Paul B. Preciado, né le à Burgos sous le nom de Beatriz Preciado, est un chercheur, commissaire d'exposition, écrivain et réalisateur espagnol.

Figure internationale de la théorie queer et des études de genre, il prolonge l'œuvre de Michel Foucault en développant le concept d'ère « pharmacopornographique ». Il analyse les nouvelles formes de contrôle politique des corps (la biopolitique) à travers les technologies de genre, les hormones et l'industrie pornographique.

Il est l'auteur de plusieurs essais influents, notamment Testo Junkie : sexe, drogue et biopolitique (2008), Un appartement sur Uranus (2019) et Dysphoria Mundi (2022), et d'un film, Orlando, ma biographie politique.

Il entame une transition de genre lente et publique au cours des années 2010. Il adopte officiellement le nom de Paul B. Preciado en 2015, définissant son identité comme une dissidence face au système binaire masculin/féminin.

Biographie Né sous le nom de Beatriz Preciado, Paul B. Preciado grandit dans une famille catholique qui le place dans une école religieuse non mixte.

Dans les années 1990, il étudie à la New School for Social Research de New York grâce à une bourse Fulbright.. Ses professeurs sont notamment Jacques Derrida et Ágnes Heller.

En 2000, il s’installe à Paris, et en 2002, organise le premier atelier dragking en France. Il retourne aux États-Unis et obtient en 2004 un doctorat de théorie de l'architecture à l'université de Princeton. Sa thèse est consacrée à la place de l'architecture dans le magazine Playboy. Il en tire ensuite l'ouvrage Pornotopie : Playboy et l'invention de la sexualité multimédia.

Preciado est chercheur associé au centre de recherche sur la danse de l'université Paris-VIII.. Preciado a dirigé le projet « Technologies du Genre » au sein du programme d'études indépendantes du musée d'Art contemporain de Barcelone..

Il est en couple avec l'écrivaine Virginie DespentesEntretien de Virginie Despentes accordé à l'émission À première vue, Radio Suisse Romande, 27 septembre 2010. (laquelle s’est alors déclarée publiquement comme lesbienne) de 2005. à 2014..

En , Preciado s'oppose aux limitations de l'avortement promulguées par le gouvernement de Mariano Rajoy. Dans un texte intitulé , il appelle les femmes à et à

Preciado collabore comme consultant et commissaire d’exposition avec le musée Reina Sofia à Madrid.. En 2014-2015, il est professeur invité à l'université de New York et à l'université de Princeton.. vignette|Paul B. Preciado en 2018.

Identité de genre En 2008, à la publication de Testo-Junkie qui raconte son expérience de prise de testostérone, Preciado se présente comme lesbienne, puis comme « gouine trans » et « garçon-fille », revendiquant de n'appartenir à aucun des deux genres masculin et féminin. En , Preciado se déclare « trans non opéré », puis décide en d'utiliser le nom « Paul B. Preciado » et choisit le masculin pour s’identifier..

Preciado a depuis signé tous ses textes sous ce nom, en utilisant le masculin, que ce soit pour la revue Artforum., dans ses chroniques pour le journal Libération, pour le magazine Mousse ou encore dans le cadre de contributions à des ouvrages collectifs.. Il évoque son changement de nom dans de nombreux entretiens...

Le , Paul B. Preciado a changé d'état civil et est administrativement un homme, abandonnant son nom de naissance..

Œuvre L'œuvre de Preciado questionne les nouvelles technologies du corps (hormones, chirurgie plastique…), leurs usages médicaux disciplinaires (comme la réassignation d'un sexe aux personnes intersexuées) et leur potentiel de subversion du système de genre par de nouveaux codages corporels. Ses textes sont souvent écrits à la première personne et contiennent des détails autobiographiques.

