L'élection présidentielle française de 1969, visant à élire le président de la République française, est la deuxième élection présidentielle française organisée suivant le suffrage universel direct (celle de 1848 avait été tenue au suffrage direct masculin), et la troisième élection présidentielle tenue sous la Cinquième République (le suffrage de 1958 était indirect).
Il s’agit d’un scrutin anticipé faisant suite à la démission du président de Gaulle après la victoire du « non » au référendum sur la réforme du Sénat et la régionalisation. Se déroulant les et , elle intervient à peine un an après les événements de Mai 68, qui ont fragilisé le régime gaulliste. Elle est marquée par la dispersion de la gauche, qui ne parvient pas à se réorganiser après la dissolution de la Fédération de la gauche démocrate et socialiste et qui propose cinq candidats sur les sept candidatures validées par le Conseil constitutionnel. L'extrême droite et la droite nationaliste sont absentes du scrutin, la candidature de Pierre Sidos ayant notamment été rejetée.
Malgré le bon score du candidat du Parti communiste français, Jacques Duclos (21,3 %), aucun candidat de gauche ne se qualifie pour le second tour, qui voit s'opposer l’ancien Premier ministre gaulliste Georges Pompidou (44,5 %) et le président du Sénat et président de la République par intérim, le démocrate-chrétien et centriste Alain Poher (23,3 %). Celui-ci est finalement battu par Georges Pompidou, qui obtient 58,2 % des suffrages exprimés, dans un contexte de hausse de l’abstention, favorisée par la consigne de vote de Jacques Duclos de ne pas choisir entre .
Contexte vignette|gauche|redresse|Résultats par département (en France métropolitaine) du référendum sur la réforme du Sénat et la régionalisation. Après la victoire du « non » au référendum sur la réforme du Sénat et la régionalisation, le général de Gaulle démissionne comme il l'avait signifié à plusieurs reprises lors de la campagne référendaire. À minuit passé de onze minutes le , un communiqué est publié depuis Colombey-les-Deux-Églises : Je cesse d'exercer mes fonctions de président de la République. Cette décision prend effet aujourd'hui à midi.. À , Maurice Couve de Murville transmit à Alain Poher et au président du Conseil constitutionnel Gaston Palewski la lettre de démission du général de Gaulle. Conformément à l'article 7 de la Constitution, le président du Sénat Alain Poher devait exercer l'intérim de la présidence, s'installant au palais de l'Élysée à , tandis que le premier ministre Maurice Couve de Murville restait en fonction, expédiant les affaires courantes avec son gouvernement.
La Cinquième République n'était désormais plus dirigée par son inspirateur, les électeurs devant désigner son successeur comme il l'avait envisagé en 1962. La question principale pour les électeurs était de définir si le résultat final du scrutin signifierait un changement de régime ou un changement d'homme.
Modalités
Conformément à l'article 6 de la Constitution, le président de la République est élu pour un mandat de sept ans. Si aucun candidat ne recueille la majorité absolue des suffrages exprimés au premier tour de scrutin, un second tour a lieu quatorze jours plus tard : seuls peuvent alors se présenter les deux candidats arrivés en tête au premier tour après retrait éventuel de candidats mieux placés. Étant donné que le général de Gaulle a démissionné, et conformément à l'article 7 de la Constitution, le scrutin doit se tenir entre vingt et trente-cinq jours après le début de la vacance présidentielle.
Chaque candidat doit satisfaire plusieurs conditions : être de nationalité française et ne pas être privé de ses droits civiques concernant l'éligibilité ; avoir au minimum ; être inscrit sur une liste électorale ; recueillir 100 de parlementaires ou d'élus locaux : ces parrainages doivent provenir d'au moins dix départements ou collectivités d'outre-mer différents et pas plus d'un dixième des élus signataires ne doit provenir du même département ou de la même collectivité d'outre-mer.
Le Conseil constitutionnel est, selon l'article 58 de la Constitution, garant de la régularité de l'élection, de l'examen des réclamations et de la proclamation des résultats.
