La bataille d’Utique se déroule en 203 av. J.‑C. entre une armée de la République romaine commandée par Publius Cornelius Scipio et les armées alliées de Carthage et de la Numidie, respectivement dirigées par Hasdrubal Gisco et Syphax. Elle s’inscrit dans le cadre de la Deuxième guerre punique et se solde par une lourde défaite pour Carthage
À la suite de sa défaite lors de la Première guerre punique (264–241 av. J.‑C.), Carthage étend son territoire dans le sud-est de l’Ibérie (actuelle Espagne et Portugal). Lorsque la Deuxième guerre punique éclate en 218 av. J.‑C., une armée romaine débarque dans le nord-est de l’Ibérie. Après un revers majeur en 210 av. J.‑C., Scipion prend le commandement et parvient à chasser les Carthaginois de la péninsule en cinq ans. De retour à Rome, il est déterminé à porter la guerre sur le sol africain, au cœur du territoire carthaginois. Élu consul en 205 av. J.‑C., Scipion passe une année en Sicile à entraîner son armée et à rassembler des vivres.
En 204 av. J.‑C., les Romains débarquent près du port carthaginois d’Utique avec quatre légions. Ils battent deux importantes unités de reconnaissance carthaginoises, assiègent Utique et établissent un camp fortifié.
Les Carthaginois et leurs alliés Numides installent leurs propres camps à environ des Romains, mais proches l’un de l’autre. En infériorité numérique, les Romains évitent l’affrontement. Les Carthaginois, méfiants face aux talents de stratège de Scipion, préfèrent attendre des renforts. Durant cette période de pause, Syphax propose de jouer les médiateurs dans le cadre de négociations de paix, que les trois camps entament. Profitant de ces tractations, Scipion envoie des officiers déguisés en esclaves pour espionner la configuration et la structure du camp numide, ainsi que la taille et la composition de son armée.
Lorsque le temps devient plus favorable, Scipion feint de préparer un assaut contre Utique. En réalité, il fait sortir son armée tard dans la nuit et la divise en deux. L’un des groupes lance une attaque nocturne contre le camp numide, mettant le feu aux baraquements faits de roseaux. Dans la panique et la confusion, les Numides sont dispersés et subissent de lourdes pertes. Ignorant la situation, de nombreux Carthaginois se précipitent dans l’obscurité pour éteindre ce qu’ils croient être un incendie accidentel dans le camp allié. Scipion les attaque alors avec le reste de ses troupes, prend leur camp d’assaut et y met le feu, notamment à de nombreuses huttes en bois. Là encore, les pertes carthaginoises sont considérables, amplifiées par l’obscurité.
Hasdrubal s’enfuit vers Carthage avec 2 500 survivants, parcourant environ , poursuivi par Scipion. Syphax parvient à s’échapper avec quelques cavaliers et se regroupe à environ de là. Au cours de l’année suivante, les Carthaginois lèvent deux nouvelles armées, mais chacune est vaincue par Scipion lors des batailles des Grandes Plaines et de Zama. Carthage demande la paix et accepte un traité humiliant, mettant fin à la guerre.
Contexte
Première guerre punique
La Première guerre punique oppose, au av. J.‑C., les deux principales puissances de l’ouest de la Méditerranée : Carthage et la République romaine. Elle dure vingt-trois ans, de 264 à 241 av. J.‑C., et se déroule principalement en Sicile, dans ses eaux côtières et en Afrique du Nord. Carthage est vaincue, et selon les termes du traité de Lutatius, évacue la Sicile et verse à Rome une indemnité de 3 200 talents d’argentPlusieurs types de talents sont attestés dans l’Antiquité. Ceux mentionnés ici sont les talents euboïques, équivalent à environ (). 3 200 talents représentent environ d’argent (). étalés sur dix ans..
Quatre ans plus tard, Rome s’empare de la Sardaigne et de la Corse sous un prétexte fallacieux, et impose une indemnité supplémentaire de 1 200 talents (1 200 talents représentent environ d’argent). Ces actions attisent le ressentiment de Carthage. L’historien Polybe, proche des événements, estime que cette trahison romaine est la cause principale du déclenchement d’un nouveau conflit avec Carthage dix-neuf ans plus tard.
