Cet article présente les conditions et les événements à l'origine de l'antisémitisme nazi.
Depuis plusieurs décennies, la Shoah a fait l'objet de nombreuses études universitaires entérinant l'idée qu'Adolf Hitler n'avait fait que mettre en place l'idéologie antisémite et nationaliste qu'il avait annoncée dans son livre Mein Kampf (1924-1925). Ses deux traits principaux sont d'une part la constitution d'un espace vital (Lebensraum) vers l'Est et d'autre part l'extermination des juifs (Endlösung der Judenfrage). vignette|Une publication antisémite de 1938 et formée d'extraits de l'ouvrage Des Juifs et de leurs mensonges de Martin Luther ; un volume calomniateur écrit par l'évêque de l'Église protestante luthérienne en Thuringe Martin SasseVoir ( Martin Sasse (Bischof)).
Néanmoins l'antisémitisme hitlérien n'est en aucun cas singulier. Il remonte, au minimum, aux massacres des Juifs en Allemagne avant la Première Guerre mondiale. Il est également issu d'un mélange de théories et de représentations négatives, forgées à partir du de l'ère chrétienne, puis reprises sous une forme plus « laïque » en Allemagne et en France du milieu du jusqu'au début des années 1920. Ces théories, longtemps marginalisées au sein d'une élite, connaissent, avec la mise en place du nazisme, leur apogée par leur diffusion aux foules. « Comment le peuple allemand en est-il venu à détester les Juifs au point d'entreprendre, dans la joie et en toute bonne conscience, leur extermination systématique ? » (Pierre Sorlin)J.-C. Favez, « D'où vient l'antisémitisme allemand ? », Les Collections de l'Histoire, 3, 1998..
L'antisémitisme germain traditionnel
Une tradition antisémite pluriséculaire Les persécutions médiévales
L'antisémitisme est un phénomène international qui est apparu en Europe chrétienne au par le biais de massacres antisémites (dans le cadre de la Première croisade) puis connaissant un prolongement au avec la Peste noire puis au avec la Réforme. Selon les archéologues, les Juifs seraient arrivés en Germanie avec les légions romaines (en particulier en Rhénanie). Protégée théoriquement par les empereurs (tradition carolingienne), la minorité juive n'est pas à l'abri des persécutions dans l'Allemagne médiévale (massacre de la population juive de Worms en 1096)P. Burrin, Ressentiment et apocalypse. Essai sur l'antisémitisme nazi, Seuil, 2007, p. 17-19. J.-C. Favez (1998)..
Jusqu'au , la population juive devient un bouc émissaire. Les historiens modernes proposent trois causes. Tout d'abord la juxtaposition entre le peuple juif et la religion juive ne se retrouve nulle part ailleurs. Ensuite, cette religion, à l'origine du monothéisme, a attiré les foudres du christianisme. Enfin, depuis la destruction du Temple, la communauté juive s'est diffusée à travers le monde en une diaspora sans assise territoriale. Tous ces éléments ont amené une image très négative des Juifs en EuropeP. Burrin (2007), p. 19-20.. En effet, l'antijudaïsme médiéval est incompréhensible hors de son contexte religieux. L'attachement des Juifs à leur culte, à leur communauté et à leur conviction d'être le « peuple élu » leur vaut un traitement à part. « Peuple déicide » et « peuple de Dieu », ils sont pour l'Église un objet de scandale. Écartés du système féodal, exclus de la propriété du sol et des corporations, ils ne peuvent exercer que des occupations marginales, voire illicites : le commerce d'abord (aide du réseau de solidarités qui unit les communautés) puis le prêt sur gage, l'usure, la vente à tempérament. Ces activités sont tout à la fois condamnées par l'Église, méprisées par la population et indispensables à la société.
Tolérés, puisque utiles, mais soupçonnés et haïs parce que marginaux, les Juifs nouent avec leur environnement des relations d'une extrême ambiguïté. Le fait qu'en Allemagne ces relations ne soient marquées d'aucune interruption de longue durée ne les rend pas plus simples. Certaines autorités municipales ont commencé d'imposer des signes distinctifs qui permettent de définir et d'exclure. Le regroupement, par précaution d'abord, dans des quartiers réservés (Judenviertel) commence dès le . À l'abri dans leurs ghettos, les Juifs vivent dans une communauté qui a l'apparence d'une entité nationale, mais n'est ni souveraine ni libre - abri précaire et coûteux car, pour les chrétiens, il n'y a pas de protection qui ne se paie ; et les Juifs sont soumis à un ensemble de discriminations dont on a pu dresser une étonnante comparaison avec les mesures de quarantaine prises par les nazis (1933-1941). Enfin, l'antisémitisme médiéval a tiré de la résistance des Juifs à la conversion, de leurs activités marginales, de leur double personnalité au-dedans et au-dehors du ghetto toute une imagerie démoniaque de meurtres rituels, de perversions sexuelles, de puissance maléfique et de complot universel que l'on retrouve à toutes les époques dans le stéréotype du Juif.
Les nazis se revendiquèrent de l'ouvrage Des Juifs et leurs mensonges, écrit en 1543 par Martin Luther. Ils se réclamèrent également, entre autres, d'un autre texte chrétien antérieur : Adversus Judaeos de Jean Chrysostome.
Selon l'historien Jules Isaac, l'antisémitisme chrétien violent créé au par les Pères de l'Église a eu une influence sur le nazisme : « De tels germes, de mépris et de haine, lèvent toujours. [...] Et après les prédicateurs chrétiens, voyez venir les hideux libellistes, les Streicher nazis. »Jules Isaac, Genèse de l'antisémitisme, 10-18, 1998, p. 160.
L'époque moderne : une période de tolérance ?