Les dates du scrutin sont fixées en Conseil des ministres et publiées au Journal officiel. Le premier tour est fixé au et le second au du même mois portant convocation des électeurs pour l'élection du Président de la République, publié au JORF du , .. La fin du dépôt de candidatures est fixé au .
Candidats Candidatures validées + Liste des candidats à l'élection présidentielle de 1969. Candidat Fonctions politiques Détails Gaston Defferre() Section française de l'Internationale ouvrière (SFIO) 80px Maire de Marseille(1944-1945 et depuis 1953)Député des Bouches-du-Rhône(1945-1958 et depuis 1962)Président du groupe socialiste à l'Assemblée nationale(depuis 1962) Il déclare sa candidature dès le . Sa démarche étant la même qu'en 1965, elle empêcha malgré tout une candidature unique de la gauche. Sa confirmation par la SFIO lors du congrès d'Alfortville, qui devait préparer la modernisation du parti et le rapprochement avec les clubs de gauche, se déroula dans la plus grande confusion. Louis Ducatel() 80px Aucune Il déclare sa candidature le . Élimination au (vote Georges Pompidou) Jacques Duclos() Parti communiste français (PCF) 80px Sénateur de Seine-Saint-Denis(depuis 1968) Le comité central du parti le désigne comme candidat le , après l'échec des négociations avec la SFIO pour une candidature unique de la gauche. Élimination au (Aucune consigne de vote) Alain Krivine() Ligue communiste (LC) 80px Aucune La Ligue communiste présenta sa candidature le , alors qu'il effectuait son service militaire à Verdun.. Alain Poher() Centre démocrate (CD) 80px Sénateur du Val-de-Marne(depuis 1968)Président du Sénat(depuis 1968)Président de la République par intérim (depuis le ) Il déclare sa candidature le , la veille de la clôture du dépôt des candidatures. Il fut l'un des meneurs de la campagne pour le lors du référendum sur la réforme du Sénat et la régionalisation. Georges Pompidou() Union des démocrates pour la République (UDR) 80px Député du Cantal(1967 et depuis 1968) Il déclare sa candidature dès le . À plusieurs reprises, notamment à Rome et Genève, il avait annoncé son intention de concourir à la prochaine élection présidentielle. Il se tenait en retrait de la majorité présidentielle depuis son départ de l'hôtel de Matignon après les évènements de Mai 68. Michel Rocard() Parti socialiste unifié (PSU) 80px Secrétaire national du Parti socialiste unifié(depuis 1967) Il déclare sa candidature le , après l'échec des négociations avec la SFIO pour une candidature unique de la gauche. Élimination au (vote Alain Poher)
Candidatures rejetées Jean-Marc Bourquin.. Guy Héraud.. Michel-Georges Micberth. Pierre Sidos (L'Œuvre française).
Campagne Alain Poher prit plusieurs décisions pour assurer la bonne tenue de la campagne, comme de rappeler le devoir d’impartialité de la presse et de l'ORTF, ou bien en renvoyant certains du général de Gaulle, notamment Jacques Foccart, dans les services secrets et les polices parallèles. Contrairement à ce qu'auraient laissé penser les événements de Mai 68, la campagne électorale se déroula dans le calme, voire dans un plus grand calme qu'en 1965.
