La province de Battambang, parfois appelée Batdambang, est une province du nord-ouest cambodgien.
Étymologie et mythologie
Son nom veut dire littéralement « perdre le bâton » en khmer. Si plusieurs significations existent, celle se rapportant à la légende locale de Preah Bat Dambang Kranhoung semble être la plus répandue .
L’histoire aurait débuté à la mort du roi Sankhacakr, lorsque son fils lui aurait succédé sous le nom de Preah Cakrabatradhiraj Parampabitr et qu’il aurait ordonné de couper du bois en vue de construire un pavillon pour la crémation du corps de son père. Parmi les bûcherons, se trouvait un homme qui voulait faire cuire du riz et n’ayant pas de cuillère pour le remuer, utilisa une branche de Rokar. Tout à coup, le riz devint noir, mais comme il avait très faim, il décida néanmoins de le manger. Cela le rendit si fort qu’il put briser une branche de Chheutal qui trainait par terre. Voyant cela, beaucoup de bûcherons vinrent lui faire acte d’allégeance. Il coupa le tronc d’un Kranhoung dont il fit un gourdin qui allait devenir son arme personnel. De là, il gagna son surnom de Dambang Kranhoung. Il devînt arrogant et voulut s’emparer du trône. Apprenant cela, le roi ordonna à plusieurs reprises à ses soldats de le combattre, mais en vain. Tous les guerriers capitulaient devant Dambang Kranhoung. Le roi, désespéré, tomba malade et mourut à l’âge de . L’ancien bûcheron lança ses troupes sur la ville, prit possession du trône et régna sur l’ensemble du territoire sous le nom royal de Gottam Amar Devaraj. Il demanda à ses soldats de rechercher tous les membres de l’ancienne famille royale, de les arrêter et de les tuer en les faisant brûler vifs. Padum Kumar, , le plus âgé des fils, s’enfuit au plus profond de la forêt et devint moine. Il obtiendra plus tard des pouvoirs magiques. La reine, enceinte, se réfugia parmi une communauté villageoise éloignée et vécut avec Ta Gahe. Le second fils, Siri Kumar, , qui s’était enfui avec sa nourrice, fut capturé et jeté dans le feu. Alors que le soir pointait, un soldat, pris de compassion, le retira des flammes et le cacha dans la forêt. Siri Kumar n’était pas mort mais brûlé. Plus tard, des moines vinrent dans la forêt, le virent et l’aidèrent à se rétablir. Siri Kumar ne pouvait pas marcher car il avait dû être amputé des bras et des jambes. Les moines qui l’avaient soigné le surnommèrent Bramm Kil, alors que les autres personnes le surnommèrent Banhea Kraek. L’ancienne reine qui vivait avec Ta Gahe donna naissance à un bébé qui avait le symbole d’une roue dans les paumes de ses deux mains. Les astrologues royaux avaient prédit que le roi Dambang Kranhoung ne pourrait régner que et . Il ne restait plus que sept jours avant la fin du règne. Un homme prédestiné devait venir et s’emparer du trône. Le roi affirma qu’il tenterait de tuer l’homme avec son bâton mais que s’il ne pouvait pas le faire, il accepterait sa défaite et cèderait son royaume pour éviter que le malheur ne s’abatte sur sa personne. Le jour de la prédiction approchait et tout le monde attendait la venue de l’être prédestiné. Bramm Kil se reposait à l’écart lorsqu’un vieux brahmane à cheval lui apparut, transportant avec lui du riz, de l’eau et un grand sac contenant des habits royaux et une couronne. Il lui annonça : « Tu ne peux voir l’homme prédestiné ; je te demande de prendre mon cheval et toutes ces choses. Si tu as faim, tu peux manger le riz et boire l’eau. Je vais rencontrer l’homme prédestiné et revenir t’en faire une description. » Sur ces entrefaites, le brahmane lui confia les rênes du cheval et s’en alla. Peu après, l’équidé se leva et tira violemment le bras de Bramm Kil qui, sous l’effet du choc se reforma. Il fit de même pour le second bras. Le prince attacha alors les rênes à ses jambes qui sous la poussée du cheval se reformèrent également. Il mangea le riz et but l’eau, comme le lui avait recommandé le brahmane. Il sentit alors une force surhumaine envahir son corps et revêtit les habits royaux et la couronne. Il devint aussi beau qu’Indra. Il en déduisit qu’il était l’homme prédestiné et monta sur le cheval qui le conduisit au palais royal. Le roi Dambang Kranhoung, qui attendait l’évènement, voyant arriver Bramm Kil dans les airs lui lança son gourdin pour le tuer, mais manqua sa cible. Le bâton retomba et forma un ruisseau nommé O Dambang, pour finalement se perdre dans une région reculée qu’un des rois suivants ordonna de nommer « province de Battambang ». Le roi Dambang Kranhoung fit de son côté une déclaration publique par laquelle il annonçait qu’il abdiquait au profit de Bramm Kil et se retira au Laos .
