vignette|La scène avec Ælfgyva (à gauche) et un clerc (à droite).

Ælfgyva est un personnage féminin énigmatique de la Tapisserie de Bayeux. Elle apparaît aux côtés d'un clerc qui lui touche la joue dans une scène dont le sens est aujourd'hui perdu. Les historiens modernes ont échafaudé de nombreuses hypothèses sur l'identité d'Ælfgyva et le sens à donner à la scène où elle figure, sans qu'aucune ne fasse consensus.

Description

vignette|La scène 15 de la tapisserie de Bayeux en contexte.

Trois femmes seulement sont représentées sur la Tapisserie de Bayeux, et Ælfgyva est la seule à être nommée. Les deux autres sont la reine Édith, figurée au chevet d'Édouard le Confesseur sur son lit de mort, et une femme anglaise qui fuit sa maison incendiée par les Normands.

Ælfgyva apparaît dans la scène 15 de la tapisserie. Vêtue d'une robe et d'un voile, elle se tient dans l'encadrement d'une porte. À droite se trouve un homme tonsuré qui tend la main dans sa direction pour lui toucher la joue. Cette scène est accompagnée du commentaire (« où est un clerc et Ælfgyva »). Cette phrase toutefois pourrait aussi être la continuation de la précédente : Hic dux Wilgelm cum Haroldo venit ad palatium suum ubi unus clericus et Ælfgyva (« Ici le duc Guillaume vint avec Harold en son palais où se trouvaient un clerc et Ælfgyva »). Dans la frise inférieure, un homme nu aux parties génitales apparentes tend la main vers la droite, dans un geste qui reflète celui du clerc dans la scène principale, et semble désigner le dessous de la jupe d’Ælgyva.

Dans le contexte de la tapisserie, la scène précédente (14) présente l'arrivée d'Harold Godwinson à la cour du duc Guillaume de Normandie après que ce dernier a obtenu sa libération de Guy de Ponthieu. Un autre homme nu figure sous cette scène en train de manipuler un outil. La scène suivante (16) montre Guillaume et Harold qui partent en campagne contre le duc .

Le nom « Ælfgyva »

Ælfgyva est une forme latinisée de Ælfgifu, un prénom féminin vieil-anglais composé des éléments « elfe » et « don ». Il s'agit d'un nom courant dans l'Angleterre anglo-saxonne. Il est porté par plusieurs princesses et reines, parmi lesquelles une fille d'Édouard l'Ancien (899-924) mariée à un duc de la région des Alpes, Ælfgifu de Shaftesbury, première épouse d' (939-946), ou encore Ælfgifu de Northampton, première épouse de Cnut le Grand (1016-1035). C'est également le nom adopté par Emma de Normandie, fille du duc et grand-tante de Guillaume le Conquérant, lorsqu'elle épouse le roi anglais Æthelred le Malavisé en 1002. Après la mort d'Æthelred, elle se remarie avec Cnut le Grand. Elle est la mère d'Édouard le Confesseur (1042-1066) par son premier mariage et de Harthacnut (1040-1042) par son second mariage.

Tentatives d’identification

Une fille de Guillaume promise à Harold ?

Une des premières identifications proposées est de voir en cette Ælfgyva une fille de Guillaume le Conquérant fiancée à Harold Godwinson. Ces fiançailles sont mentionnées par Ordéric Vital, qui nomme la fille en question AdelizeOrderic Vitalis, Historia ecclesiastica, Vol. III, Book V, p. 115. Dans ses interpolations à l'œuvre de Guillaume de Jumièges, le moine-historien mentionne encore ces fiançailles, mais attribue à la fille de Guillaume le prénom d'AgatheThe Gesta Normannorum Ducum of William of Jumieges, Orderic Vitalis, and Robert of Torigni, éd. Elisabeth Van Houts, Oxford University Press, 1992, VII.31, p.221, VIII.34, p. 295. Eadmer de Cantorbéry mentionne que peu après l’accession d’Harold au trône d’Angleterre, le duc Guillaume le met en demeure de respecter ses engagements et de prendre sa fiancée en mariage.. Cette hypothèse montrerait alors les fiançailles d’Harold et d’Adelize et suppose qu’Adelize devait imiter sa grand-tante et prendre le prénom d’Ælfgyva après son mariage. Le geste du clerc serait un soufflet destiné à mémoriser un engagement important.

Cette hypothèse présente des points forts et des points faibles. L’existence de cette fiancée d’Harold fille de Guillaume le Conquérant est confirmée par la documentation contemporaine. La situation de cette scène dans le récit laisse supposer que ces fiançailles sont conclues lors du séjour d’Harold à Rouen. La présence de cette scène pourrait même servir à noircir Harold, qui n’a tenu aucun de ses engagements. Mais cette théorie soulève également des problèmes. Tout d’abord ce sont de curieuses fiançailles où le fiancé est absent. De plus, la tapisserie montre une femme adulte alors qu’Adelize est âgée d’environ onze ans. Ensuite le nom d’Ælfgyva attribué à la fille de Guillaume est incongru : l’histoire de la tapisserie montre les droits de Guillaume au trône, dont tout laisse supposer que Harold doit devenir un duc anglo-normand vassal de Guillaume. Adelize ne l’a de fait jamais porté et il est clair qu’au moment où la tapisserie est réalisée, elle ne le portera jamais. Nommer ainsi la fille de Guillaume c’est supposer qu’elle est appelée à devenir une reine anglo-saxonne en épousant Harold, ce qui revient à nier les droits de Guillaume sur l’Angleterre.