Dès 236 av. J.‑C., Carthage étend son territoire en Ibérie, dans l’actuelle Espagne et au Portugal. En 226, le traité de l’Èbre avec Rome fixe le fleuve Èbre comme frontière nord de la sphère d'influence carthaginoise. Peu après, Rome conclut un traité séparé avec la cité de Sagonte, bien au sud de l’Èbre. En 219 av. J.‑C., Hannibal, dirigeant de facto de l’Hispanie carthaginoise, marche sur Sagonte et l’assiège, la prend et la pille. Au début de 218 av. J.‑C., Rome déclare la guerre à Carthage, déclenchant la Deuxième guerre punique.
Deuxième guerre punique thumb|right|upright=1.4|alt=Carte de la Méditerranée occidentale montrant les territoires contrôlés par Rome et Carthage en 218 av. J.-C.|
Hannibal conduit une grande armée carthaginoise depuis l’Ibérie, à travers la Gaule, franchit les Alpes et envahit l’Italie péninsulaire en 218 av. J.‑C. Durant les trois années suivantes, il inflige de lourdes défaites aux Romains aux batailles de la Trébie, du lac Trasimène et de Cannes. Lors de cette dernière, au moins 67 500 Romains sont tués ou capturés. L’historien Toni Ñaco del Hoyo qualifie ces revers de « grandes calamités militaires », tandis que Brian Carey estime qu’ils ont mené Rome au bord de l’effondrement. L’armée d’Hannibal reste en Italie quatorze ans avant que ses survivants ne se retirent.
Des combats importants ont aussi lieu en Ibérie, en Sicile, en Sardaigne et en Afrique du Nord. En 211 av. J.‑C., les Romains subissent une lourde défaite à la bataille du Bétis et sont repoussés dans le nord-est de l’Ibérie. En 210 av. J.‑C., des renforts stabilisent la situation. Cette même année, Publius Cornelius ScipioIl s’agit du fils du précédent co-commandant romain en Ibérie, également nommé Publius Scipio, et du neveu de l’autre co-commandant, Gnaeus Scipio. arrive avec des troupes supplémentaires pour prendre le commandement. En 209 av. J.‑C., lors d’un assaut soigneusement préparé, il s’empare de la principale base carthaginoise, Carthagène la Nouvelle. Au cours des quatre années suivantes, Scipio bat à plusieurs reprises les Carthaginois et les chasse d’Ibérie en 206 av. J.‑C.]
Forces en présence
Romains
thumb|left|upright=0.75|alt=Photographie d’un casque en bronze légèrement terni et cabossé.|
La plupart des citoyens romains de sexe masculin sont astreints au service militaire, qu’ils effectuent comme infanterie. Une minorité plus aisée fournit le contingent de cavalerie (equites). Traditionnellement, Rome lève deux légions en temps de guerre, composées chacune de 4 200 fantassins – chiffre pouvant atteindre 5 000 selon les circonstances – et de 300 cavaliers. Environ 1 200 des fantassins, généralement plus jeunes ou plus pauvres et incapables de financer un équipement complet de légionnaire, servent comme vélites, tirailleurs armés de javelots. Ils portent chacun plusieurs javelots de jet, une courte épée et un bouclier d’environ . Le reste constitue l’infanterie lourde, équipée d’une armure, d’un grand bouclier et d’un glaive de pointe. Ces troupes sont réparties en trois lignes : les hastati (première ligne) portent deux javelots, les principes (deuxième ligne) et les triarii (troisième ligne) manient une lance d’estoc. Les manipules et les soldats opèrent en ordre relativement ouvert. Rome élit chaque année deux consuls, magistrats suprêmes qui, en temps de guerre, prennent chacun le commandement d’une armée. Une armée standard combine une légion romaine avec une autre levée chez ses alliés latins – ces derniers fournissent souvent davantage de cavaliers.
