Refus global est un manifeste artistique, collectif et pluridisciplinaire, publié le à Montréal par les Automatistes aux Éditions Mithra-Mythe. « Refus global », le texte éponyme du recueil, rédigé par Paul-Émile Borduas, est considéré comme un texte phare de la modernité culturelle au Québec.

Sa parution est destinée à mobiliser les milieux artistiques et intellectuels canadiens français de Montréal contre les valeurs traditionnelles, considérées par l'auteur et les contributeurs y ayant participé, comme trop prégnantes.

Le manifeste

Le recueil, publié en 400 exemplaires, contient, en plus du texte éponyme, huit autres textes et des photographies d'oeuvres et d'expositions du groupe automatiste par Maurice PerronJulie Gaudreault, Le recueil écartelé. Étude de Refus global, Québec, Éditions Nota Bene, 2007..

+ Table des matières du recueilCouverture: texte de Claude Gauvreau, dessin de Jean-Paul RiopelleDescription de la couverture du Refus global 1. Paul-Émile Borduas Refus global 2. Paul-Émile Borduas En regard du surréalisme actuelEn regard du surréalisme actuel 3. Paul-Émile Borduas Commentaires sur des mots courantsCommentaires sur des mots courants 4. Claude Gauvreau Au cœur des quenouillesAu cœur des quenouilles 5. Claude Gauvreau Bien-êtreBien-être 6. Claude Gauvreau L'ombre sur le cerceauL'ombre sur le cerceau 7. Bruno Cormier L'œuvre picturale est une expérienceL'œuvre picturale est une expérience 8. Françoise Sullivan La danse et l'espoirLa danse et l'espoir 9. Fernand Leduc Qu'on le veuille ou non...Qu'on le veuille ou non...

Les signataires Le texte éponyme, rédigé par Borduas, est contresigné par 15 artistes dont 8 hommes et 7 femmes, proportion hors du commun à cette époqueJonathan Mayer, Les échos du refus global, Québec, Éditions Michel Brûlé, 2008. p.13. . Les cosignataires sont : Madeleine Arbour, designer Marcel Barbeau, peintre et sculpteur Bruno Cormier, psychiatre Marcelle Ferron[-Hamelin], peintre Claude Gauvreau, poète et dramaturge Pierre Gauvreau, peintre et auteur de téléromans Muriel Guilbault, actriceFernand Leduc, peintre Jean-Paul Mousseau, peintre Maurice Perron, photographe Louise Renaud, éclairagiste Thérèse Renaud-Leduc, poète Jean-Paul Riopelle, peintre, graveur et sculpteur Françoise Riopelle, danseuse et chorégraphe Françoise Sullivan, danseuse, chorégraphe, artiste visuelle (peinture, sculpture, gravure, photographie, performance et installation)

Genèse et parution Le groupe des Automatistes, composé de jeunes peintres et intellectuels, se réunit à partir des années 1940 à l'atelier de Borduas qui est professeur à l'École du meuble de Montréal. Ils échangent des idées sur les arts, la philosophie et la société. Dès 1942, Borduas expose des toiles abstraites qui bouleversent les conventions artistiques de l'époque et le groupe est amené à défendre et à diffuser l'art moderne - qu'on qualifie alors d'art « vivant » - au Québec. L'idée d'un manifeste vient de Fernand Leduc et de Jean-Paul Riopelle qui, en 1946 et 1947, sont à Paris et fréquentent André Breton et les surréalistes français. Riopelle y signe d'ailleurs le manifeste surréaliste Rupture inaugurale. À la fin de 1947, Borduas amorce la rédaction de son texte qui est soumis au groupe pour relecture et ajustements. Dans le processus, Borduas suggère de joindre au texte éponyme d'autres productions du groupe afin d'« étoffer l'acte collectifPropos de Borduas cités dans Claude Gauvreau, « L’épopée automatiste vue par un cyclope », La Barre du jour, nos 17-20, janvier-août 1969, p. 71. ».

Le recueil est lancé le à la librairie Tranquille, sur la rue Sainte-Catherine Ouest à Montréal. Pour l'occasion, les Automatistes ont décoré la vitrine de la librairie et envoyé un communiqué aux journaux intitulé « Bombe automatiste chez Tranquille », présageant ainsi les retentissements de leur manifeste.