Manifeste contra-sexuel Dans son Manifeste contra-sexuel, paru d'abord en France en 2000 puis en Espagne sous le titre en 2002, Preciado tente de définir une alternative à l'hétérosexualité en développant de nouvelles formes de sexualité. Pour ce faire, l'auteur décentre la connotation sexuelle traditionnellement liée au pénis et au vagin pour constituer une sexualité dans laquelle l'anus et le godemichet, considéré comme pouvant être n'importe quelle partie du corps, sont au centre du comportement sexuel. Ce manifeste a une inspiration clairement autobiographique, comme l'indique l'auteur dans une interview qui exprime en termes crus l'envie du pénis qu'elle ressentait enfant.

Ce manifeste esquisse l'ébauche d'un système sociétal qui se défait des normes de genre et de la distribution traditionnelle des rôles afin de créer une société nouvelle. La contra-sexualité est une réflexion critique sur le Beatriz Preciado, (S.9-32), et (Deleuze), in : diess : . Berlin : b_books, 2003, 10. qui fait de l'hétérosexualité une norme et refuse toute forme de déviance. Preciado parle de . Le Manifeste dénonce un conditionnement des êtres humains : la nature de l'homme et de la femme serait déterminée par la culture et projetée automatiquement sur l'individu. Preciado souhaite rompre avec le et le remplacer par un , ce qui passe par une . Tout comme Judith Butler, Preciado emploie le concept de « performance ». Selon Preciado, le « système hétérosexuel » fonctionnerait au travers de codes culturels, c'est-à-dire un cercle fait de performance, d'imitation, de production et de reproduction, grâce auquel émergent des identités de genre présentées comme naturelles.

Preciado définit la contra-sexualité comme .. L'auteur oppose à ce système l'idée que la sexualité définit l'individu dans une société, et vise à libérer cet individu grâce à sa société alternative contra-sexuelle. Celle-ci se base sur un contrat contra-sexuel adopté par deux ou plusieurs individus. Ce contrat règle le comportement sexuel des signataires jusqu'aux moindres détails. Il est constitué de principes formulés par écrit avec lesquels les membres de la société se déclarent en accord. Les signataires renoncent d'abord à toute forme d'identité sexuelle dans la mesure où ils renoncent à la conception naturaliste de la féminité et de la masculinité et donc aux privilèges et aux devoirs qui y sont liés. Ensuite, la relation interpersonnelle est définie plus précisément. Le contrat n'est ni l'équivalent d'un mariage, ni celui d'une communauté de vie. La reproduction n'est pas contenue dans le contrat et ne peut se produire que si les deux ou plusieurs partenaires sont d'accord. Le contrat lui-même ne se rapporte qu'à l'acte sexuel. Dans le cadre de l'abolition des stéréotypes de genre, l'anus devient le nouveau « centre universel contra-sexuel ».. En effet, l'anus n'est pas discriminant et ne crée pas de catégories, et devient une métaphore pour l'absence de normes de genre.

Testo Junkie : sexe, drogue et biopolitique

Testo Junkie est un livre de Preciado, publié en Espagne (sous le titre Testo yonqui) et en France en 2008, traduit en anglais en 2013., qui relate l’expérience de Preciado s’administrant de la testostérone en gel appelée Testogel.. Cet acte, qui se veut politique et performatif, est décrit par Preciado comme une stratégie visant à défaire le genre inscrit à l’intérieur même de son corps par un système de contrôle de la sexualité et de la contraception..

Testo Junkie est un hommage à l’auteur Guillaume Dustan, ami proche de Preciado, mort d'une intoxication médicamenteuse..

L'auteur décrit et analyse dans l'ouvrage les changements induits par la testostérone à la lumière d’une histoire d’amour avec sa partenaire de l’époque, l’écrivaine Virginie Despentes (« VD » dans le livre).. Testo Junkie est également une histoire politique des substances de transformation des corps : pilule contraceptive, Viagra, produits dopants, Prozac, androgènes et œstrogènes cliniques.