L'antisémitisme a donc une dimension alors imaginaire qui s'illustre par le meurtre rituel, la profanation de l'hostie et l'empoisonnement des puits. Aux , les souverains éprouvent le besoin d'utiliser le crédit et la compétence juives. Les communautés juives, qui comptent probablement quelque en Allemagne vers 1700, ont donc manifesté une vitalité remarquable. Elles doivent pendant longtemps encore faire face au mépris haineux, et les derniers ghettos du Reich ne disparaissent qu'à la fin du . Cependant, dès les , la figure emblématique des temps modernes devient celle du Juif de cour qui fournit aux princes éclairés les moyens de bâtir leur État et qui partage une part de leur train de vie somptueux. Encore ces postes en vue demeurent-ils menacés, comme le rappelle en 1738 la fin tragique de Süss Oppenheimer au Wurtemberg (dont Veit Harlan tire un film célèbre Le Juif Süss, 1940).
L'antisémitisme médiéval est aussi battu en brèche par les Lumières. Les hommes de l’Aufklärung n'éprouvent pour le judaïsme pas plus de sympathie que les encyclopédistes français. Ils voient en lui la source de l'aliénation religieuse dont ils entendent débarrasser l'humanité. Et s'ils souhaitent l'émancipation des Juifs, c'est parfois dans l'espoir de voir disparaître le judaïsme. Toutefois, dans l'Allemagne du , dont la culture est française et le patriotisme cosmopolite, les appels à la tolérance de Lessing et de Mendelssohn, l'un chrétien, l'autre juif, revêtent l'allure d'un dialogue des religions. La « question juive » se retrouve dans la Haskala (Lumières juives) qui remporte un grand succès. La fin du connaît la fin provisoire de l'antisémitisme en Allemagne : c'est l'abolition des lois antijuives, la liberté de culte (1781).
La Révolution française permet elle aussi de faciliter l'émancipation des Juifs avec notamment le Code Napoléon qui prône l'égalité juridique pour tous. À l'inverse, la déchristianisation progressive des sociétés amène en France comme en Allemagne au renouvellement de la judéophobieP. Burrin (2007), p. 21.. Au apparaît une nouvelle notion spécifique aux Allemands : le Volk (adjectif völkisch). Dans le contexte culturel et nationaliste des , il ne faudrait pas le traduire simplement par « peuple » mais par « essence transcendante », la nature d'une âme. C'est cet idéal völkisch en germe tout au long du qui favorise le nationalisme et l'antisémitisme allemandG. L. Mosse, Les racines intellectuelles du Troisième Reich, Seuil, Paris, 2008, p. 43..
Les origines de l'antisémitisme moderne
Plusieurs facteurs amènent à un changement de nature de l'antisémitisme européen, en particulier en Allemagne.
Un contexte de modernisation
Dans un premier point, le contexte est neuf, puisque les Juifs connaissent l'émancipation et sont les témoins de la modernisation de l'ensemble des sociétés européennes. Entre 1810 et 1820, un groupe de jeunes intellectuels juifs berlinois veut promouvoir l’insertion des Juifs dans la société allemande mais aussi inscrire le fait juif dans la modernitéDavid Sorkin, The transformation of German Jewry, 1780-1840, Oxford, New York, 1987. De leurs réunions naît la Wissenschaft des Judentums, c'est-à-dire la science du judaïsme. L'émancipation des Juifs connaît, malgré les améliorations, encore de nombreux écueils. Les chaires universitaires et les postes d'officiers de l'armée sont interdits aux Juifs. En parallèle apparaît, sous l'égide du professeur berlinois Friedrich Ludwig Jahn, le mouvement de la Fraternité (Burschenschaften) dont l'objectif est de propager la culture allemande et de développer le culte du corps chez les jeunes étudiants. Ce mouvement nationaliste est à l'origine d'un autodafé de livres « étrangers » (par exemple juifs) dans le château de Wartburg en 1817G. L. Mosse, Les racines intellectuelles du Troisième Reich, Seuil, Paris, 2008, p. 44 et p. 89..
À partir des années 1840, les idées libérales se répandent en Allemagne. L'égalité des droits est octroyée aux Juifs. La Question juive de Karl Marx est publiée en 1843. Marx définit les Juifs par leur religion qu'il identifie au culte de l'argent : « Le monothéisme du Juif est donc en réalité le polythéisme des besoins multiples. » Il ajoute : « L'argent est le dieu jaloux d'Israël devant qui nul autre Dieu ne doit subsister. » Pour lui, judaïsme et bourgeoisie sont donc équivalents, d'où découle le devoir de supprimer le judaïsme. Marx produit ainsi un pamphlet antisémite appelé à peser lourdement sur les théories des mouvements révolutionnaires face aux JuifsRoland Goetschel, « La question juive », dans Encyclopaedia Universalis, DVD, 2007. Les Juifs sont ainsi assimilés à l'égoïsme et l'injustice capitalistes (Alphonse Toussenel, Les Juifs rois de l'époque, 1845). Néanmoins, depuis le Congrès de Vienne (1815), la nation allemande se pose la question de l'unité politique et du destin national. À défaut d'une cohésion politique, les Allemands se tournent volontiers vers une cohésion culturelle dont l'aboutissement est la Révolution de 1848G. L. Mosse (2008), p. 40.. Dans un contexte de modernité accrue, la bourgeoisie moyenne réclame la recherche de racines nationales et s'oppose violemment à la modernité. Les bourgeois sont alors rejoints par les artisans qui se sentent à leur tour isolés : la modernité menaçait leur statut. Tous se tournent vers la pensée völkisch, qui désigne des boucs émissaires de cette décadence sociale : les JuifsG. L. Mosse (2008), p. 47..