La taqîya, parfois orthographié taqiyya et takia, est une pratique de précaution, au sein de l'islam, consistant, sous la contrainte, à dissimuler ou à nier sa foi afin d'éviter la persécution. Le mot provient de l'arabe (taqīyya) et signifie « prudence » et « crainte ». Cette pratique est connue dans le monde chiite et autorisée dans le sunnisme. Elle possède un fondement coranique, provenant notamment de la sourate 3:28, mais le mot en lui-même n'est pas mentionné dans le Coran.
La taqîya possède en outre, dans l'ésotérisme islamique, un aspect nettement initiatique selon lequel elle est reliée à la non-divulgation de notions réservées à des milieux initiatiques fermés, par exemple, pour ce qui concerne le monde chiite, des données ésotériques relatives à l'imamat.
Dans les années 1990, le mot « taqîya » a reçu une autre interprétation : des auteurs l'utilisent pour désigner une dissimulation de la foi dans un but de conquête. Selon cette interprétation, il s'agirait alors d'une pratique utilisée par des mouvements djihadistes extrémistes tels qu'Al-Qaida et l'État islamique.
Depuis les années 2000, des auteurs et médias militants hostiles à l'islam étendent le terme à l'idée d'une stratégie collective de dissimulation visant l'infiltration des sociétés occidentales et l'imposition de la charia. Les chercheurs décrivent cette acception comme une déformation polémique sans fondement dans la doctrine classique, relevant d'une rhétorique conspirationniste.
Le mot « taqîya » peut également s'agir, dans d'autres cas, de feindre l'amitié et/ou de faciliter l'invasion ou la prise de contrôle de pays, de communautés et d'institutions à des fins de prosélytisme, voire d'imposition de la loi islamique (la Charia ou Sharia). L'objectif est d'éviter d'éveiller les soupçons en feignant une attitude docile et non hostile au sein d'une communauté hostile ou potentiellement hostile envers le croyant ou la communauté islamique dans son ensemble. Le terme arabe peut se traduire en français par crainte, prudence, circonspection, crainte de Dieu, ambiguïté, dissimulation, déguisement ou mensonge.
Étymologie L'étymologie du mot est discutée par les spécialistes. Ainsi le mot arabe « taqīyya » () serait lié aux mots tuḳan, tuḳātan, taḳwā ou ittiḳāʾ signifiant prudence, crainte ou kitmān « action de dissimuler, voiler », opposé à idhāʿa « divulgation, révélation »Encyclopédie de l'Islam, vol. 10, Leiden, E. J. Brill éditeur, 2000. . Comité éditorial: P. J. Bearman, T. H. Bianquis, C. E. Bosworth, E. Van Donzel, W. P. Heinrighs. Article "Takiyya" rédigé par R. Strothmann & M. Djebli., tandis que pour Marc Steffon, il dérive uniquement de l'arabe waqa qui signifie « se protéger »Stefon, Matt. "taqiyyah". Encyclopedia Britannica, Accessed 15 September 2022., une opinion partagée par Daniel de Smet, qui note que taqiyya dérive de la forme du verbe waqā (« craindre, s’abstenir de quelque chose par crainte ») et signifie étymologiquement « se garantir contre quelque chose ou quelqu’un par crainte ».. Le mot « taqīyya » n'est pas mentionné dans le Coran Q. Firdaus, On Taqiyya, Or on How Not to Lie, Prajñā Vihāra: Journal of Philosophy and Religion, Vol. 17 No. 1, lien.
Description La taqîya peut être définie comme Janine et Dominique Sourdel, Dictionnaire historique de l'islam, Presses Universitaires de France, 2004, .. La source de la taqiya étant le texte coranique, son principe est . La notion de taqîya est globalement reconnue et acceptée tant dans le chiisme que dans le sunnisme. Dans le monde sunnite, elle est en particulier reconnue par la plupart des écoles ; l’Encyclopédie de l'Islam mentionne à ce propos le cas des kharidjites. Elle n'y est cependant pas considérée comme de premier ordre du point de vue juridique. Ainsi, selon al-Tabari (sura XVI, 108), lorsque l'intention d'un fidèle, symbolisée par son cœur, ne correspond pas à ce que dit sa langue, il n'a pas à être blâmé.