À ce stade de la guerre, les armées romaines deviennent plus nombreuses, comportant en général quatre légions (deux romaines et deux alliées), soit environ 20 000 hommes. L’armée romaine qui envahit l’Afrique se compose de quatre légions : les deux légions romaines sont renforcées à un effectif inédit de 6 200 fantassins chacune, avec 300 cavaliers par légion. Les historiens modernes estiment la force totale entre 25 000 et 30 000 hommes, dont environ 2 500 cavaliers.
Carthaginois
Les citoyens carthaginois ne servent dans l’armée que lorsque la cité de Carthage elle-même est menacée. Ils combattent alors comme fantassins lourds bien équipés, armés de longues lances d’estoc, mais leur formation et leur discipline sont réputées médiocres. En temps normal, Carthage recrute des étrangers pour composer ses arméesLes sources grecques et romaines désignent péjorativement ces soldats comme des « mercenaires », mais l’historien moderne Adrian Goldsworthy estime qu’il s’agit d’une « grossière simplification ». Ils servent selon des statuts variés : troupes régulières d’États alliés, forces venues d’États alliés mais dirigées par leurs propres chefs, ou encore volontaires de territoires sous contrôle carthaginois, non citoyens. La citoyenneté carthaginoise est en effet majoritairement réservée aux habitants de la ville de Carthage.. Beaucoup de soldats viennent d’Afrique du Nord et sont désignés comme « Libyens ». Cette région fournit divers types de combattants : une infanterie en formation serrée équipée de grands boucliers, de casques, de courtes épées et de longues lances d’estoc ; des tirailleurs armés de javelots ; des cavaliers légers évitant le corps-à-corps, jetant des javelots à distance – souvent des Numides et une cavalerie lourde de choc, entraînée pour charger rapidement l’adversaire afin de le briser avant ou au moment du contact.
Les fantassins africains en ordre serré, tout comme les milices citoyennes, combattent en phalanges. Il arrive que certains utilisent des armures romaines capturées. L’Ibérie et la Gaule fournissent aussi des fantassins aguerris mais sans armure, réputés pour leurs charges furieuses, bien qu’ils rompent le combat si l’affrontement s’éternise. Enfin, les frondeurs des Baléares sont fréquemment recrutés.
Prélude
En 206 av. J.‑C., Scipion quitte l’Ibérie et revient en Italie. Il se voit refuser le triomphe auquel il pouvait prétendre au motif qu’il n’avait pas occupé les magistratures du cursus honorum, la séquence de charges militaires et politiques que doivent suivre les aspirants hommes d’État romains. Il est pourtant élu au poste suprême de consul début 205, en dépit de l’âge requis. Scipion anticipe déjà une invasion de l’Afrique du Nord et, alors qu’il est encore en Espagne, il entame des négociations avec les chefs numides Massinissa et Syphax. Il échoue à rallier ce dernier, mais conclut une alliance avec le premier.
L’idée d’une invasion de l’Afrique divise la classe politique romaine. Hannibal est encore présent sur le sol italien ; une nouvelle offensive carthaginoise reste possible, ce que confirmera bientôt le débarquement de Magon Barca en Ligurie. L’opération amphibie est risquée sur les plans logistique et militaire. Lors de la Première guerre punique, une tentative similaire en 256 av. J.‑C. s’est soldée par une lourde défaite qui a revitalisé Carthage.
Un compromis finit par être trouvé : Scipion reçoit la Sicile comme province consulaire, ce qui lui permet de disposer d’une base idéale pour organiser l’invasion et l’approvisionnement. Il obtient aussi l’autorisation de franchir la mer vers l’Afrique selon son propre jugement. L’engagement romain reste néanmoins limité : Scipion ne peut pas lever une armée par la conscription habituelle et doit se contenter de volontaires.
En 216, les survivants de la défaite romaine à Cannes ont été regroupés en deux légions et envoyés en garnison en Sicile. Ces légions forment encore l’ossature de la garnison insulaire. Grâce à l’afflux de volontaires, Scipion en renforce les effectifs à un niveau sans précédent, atteignant 6 500 hommes par légion.