Commentant le départ du général de Gaulle, dont il était l'un des journalistes les plus critiques, Jean-Jacques Servan-Schreiber écrivit dans L'Express : La France est peut-être en train d'évacuer, ou de réduire à des dimensions inoffensives, les deux démons qui l'ont habitée depuis la Libération. Le gaullisme, ou le mythe de la grandeur ; le communisme, ou l'utopie du grand soir - qui sont, bien qu'apparemment opposés, de même nature : hors du temps, hors de la réalité, hors de la vie. [...] Cette nouvelle France qui va entrer dans son époque aura ses ci-devant, comme toujours. Et ce sont ceux-là, enfants de Maurras ou de Proudhon, qui détestent ce qui est en train d'arriver. Mais les autres, qui ne peuvent pas se nourrir de théories et qui aiment bien le progrès, sentent qu'ils vont enfin, peut-être, respirer.. De son côté, Georges Suffert analysait les contours d'une éventuelle candidature d'Alain Poher : Trente-cinq pour cent des Français se déclarent déjà prêts à voter pour le président de la République intérimaire, contre 42 pour M. Georges Pompidou [...] En réalité, M. Poher a désappris de s'étonner. En vingt-cinq jours, un homme de , arrivant à la fin d'une honorable carrière politique sans être le moins du monde connu des Français, a sauté, à travers le petit écran, d'un Sénat que l'on croyait condamné à l'Élysée qu'il peut briguer [...] ce sexagénaire replet qui ressemble à tout le monde va, en quinze jours, provoquer une véritable mobilisation des esprits. Parce qu'il va faire exactement les gestes que l'opinion publique attend de lui. Ni trop ni trop peu. S'il se déclare candidat, dès le lendemain de la chute de l'homme historique, s'il s'installe dans le bureau du général de Gaulle, il sera un usurpateur. Il n'est donc pas aussitôt candidat ; il brandit son chapeau d'intérimaire et ne pénètre pas dans le bureau du général de Gaulle, mais s'assied, sagement, à côté. À peine suggère-t-il l'idée que puisqu'il est déjà là, l'électeur pourrait l'y laisser. [...] Dans le creux du week-end, M. Poher, finalement seul, devait décider s'il ouvrirait ou non la grande bataille surprenante de l'après-gaullisme. Non pas la bataille de la gauche contre la droite. Mais celle du centre contre le centre. Dès le début de la campagne électorale, plusieurs éléments apparaissent, notamment que 51 % des Français interrogés (contre 31 %) souhaitent un changement fondamental dans la pratique du pouvoir.. En revanche, ils sont 51 % (contre 29 %) à souhaiter le maintien de la politique étrangère gaullienne. Ils sont également 51 % à souhaiter un maintien des institutions.. Pour la politique économique et sociale, 64 % des sondés attendaient un changement, tout comme la politique de l'enseignement supérieur (45 % contre 20 %). De plus, 57 % des Français interrogés (contre 32 %) attendent du président de la République qu'il soit un arbitre. De ce point de vue, Alain Poher semblait mieux placé que Georges Pompidou pour rompre avec la pratique du pouvoir du général de Gaulle et incarner le . En effet, 51 % des Français jugent le président du Sénat comme étant le plus à même d'y parvenir. Bénéficiant de son expérience comme Premier ministre, Georges Pompidou est constamment en tête des enquêtes d'intentions de vote (hormis le premier sondage pour le second tour).
Divisions de la gauche
Contrairement à 1965, la gauche était très divisée pour le scrutin présidentiel.. En , la Fédération de la gauche démocrate et socialiste fut dissoute après le raz-de-marée gaulliste lors des élections législatives de juin. À la suite des événements de Mai 68, tous les partis de gauche, hormis le Parti communiste français qui fut très réservé vis-à-vis du mouvement étudiant, ont du mal à se remettre de la débâcle électorale. Le PCF fut même qualifié de .. De plus, la répression du printemps de Prague par les forces du pacte de Varsovie et l'Armée rouge contribuent à refroidir le rapprochement amorcé entre la gauche non communiste et le Parti communiste français entamé en 1963.. En outre, le candidat unique de la gauche en 1965, François Mitterrand s'était auto-disqualifié à la suite de sa conférence de presse surréaliste du où il constata maladroitement la « vacance du pouvoir », proposant sa candidature à une élection anticipée.. Il ne fut même pas impliqué dans la campagne référendaire, bien qu'il tiendra personnellement 27 réunions publiques durant cette période. Lors des législatives de juin 1968, la FDGS a perdu plus de la moitié de ses députés. En novembre, il dut retourner siéger chez les non-inscrits à l'Assemblée nationale.