Joachim Lelewel, né le à Varsovie et mort le à Paris, est un historien, militant, penseur politique et patriote polonais, ministre de l'Instruction publique durant l'insurrection polonaise de 1830-1831, grande figure du courant républicain en Pologne, puis sein de la communauté polonaise en exil, qu'il rejoint après la défaite du soulèvement.

Biographie Origines familiales Joachim Lelewel est issu d'une famille d’origine allemande, installée en province de Prusse-Orientale au après être partie d'Autriche. Son grand-père paternel, Heinrich Lölhöffel von Löwensprung (1705-1763), était médecin à la cour de Auguste III, roi de Pologne et électeur de Saxe. Son père, Karol Maurycy (1748-1830), anobli par le roi Stanislas Auguste Poniatowski avec le changement de nom pour Lelewel en 1775, était juriste et trésorier de la Commission de l'éducation nationale.

Joachim Lelewel a deux frères : Jan Paweł (1796-1847), ingénieur, et Prot Adam (1790 -1884), officier dans la Grande Armée, ainsi que plusieurs sœurs. Il est encore enfant lorsque la République des Deux Nations disparaît après le troisième partage de la Pologne en 1795 et il atteint l'âge adulte quand Napoléon rétablit en 1807 un petit état polonais sous le nom de duché de Varsovie.

L'Université de Wilno Joachim Lelewel fait des études supérieures d'histoire à l’université de Wilnus (1804-1808), puis pendant deux ans, il donne des cours au très réputé Lycée de Krzemieniec. Nommé professeur suppléant d’histoire, il revient à Wilno en 1815. En 1819, Lelewel devient bibliothécaire à l'université de Varsovie, puis revient à nouveau à l'université de Vilnius, où, de 1822 à 1824, il donne des cours d'histoire universelle.

Les étudiants l'adorent et ses conférences sont extrêmement populaires. Son cours inaugural en 1822 rassemble 1 500 personnes, dont le futur grand poète polonais Adam Mickiewicz qui, des années plus tard, inclura le personnage de Lelewel dans la troisième partie de sa monumentale pièce de théâtre Les Aïeux.

Mais Lelewel est démis de ses fonctions à la suite à un grand procès politique des étudiants, membres de la société patriotique des Philomathes et des Filarètes en (120 accusés, dont 20 seront condamnés).

Militant politique dans le royaume de Pologne (1824-1830) vignette|Joachim Lelewel en 1825 (gravure de Seweryn Oleszczyński). Lelewel revient à Varsovie et s'engage dans la vie politique. En 1825, il rejoint la Société Patriotique et devient député à la Diète en 1829.

Lelewel est ardent partisan d'une Pologne indépendante, qui, selon lui, ne peut être que républicaine et démocratique, ce qui exige une grande réforme agraire et l'abolition des formes de servage qui existent encore. Son programme national est de revenir aux frontières d'avant les partages.

L'insurrection de 1830-1831 Cette insurrection, qui va durer du au mois de , est une conséquence des révolutions de 1830 en France et en Belgique. Le , un groupe de conspirateurs, essentiellement des élèves-officiers de l'école d'artillerie de Varsovie, déclenche une insurrection et réussit à prendre le contrôle de Varsovie.

Le Club patriotique ( décembre) Le , Lelewel et son ami Maurycy Mochnacki créent le Club patriotique qui regroupe les patriotes radicaux et s'emploie à généraliser l'insurrection. Lelewel, à la tête du Club, invente un des slogans de l'insurrection : « Pour notre liberté et pour la vôtre ! » (c'est-à-dire que les Polonais combattent le tsar non seulement pour eux-mêmes, mais aussi pour les autres peuples d'Europe).

Entrée dans les gouvernements insurrectionnels (3 décembre-30 janvier) Pour canaliser l'insurrection, certains conservateurs investis de responsabilités dans le royaume établissent des liens avec les radicaux. La composition du conseil de gouvernement (le « Conseil d'administrationRada administracyna. Voir la page polonaise à ce nom, qui parle surtout de celui du décembre 1830. ») est modifiée dans un sens plus patriotique, notamment par l'entrée du prince Adam Czartoryski (), puis de Niemcewicz et du général Chlopicki (), à la demande du ministre des Finances Drucki-Lubecki ; le Comité exécutif du Conseil intègre aussi des parlementaires, notamment Joachim Lelewel et Gustave Malachowski.

