis, t. I, I, 6, , P. Guillaume Cavelier, Paris, 1765..

La révolution psychique () vignette|À droite, soulevant ses jupes, l'érotomane représentée vers 1905 parmi les patients du service du docteur Deherine, successeur de Charcot à la SalpêtrièreA. Gautier, grav. B. Derousse, « Les Folles de la Salpêtrière », [s.n.], [s.l.], entre 1900 et 1910, estampe pointe sèche bleue, , détail.. La notion devient moins théorique dès 1815 quand Étienne Esquirol repère le caractère essentiel de l'érotomanie dans un délire, délire qui a pour objet un être aiméÉ. Esquirol, Érotomanie, in Dictionnaire des sciences médicales, C.L.F. Panckoucke, Paris, 1815.. Le caractère délirant se traduit par le fait que le patient n'est pas aimé en retour. Cette caractérisation de l'érotomanie par une formation intellectuelle et imaginaire que la réalité vient contredire, conduit le théoricien des monomanies à la distinguer définitivement des pathologies de la sensualité que sont la nymphomanie et le satyriasisE. Esquirol, Monomanie érotique in É. Esquirol, Des maladies mentales considérées sous les rapports médical, hygiénique et médico-légal., t. II, , Baillière, Paris, 1838..

Toutefois, la confusion avec l'excès de sensualité et avec l'hystérie perdurera chez nombre de praticiens tel Isaac Baker Brown, et, comme l'ovariectomie, voire l'hystérectomie, que dénonçait déjà Jean-Martin CharcotO. Corniou, Vie et œuvre de Jean Martin Charcot - thèse d'exercice., , Faculté de médecine de l'UPEC, Créteil, 2002., l'excision restera aux États-Unis pratiquée comme un traitement de l'érotomanie jusque dans les années soixanteL. P. Cutner, « Female genital mutilation. », in Obstetrical & Gynecological Survey, , , Wolters Kluwer Health, Philadelphie, 1985 ..

Le renversement de la clinique clérambaldienne () En 1911, Sigmund Freud théorise, à partir du cas du Président Schreber, l'érotomanie comme une déclinaison, aux côtés des autres formes de paranoïas, de la fixation du développement psychique au stade narcissique et du rejet (Verwerfung) de l'homosexualité propre à ce stadeS. Freud, Psychoanalytische Bemerkungen über einen autobiographisch beschriebenen Fall von Paranoia (Dementia Paranoides), vol. 3, I, , Vienne, 1911, réed. in S. Freud, Gesammelte Schriften, vol. VIII, IPA, Vienne, 1925,trad. M. Bonaparte & R. Loewenstein, « Le président Schreber », RFP, t. V, , Paris, 1932, réed. in Cinq psychanalyses, , PUF, Paris, 1954 ..