Une sœur d'Harold ?

Une autre identification a été proposée en tenant compte du récit d’Eadmer de Cantorbéry, qui mentionne une sœur non nommée d’Harold, qu’il fiance avec un noble de l’entourage du duc de Normandie, lorsqu’il se trouve à la cour de Guillaume. Christopher Gravett, Ivan Lapper, The Norman Conquest, Osprey Publishing, 2001, p. 39.. Cette sœur n’est pas nommée, mais le Domesday Book mentionne une sœur d’Harold du nom d’Ælfgyfu. Mais cette hypothèse se heurte au fait que la sœur d’Harold est restée en Angleterre et ne peut pas s’être fiancée à Rouen.

Emma de Normandie ?

Une légende attestée à partir du dans des chroniques telles que le Polychronicon de Ranulf Higdon rapporte qu'Emma de Normandie est soupçonnée d'avoir eu une liaison avec l'évêque de Winchester Ælfwine. Pour mettre fin à ces accusations, la reine mère accepte de marcher pieds nus sur des socs de charrue chauffés à blanc. Elle subit cette ordalie sans subir la moindre brûlure, ce qui prouve son innocence.

La scène de la tapisserie pourrait faire allusion à cet épisode : le clerc serait l'évêque Ælfwine, son geste une caresse et l'homme nu dans la marge inférieure soulignerait le caractère sexuel de sa relation avec Emma-Ælfgifu. L'autre homme nu, sur la gauche, serait un forgeron qui rappellerait l'épreuve subie par Emma. La scène dans son ensemble illustrerait la décadence morale de l'Angleterre dans les années précédant la conquête normande.

Néanmoins, la scène de la tapisserie ne semble pas faire allusion à cet épisode : d’une part, on aurait la mention « unus episcopus » à la place d’« unus clericus », d’autre part le jugement de Dieu a rendu Emma totalement innocente et rappeler cette accusation, c’est s’opposer à Dieu, et enfin cette histoire n’est pas vraiment connue avant le et paraît être apocryphe.

Ælfgifu de Northampton ?

L’autre Ælfgyva, la maîtresse de Cnut, a également été mêlée à des rumeurs porteuses de scandale. Durant les années 1020 à 1030, au plus fort de la haine entre Ælfgifu de Northampton et Emma de Normandie, des bruits probablement orchestrés par Emma laissent entendre que Svend et Harold ne sont pas de Cnut et d’Ælfgifu ainsi que le relayent la Chronique anglo-saxonne : « Plusieurs personnes affirmèrent que Sven n’était pas le fils du roi et de cette même Ælfgifu, mais que celle-ci voulait avoir un fils du roi et ne le pouvant point, et qu’elle avait donc ordonné que le nouveau-né de la concubine d’un prêtre lui fut apporté, et qu’elle fit croire qu’elle lui avait donné un fils ». « Harold prétendait être le fils du roi Cnut et d’Ælfgifu de Northampton, mais la chose est tout à fait fausse, car d’aucuns disent qu’il était le fils d’un certain sutorcordonnier ou artisan. mais qu’Ælfgifu avait agi comme pour Sven. Mais du fait que l’affaire est sujette à caution, il ne nous a pas été possible d’affirmer quoi que ce soit concernant les origines de l’un ou de l’autre» . De fait, on voit sur la tapisserie Ælfgyva en compagnie d’un prêtre avec sur la frise inférieure deux hommes dévêtus, dont un artisan.

La question est de savoir pourquoi un scandale vieux d’une quarantaine d’années est représenté sur la tapisserie de Bayeux, alors qu’Ælfgyfu de Northampton et ses deux fils sont tous décédés depuis environ trente ans. À la mort de Cnut, ses deux fils Harold, fils d’Ælfgifu de Northampton et Harthacnut, fils d’Emma, se disputent le trône. Harthacnut, déjà roi de Danemark, doit repousser le roi de Norvège qui cherche à l’envahir et ne peut intervenir, et ses partisans en Angleterre changent progressivement de camp. Emma, pour redresser la situation, persuade Édouard et Alfred, les fils qu’elle a eus d’Æthelred, de venir revendiquer la couronne. Une tempête empêche le débarquement d’Édouard, mais Alfred le fait et se réfugie chez le comte Godwin, lequel est en train de se rallier à Harold. Sans que Godwin s’y oppose, Harold s’empare alors d’Alfred, le fait torturer et aveugler, avant de le laisser à l’abbaye d’Ely où il meurt de ses blessures. Guillaume de Normandie a bien connu Alfred, qui était son cousin et l’hôte de la cour de Normandie de 1013 à 1036. Harold Godwinson, qui est reçu par ce même Guillaume dans la scène précédente, est le fils du comte Godwin. Peut-être qu’au cours de l’entrevue en question, cet ancien litige relatif à la mort d’Alfred fut-il abordé et les deux hommes convinrent-ils, pour des raisons politiques, de reporter toutes les responsabilités sur Harold Pied-de-Lièvre, le noircissant jusqu’à évoquer dans la tapisserie le scandale, réel ou supposé, entourant sa naissance.

Références

Bibliographie

. . . . . . . .

Catégorie:Personnalité féminine anglo-saxonne Catégorie:Conquête normande de l'Angleterre