La notion de taqîya est développée et pratiquée dans le chiisme, dans le monde sunnite et dans l'ésotérisme musulmanIntroduction aux doctrines ésotériques de l’islam, Conférence de Orkhan Mir-Kasimov, Les cahiers de revues.org, École Pratique des Hautes Études, 2010 .N. Hanif, Biographical Encyclopaedia of Sufis: Africa and Europe , , 2002.. Le comte Arthur de Gobineau, en 1865, dans son ouvrage Les Religions et les philosophies dans l'Asie centrale, semble être un des premiers auteurs occidentaux à décrire le principe de la taqiyya.
Fondements scripturaires Le fondement juridique de la taqîya est coranique. . D'un point de vue théologique, les discussions juridiques relatives à la taqîya portent sur la question de savoir quelle est la part qui incombe à la miséricorde divine et à l'obligation de préserver les intérêts de la communauté des croyants.
Ainsi dans le Coran, la taqîya est fondée entre autres sur les passages : (16, 106), et (3, 28-29). De plus, le Coran interdit aux musulmans d’être l’instrument de leur propre mort... Prenant ceci comme base, certains juristes ont décrété que mentir pour se protéger du danger de la mort est un devoir religieuxTafsir al-Kabir (al-Razi), par Fakhr ad-Din ar-Razi, (Beirut : Dar al-Kutub al-'Ilmiya, 2000), , .. En se prévalant de ces versets et décrets, la taqîya est devenue un comportement historiquement adopté dans les minorités musulmanes réprimées. Selon al-Tabari (sura XVI, 108), lorsque l'intention d'un fidèle, symbolisée par son cœur, ne correspond pas à ce que dit sa langue, il n'a pas à être blâmé.
Usage du terme Chiisme Dans le chiisme, la doctrine de la taqîya s'est développée à l'époque de Ja'far al-Sadiq (d. 148 AH/765 AD), le sixième imam. Elle a servi à protéger les chiites contre les campagnes menées par Al-Mansur, le calife abbasside. La dissimulation religieuse, tout en créant une restriction mentale, est considérée comme légale dans le chiisme . Les chiites sont une minorité parmi une majorité sunnite souvent hostile - jusqu'à la montée de la dynastie safavide. Cette condition rendait la doctrine taqiyya importante pour les chiitesMomen, Moojan (1985). An Introduction to Shi'i Islam. Yale University Press. ..
La taqîya relève , en raison de sa relation spéciale avec la notion de martyre telle qu'elle est développée dans cette branche de l'islam. La doctrine chiite s'appuie sur l'exemple d'Ali et de sa dissimulation sous les premiers califes. Pour autant, elle . Dans l'islam chiite, le nombre de traités consacrés à cette notion est élevé.
. Dans les années 1980, l'ayatollah Khomeiny tenta d'abolir doctrinalement la taqîyaOlivier Carré "A l'ombre du Coran" revisité : Les lendemains possibles de la pensée de Sayyid Quṭb et du "Quṭbisme", Arabica, T. 48, Fasc. 1 (2001), ..
Dans l'ésotérisme islamique, la notion de taqîya est définie par la nécessité de la non-divulgation de données de nature initiatique, qui, par leur nature, ne doivent pas être communiquées à tous indistinctement ; dans le chiisme, elle peut en particulier, mais pas seulement, signifier la non-divulgation de données ésotériques relatives à l'imamatO.Mir-Kasimov, op. cit.. Il s'agit alors d'un principe général à l'ésotérisme, qui établit une hiérarchie entre les initiés à l'ésotérisme et ceux qui n'ont pas reçu l'initiation (on parle parfois dans ce contexte de « discipline de l'arcane »).. La taqîya possède une dimension ésotérique désignée plus généralement par le terme kitmān (du verbe katama « cacher, celer »). Ce terme se retrouve dans la sourate 40 au verset 28. Selon Ga`far al-Sādiq,
Certains orientalistes comme E. Kohlberg, suivant en cela Henry Corbin, mettent en avant l'aspect foncièrement initiatique d'une non-divulgation de données ésotériquesEtan Kohlberg, “Taqiyya in Shī`ī Theology and Religion”, dans : Hans G. Kippenberg Guy G. Stroumsa (éds.), Secrecy and Concealment: Studies in the History of Mediterranean and Near Eastern Religions (Studies in the History of Religions 65), Leiden (Brill), 1995, :Diane Steigerwald, « La dissimulation (taqiyya) de la foi dans le shī`isme ismaélien », Studies in Religion/Sciences Religieuses 27 (1998), ., tandis que pour d'autres comme Daniel de Smet, il n'y a pas de séparation nette entre diverses formes de non-divulgation, que ce soit dans l'ésotérisme ou dans le domaine simplement religieux du monde chiite.