Propos et idéologie À la fin des années 1940, l’automatisme au Québec commence à s’imposer sous l'influence des écrits sur l'inconscient de Freud, mais également du renouveau catholique inspiré du personnalisme chrétien. Borduas, pour sa part, ne s'associe à aucun parti. Il est plutôt considéré comme un anarchisteMichel Nestor, « Sur les traces de l’anarchisme au Québec : les années 1950 », Ruptures, n° 6, printemps 2006, texte intégral. et Refus global comme un constat de la décrépitude de la civilisation chrétienne« La religion du Christ a dominé l'univers. Vous voyez ce qu'on en a fait : des fois sœurs sont passées à des exploitations sœurettes. » (« Refus global »)Jonathan Mayer, Les Échos du Refus global, Québec, Éditions Michel Brûlé, 2008. p. 48..

Dans le contexte du duplessismePierre Popovic, « Les prémices d’un refus (global) », Études françaises, volume 23, numéro 3, hiver 1987, p. 19–20 (lire en ligne)., le texte éponyme « Refus global » remet en question les valeurs traditionnelles de la société québécoise comme le dogme catholique et l'attachement aux valeurs ancestrales, rejette son immobilisme et cherche à établir une nouvelle idéologie d'ouverture à la pensée universelle. Dans la prose de Borduas, on peut lire une description sans complaisance de la société québécoise de son époque :

Les Automatistes considèrent que le surréalisme ne peut coexister avec le dogme religieux. et désirent que l'individu puisse se soustraire aux contraintes morales afin de laisser libre cours à leur liberté et leur sensibilité.. Ils prônent l'émergence d'une nouvelle civilisation axée sur l'intuition et la spontanéité, s'opposant à la rationalité et à l'intentionnalité de la société moderne d'après-guerre. En ce sens, Refus global est plus radical et libertaire que Prisme d'yeux, un autre manifeste rédigé par Jacques de Tonnancour et publié par Alfred Pellan quelques mois auparavantLouis Cornellier, Art et politique: une relation malaisée, Le Devoir, 24 mars 2012, lire en ligne..

L’idéologie automatiste n’est cependant pas la même chez tous les signataires. Certains, tels que Pierre Gauvreau et Riopelle, veulent rattraper l'Europe sur le plan artistique, alors que Borduas et Claude Gauvreau, eux, désirent pousser le projet encore plus loin afin de permettre au Québec de se défaire de l’image de « petit peuple ». Ils recherchent une revendication radicale non seulement artistique, mais aussi sociale.

Claude Gauvreau est particulièrement influencé par les précurseurs surréalistes et présurréalistes. Il écrit d’ailleurs son premier recueil de poésie, Étal mixte, à la suite de sa découverte des Vingt-Cinq poèmes de Tzara. Au Québec, contrairement à l'Europe, l’automatisme est mieux compris par les gens du peuple et snobé par l’élite. Il s’agit donc d’un mouvement de démocratisation de l’art. Toutefois, malgré un rapprochement avec les milieux populaires, le langage plastique des automatistes les isole et les met en marge socialement.

Réception critique

À sa parution en 1948, le manifeste scandalise les autorités et la presse, qui condamnent une grande partie du manifeste. Borduas perd son emploi d'enseignant à l'École du meuble, qu'il occupait depuis 1937, et s’exile aux États-UnisJean Ethier-Blais, Autour de Borduas – Essai d'histoire intellectuelle, Montréal, Presses de l'Université de Montréal, 1979, p. 40.. Cela mis à part, le manifeste cause peu de remous., ce que Jonathan Mayer explique par la quasi-inexistence de la télévision comme medium de masseJonathan Mayer, Les échos du refus global, Québec, Éditions Michel Brûlé, 2008, p. 15..