Le , le Conseil d'administration est dissous et remplacé par le Gouvernement provisoire du royaume de PologneCf. page polonaise Rząd Tymczasowy (powstanie listopadowe) présidé par Adam Czartoryski, avec cinq autres personnes, dont Lelewel et Niemcewicz. Le général Chlopicki devient commandant en chef de l'armée à la place du grand-duc Constantin, frère du tsar, et la Diète est convoquée pour le .

Durant cette période des premiers jours de l'insurrection, Lelewel prend part aux négociations avec le grand-duc, qui est autorisé à quitter le royaumeRéfugié à Vitebsk, le grand-duc Constantin meurt du choléra en juin 1830., ainsi que les unités russes présentes à Varsovie. Lelewel souligne que le soulèvement n'est pas dirigé contre le peuple russe, mais contre le despotisme tsariste.

Le , la Diète investit le général Chlopicki comme « dictateur », à la fois chef de l'armée et du gouvernement. Il est assisté par un conseil (le « Conseil national suprêmeCf. la page polonaise Rada Najwyższa Narodowa (1830) »), dont Lelewel ne fait pas partie.

Les négociations avec Nicolas I menées par Drucki-Lubecki parti à Saint-Pétersbourg le n'aboutissent à rien : la seule option offerte par le tsar est la capitulation sans conditionDrucki-Lubecki reste par la suite à Saint-Pétersbourg, alors que son adjoint, le député Jan Jezierski (page polonaise), rentre à Varsovie.. Le , Chlopicki démissionne.

Le , la Diète destitue Nicolas I du trône de Pologne et le 30, investit le Gouvernement national, présidé par Adam Czartoryski, dont Lelewel fait de nouveau partie en tant que « chef du département » des Wyznań Religijnych, Oświecenia i Sprawiedliwości (Affaires religieuses, Instruction, Justice). Il est donc le supérieur de deux ministres : celui de la Justice (Victor RembielinskiWiktor Rembieliński (1783-1847). Cf. sa notice sur le site Sejm Wielki.) et celui des Affaires religieuses et de l'Instruction (Alexandre BninskiAleksander Stanisław Bniński (1783-1831). Cf. page polonaise à ce nom.).

Quelques jours après, l'armée russe rassemblée au cours du mois de janvier lance l'offensive contre le royaume insurgé.

La période du gouvernement national et de la guerre russo-polonaise

Le gouvernement national dirigé par Adam Czartoryski fonctionne jusqu'au , date de sa démission à la suite des journées d'émeutes des 14 et à Varsovie. La présidence passe alors au général Krukowiecki, qui assume les fonctions de commandant en chef (reprenant le statut de « dictateur » de Chlopicki), avec Maciej Rybiński comme adjoint.

Le au soir, Rybinski, ainsi que nombre d'hommes politiques, quitte Varsovie sur le point de tomber aux mains des Russes avec ses troupes et s'établit à Plock. Le 8, Krukowiecki resté à Varsovie capitule. Il est remplacé à Plock par Bonawentura Niemojowski.

Le gouvernement national quitte le royaume le 26, constatant « l'impossibilité d'un fonctionnement normal » : Rybinski reste dès lors responsable civil et militaire dans le royaumeVoir la page polonaise Rząd Narodowy (powstanie listopadowe) pour ces péripéties ; le cas de Joachim Lelewel n'est pas évoqué pour cette période..

Joachim Lelewel reste jusqu'au bout auprès de lui : il quitte le royaume en même temps que ses troupes, le . Il franchit la frontière prussienne près du village de JastrzębieJastrzębie dans le district de Brodnica. et est interné dans le camp prussien de Brodnica (alors Strasburg an der Drewenz, en Prusse-Occidentale).