On notera qu'en outre, l'ésotérisme islamique est aussi présent dans le sunnisme, et que donc la nature initiatique de ce type de non-divulgation concerne l'islam dans son ensemble, et non pas seulement le chiisme.
Sunnisme
Dans le monde sunnite, le cas des Morisques en est un exemple particulierDevin Stewart, « Dissimulation in Sunni Islam and Morisco Taqiyya », Al-Qantara, XXXIV 2, 2013, .. Ce terme désigne les musulmans d'Espagne qui se sont convertis au catholicisme entre 1499 et 1526 et qui gardèrent leur foi en secret et, par la pratique de la taqîya (dissimulation), conservent intérieurement leur foi musulmane. L'islamologue Marie-Thérèse Urvoy a étudié une attestation ancienne de ce principe. Dans un article sur l’Espagne musulmane, elle cite Ibn Hazm, qualifié par elle de « très rigoriste », qui autoriserait, aux s, à la fois la dissimulation/taqîya pour se cacher d'un tyran mais aussi Ainsi, si Ibn Hazm défend dans son ouvrage Kitab al-Fasl ceux qui , il se défend dans une seconde version par des formules Samir Kaddouri, "Dissimulation des opinions politiques sous contrôle : Le cas d’Ibn Hazm à Séville", AL-QANTARA XXXV 1, 2014 .. Selon le responsum de Ahmad ibn Abi Jum'ah, .
De même, Tabari défend qu'il est permis de vivre vis-à-vis des non-musulmans en conservant une .
Dans le sunnisme, des discussions eurent lieu sur le degré de contrainte occasionnant un reniement et une dissimulation de sa foi et celui obligeant à la hijra, l'expatriation. Si certains chercheurs voient dans ces dissimulations davantage un cas de circonstance, la majorité des chercheurs l’associe au concept de taqiyya depuis les études de Louis Cardaillac, même si les auteurs de l’époque n’utilisent pas toujours ou évitent ce termeDevin Stewart, « Dissimulation in Sunni Islam and Morisco Taqiyya », Al-Qantara, XXXIV 2, 2013, ..
Ibadisme
Djihadisme Depuis les années 1990, le mot a été utilisé, dans les milieux littéralistes ou islamistes, pour exprimer l'idée de dissimulation stratégique dans un contexte de conquête. Dans une remarque sur sa perception par Daesh, le médiologue François-Bernard Huyghe le définit comme « l'art de dissimuler sa véritable pensée pour arriver à la victoire ».. Ce concept leur permet alors d'Antoine Jean-Charles, « Le trafic d’armes en Seine-Saint-Denis : aspects géopolitiques et enjeux », Hérodote, 3/2016 (), ..
De même récemment, le concept de taqîya a été mis en relation avec les actions menées par des mouvements intégristes. Cet aspect plus stratégique dans apparaît, selon Hans G. Kippenberg, comme moderne dans le chiisme et plus ancien dans le sunnisme.. Le juge antiterroriste Marc Trévidic écrit que la taqîya, vue comme dissimulation dans un contexte de conquête, est une réalité et aurait été relancée depuis les années 1990 sur l'impulsion d'Al-Qaïda. dans le cadre de la préparation de grandes actions terroristes. Selon l'islamologue Geneviève Gobillot, cette approche est, entre autres, développée par le groupe État islamique « afin de mener sa guerre contre l'Occident ». Selon Marc Trévidic, les services de renseignement français et italien ont été confrontés à un tel cas en 1996 avec Fateh Kamel.
Pour l'anthropologue Dounia Bouzar,
Cette dissimulation s'accompagne d'autres conseils de discrétion, comme le cloisonnement entre les branches ou les groupes préparant une action. L'évolution vers un terrorisme plus individuel a conservé le besoin de dissimulation. Ainsi, selon Marc Trévidic :