Marcel Barbeau lui-même, dans le documentaire Les Enfants de Refus global, explique qu’il ne s’agissait pas d’un mouvement social très dessiné et que c’était plutôt un manifeste contre une structure sociale très fermée. C’est plus tard que l’on associera Refus global au parti socio-démocrate et néo-nationalisteLise Gauvin, Les automatistes à Paris, actes d'un colloque [Laval, Québec], Les 400 coups, 2000. p. 97.. Le texte éponyme « Refus global » est en effet redécouvert au moment de la mort de Paul-Émile Borduas en 1960, période où le Québec s'emploie à faire valoir son identité et son autonomie politique. Borduas sera ainsi perçu comme père d'une « culture de la liberté » au Québec et au Canada francophone, d'une émancipation populaire. La revue socialiste publie alors une réédition du texte accompagné d’un article de Marcel Barbeau intitulé « Une victime du conservatisme – l’exilé Borduas ». La même année, l'essayiste Pierre Vadeboncoeur écrit :« Borduas fut le premier à rompre radicalement. […] En fait, il a brisé notre paralysie organisée. Il l’a anéantie d’un seul coup par son refus global. […] Le Canada- français moderne commence avec lui. »Dans les années 1960-1970, des auteurs tels Gaston Miron, Hubert Aquin et Michèle Lalonde se réclament de « Refus global » pour sa part « de violence, de révolte, de refus, mais aussi de revendication » sociale et artistique.

Depuis, Refus global est devenu une référence régulièrement citée pour signaler que la « Grande Noirceur » duplessiste n'a pas étouffé toute vie intellectuelle au Québec, étant ainsi présenté comme un signe précurseur de la Révolution tranquille et du Modèle québécois.

L'interprétation du sens du Refus global dans l'histoire intellectuelle du Québec continue de susciter des réflexions et le manifeste est l'objet de commémorations décennalesLe Refus global, 50 ans plus tard. . En 1998, le prix Condorcet est remis « À tous les signataires du Refus global ». La même année, Manon Barbeau lance le film Les Enfants de Refus globalFilm de Manon Barbeau, Les enfants de Refus global.. Œuvres dérivées

Œuvres littéraires

Jean Éthier-Blais, Les pays étrangers, Montréal, Leméac, 1982. [roman] Gilbert Dupuis, L’étoile noire, Montréal, VLB éditeur, 1996; Les cendres de Correlieu, Montréal, VLB éditeur, 1998; La chambre morte, Montréal, VLB éditeur, 2001. [romans policiers] Anaïs Barbeau-Lavalette, La femme qui fuit, Montréal, Marchand de feuilles, 2015. [récit] Étienne Beaulieu, La Pomme et l’étoile, Montréal, Varia, 2019. [essai]

Œuvre visuelle vignette|Côté nord du diptyque mural "Manifeste à Paul-Émile Borduas", réalisé par Thomas Csano (en collaboration avec le calligraphe Luc Saucier) En , pour le anniversaire du décès de Paul-Émile Borduas, l'organisme MU lance la production d'une murale dans la ruelle de la Place Paul-Émile-Borduas afin de rendre hommage à l'apport de l'auteur à la vie culturelle québécoise. C'est aussi le 5e anniversaire de l'ouverture de la Grande Bibliothèque. L’œuvre est un diptyque mural composé d'extraits du Manifeste du refus global sur le côté nord. La face sud de la ruelle « met en valeur Paul-Émile Borduas, l’homme, ainsi que des moments charnières de sa vie, des mots-clés liés à son œuvre, etc.», tout en reprenant certaines représentations de la face nord, notamment les codes barres.

Sur la face nord, on peut lire les phrases suivantes, reprises du manifeste :Des perles incontrôlables suintent hors des murs.

Les frontières de nos rêves ne sont plus les mêmes.

Nous entrevoyons l'homme libéré de ses chaines inutiles

Nous poursuivrons dans la joie notre sauvage besoin de libération.

Place à la magie! Place aux mystères objectifs!

Place à l'amour!

Nous l'imprévisible passion

À nous le risque total dans le refus global.

Théâtre Le manifeste est évoqué dans la pièce de Robert Lepage Le Projet Riopelle. On peut notamment y entendre la lecture d'un extrait.

Bibliographie

Michel Nestor, Sur les traces de l’anarchisme au Québec : les années 1940, Ruptures, , printemps 2005, texte intégral. Louis Gill, Art, politique, révolution. Manifestes pour l’indépendance de l’art. Borduas Pellan, Dada, Breton, Rivera, Trotsky, Montréal, M Éditeur, 2012, introduction, . François-Marc Gagnon, Chronique du mouvement automatiste québécois, Lanctôt Éditeur, 1998, 1023 p. Sophie Dubois, Refus global. Histoire d’une réception partielle, Montréal, Les Presses de l’Université de Montréal, « Nouvelles études québécoises », 2017.