L'exil vignette|Plaque au boulevard Saint-Germain ( arrondissement de Paris), où il vécut. vignette|220px|Sépulture commune d'émigrés polonais dans le cimetière de Montmartre (division 13) Après l’échec de l’insurrection en , il est condamné par contumace à la pendaison et à la confiscation de ses biens. Comme des milliers de ses compatriotes, il est obligé de s'exiler. Il se rend en France où il fonde le Comité national polonais (Komitet Narodowy Polski) dont il assure la présidence. Il est également à la tête de l’organisation La Vengeance du peuple (Zemsta Ludu) qu'il crée avec le colonel Józef Zaliwski en . Son objectif principal est de reprendre la lutte armée dans le pays.

En 1833, à la suite de l'appel lancé par son Comité au peuple russe en à l'occasion de l'anniversaire de l'insurrection décabriste de 1825, Lelewel est arrêté au domicile du général La Fayette et conduit à Tours où il est placé sur la surveillance. Cinq mois plus tard, à la demande de l'ambassadeur russe Charles André Pozzo di Borgo, Louis-Philippe le fait expulser de France. Lelewel se réfugie alors en Belgique où il vivra fort modestement de sa plume. Il s’installe alors à Bruxelles où il résidera pendant 28 ans.

Le , il y est nommé professeur à l’Université libre de BruxellesL. Vanderkindere, L'Université de Bruxelles. Notice historique, Bruxelles, 1884, p. 177: « Joachim Lelewel, Faculté de philosophie, Professeur ordinaire, 26 octobre 1834. Cour: Histoire et géographie anciennes (ne fut jamais donné) »; il ne donnera jamais de cours, mais s’investira dans la vie culturelle de ce pays qui vient de naître. Il y écrit ses grands ouvrages historiques, géographiques et cartographiques.

Avec ses amis de la Société patriotique, Lelewel place ses espoirs dans le renversement prochain des autocraties par les carbonari. En 1834, il devient le président de la Jeune Pologne, une organisation démocratique et républicaine, liée à Jeune Europe de Giuseppe Mazzini.

La même année, il met sur pied avec Walenty Zwierkowski et Wincenty Tyszkiewicz l'Union des enfants du peuple polonais (Związek Dzieci Ludu Polskiego) dont l’objectif est d’organiser l’agitation révolutionnaire en Pologne.

En 1837, il crée et dirige l’Union de l’émigration polonaise (Zjednoczenie Emigracji Polskiej ou ZEP) qui se donne pour objectif de réunir politiquement tous les émigrés polonais (qu'il ne faut pas confondre avec l’Union de l’émigration polonaise, fondée plus tard à Paris en 1866).

En 1846, il rejoint la Société démocratique polonaise et devient l’année suivante le vice-président de la Société démocratique internationale des émigrés auquel appartient également Karl Marx.

Le slogan «pour notre liberté et la vôtre» apparait de nouveau dans les troupes polonaises en Hongrie lors du Printemps des Nations en 1848 et depuis il accompagne constamment les soldats polonais, contraints de se battre pour leur pays à l'étranger.

En 1849, après l’échec du Printemps des peuples, il se retire de la vie politique.

Il meurt en 1861 au cours d'un voyage à Paris. Il est inhumé au cimetière de Montmartre (division 13) avant qu'il soit placé à Vilnius en 1938.

Son œuvre Son œuvre historique est considérable. De nombreux ouvrages sont rédigés en français, ce qui leur donne une audience internationale.

La genèse de son œuvre est à la charnière de l'histoire traditionnelle, axée sur l'Antiquité, et de l'histoire romantique, nationale dans ses sujets et sa finalité. Ses premières recherches s'orientent vers la Grèce et Rome. Mais l'idée nationale prime déjà et perce à toute occasion. Pour Lelewel, en butte à la censure tsariste, l'Antiquité est surtout matière à édification patriotique. C'est contre Hegel et la thèse providentialiste que se précise sa conception de l'histoire, humaniste et volontariste, l'histoire saisie d'en-bas, comme manifestation de la liberté humaine et de la spontanéité d'action des masses. Si fervent qu'il soit d'affirmer le particularisme polonais, il récuse les formes de nationalisme clos et exclusif : le sien passe par le credo démocratique, et reste d'essence universaliste.

Dès 1815, dans L'Historique Lelewel fait une théorie de la complexité du fait historique, et balayait au loin la classique histoire politico-dynastique de son temps.