Preciado prolonge dans cet ouvrage l’œuvre de Michel Foucault. Ce dernier a décrit méticuleusement la succession d'une ère de la souveraineté et d'une ère disciplinaire. Preciado estime qu'à partir de la seconde guerre mondiale nous sommes entrés dans une nouvelle ère nommée « pharmacopornographique ». Ce concept désigne l'interpénétration de l’industrie pharmaceutique et de l’industrie pornographique dans un capitalisme tardif, affectant les cycles reproductifs et le contrôle social par le biais d’une régulation des corps.. Si l'on entend par pharmakon — le remède et le poison au sens grec — et par pornographie tous les dispositifs capables de créer une réaction d'excitation-frustration, alors l'ère pharmacoporno prend un sens plus large et plus complexe. La catégorie du féminin s'est élargie grâce à la déconnexion entre le sexe et le genre. Le système économico-politique demeuré hétéro-normatif, en incorporant des biofemmes et biohommes (auto)codifiés au féminin, peut alors être lu comme la mise en place d'un immense bordel connectant, par les médias, la sphère du travail, et celle du social, des technocorps-prostitués à des technocorps-clients-consommateurs. La prostitution dépasse en ce sens la production de sperme, au sens littéral, qui était le but de cette institution dans son ancienne forme. Le rôle de la prostituée pharmacoporno est d'augmenter la potentia gaudendi, ou « force orgasmique », un concept que Preciado définit comme la « puissance (actuelle ou virtuelle) d'excitation (totale) d'un corps ». c'est-à-dire une capacité de jouir constituant une force de travail dans le capitalisme pharmacopornographique..

Pornotopie : Playboy et l'invention de la sexualité multimédia Pornotopie est la republication d’une thèse de doctorat d’abord publiée en espagnol en 2010.. Dans cet ouvrage, Preciado s’intéresse au magazine Playboy créé en 1953 par Hugh Hefner. Selon Preciado, Playboy est le précurseur de la médiatisation de la sphère intime, telle qu’on peut la retrouver aujourd’hui aussi bien dans la télé-réalité que dans les réseaux sociaux. Produits dérivés, hôtels, clubs avec hôtesses (les « bunnies » ou « Playboy Bunny »), chaîne de télévision mettant en scène l’intérieur du manoir Playboy, invention de la « fille d’à-côté » (girl next door) faisant de toute femme une potentielle playmate, le magazine met en place un véritable empire qui annonce et influence l'ère médiatique actuelle..

Le terme « pornotopie » est un emprunt à Steven Marcus dans son essai The Other Victorians: A study of Sexuality and Pornography in the Mid-Nineteenth Century England. (1964), qu'il définit comme . Il suppose que les travaux de Marcus ont influencé le philosophe Michel Foucault dans son travail sur la spatialisation de la connaissance et du pouvoir, menant à la création de la notion d'hétérotopie qu'il définit comme .

Le travail de Preciado sur la « pornotopie » Playboy se présente comme une poursuite de la réflexion de Marcus et Foucault, proposant que . La définition de « pornotopie » de Preciado est la suivante :

Dans son ouvrage, Preciado définit six types particuliers de pornotopie : les pornotopies « de large prolifération », qui consistent en un territoire régi par ses propres règles, us et coutumes (exemple des Red-light district) ; les pornotopies « localisées » (Peep show, Club échangiste, Love hotel) ; les pornotopies « de restrictions » (prison, hôpital, école, couvent, dans leur rapport de négation à la sexualité) ; les pornotopies « de transitions », où le rapport à l'espace est déterminé par l'événement (Nuit de noces/ Lune de miel, Tourisme sexuel) ; les pornotopies « subalternes », qui se créent en fonction de l'installation d'une minorité dissidente dans un territoire donné, rendant cette même minorité visible et s'affirmant comme telle dans l'espace urbain et social (quartier gay) ; les pornotopies « de résistance », qui sont des manifestations éphémères (à l'inverse des pornotopies subalternes) matérialisant des régimes et des subjectivités sexuelles généralement invisibles (Gay pride, SlutWalk, manifestations pour les droits des prostituées).