Aujourd’hui encore, une statue en l’honneur de ce géant trône à l’entrée de la capitale provinciale .
Histoire
Une présence humaine est attestée dans la région depuis le , avec notamment les grottes de Leang Speang.
Si aucune stèle des périodes préangkorienne et angkorienne comportant le terme Battambang n’a à ce jour été découverte, le Mohachun Khmer prétend que l’expression Srok Battambang, qui signifie littéralement , est utilisée depuis l’époque d’Angkor .
Pendant les ères préangkorienne et angkorienne, la région au nord et au nord-ouest du Tonlé Sap était occupée par les territoires d’Amogha Boreak et Bhima Boreak. À l’époque d’Angkor, le domaine d’Amogha Boreak était très prospère, grâce aux terres si fertiles que les récoltes de riz, de fruits et de légumes donnaient d’excellents rendements. L’existence de nombreux vieux temples dans la région témoigne d’importantes installations de communautés khmères. Si l’on excepte ceux construits par des dignitaires et qui étaient destinés à l’adoration des divinités du bouddhisme et de l’hindouisme, ces temples ont quasiment disparu aujourd’hui.
Du , la région fut occupée par les armées siamoises qui forcèrent les habitants à quitter leurs terres .
En 1779, à la suite d'un de ces troubles dont le Cambodge était alors coutumier, le roi Ang Non II est assassiné par un groupe de hauts dignitaires menés par un dénommé Chafoa Ben. Les conspirateurs placent sur le trône Ang Eng, fils de Outey II, prédécesseur de Ang Non II et alors âgé de six ans. Toutefois, des dissensions apparaissent très vite qui obligent Ben à s'enfuir avec le jeune roi à Bangkok et à revenir à la tête d'une armée siamoise qui replace Ang Eng à Oudong. Ben se retire alors à Battambang dont il administre le territoire pour le compte du roi du Siam. À sa mort, l'administration de la province passe à un de ses fils, faisant de Battambang une sorte de principauté héréditaire . Le territoire reste sous la tutelle du Siam et prend le nom de province de Phra Tabong . De 1795 à 1907, la province est gouvernée pendant 112 ans par 6 générations de membres de la famille thaï Abhaiwongsee.
Cette situation de tutelle du royaume du Siam perdure bien après l'arrivée des Français au Cambodge et est officiellement avalisée par le traité franco-siamois du , qui cède ce territoire au Siam en échange du renoncement de celui-ci à son protectorat de fait sur le reste du Cambodge. Le roi Norodom, de son côté, désapprouve avec véhémence cette cession et affirme qu'il refuse d'adhérer . Jusqu'à sa mort, il ne manque aucune occasion pour réclamer la restitution de ce territoire alors qu'en 1900, lors d'un voyage en France, son fils Yukanthor n'hésite pas à présenter Battambang et Angkor comme l' .
Cette concession à un gouvernement de Bangkok en position de faiblesse peut surprendre, mais est motivée par deux éléments principaux. Le premier est que l'objectif principal des Français en Indochine à cette époque est de consolider leurs positions le long du Mékong dont ils espèrent toujours faire une voie navigable jusqu'au cœur de la Chine et ils ne désirent pas s'embarrasser d'un nouveau foyer de troubles potentiels à pacifier. Le second est lié à l'habileté des négociateurs siamois qui, devant les difficultés des tractations au niveau local, décident d'envoyer une délégation à Paris et de traiter directement avec le Quai d'Orsay, peu au fait des subtilités régionales : ainsi ils peuvent conserver Battambang en échange de l'abandon de secteurs qu'ils ont en fait déjà perdus militairement.
thumb|Sculpture de Wat Phnom commémorant le traité franco-siamois de 1907 avalisant la rétrocession des provinces de Battambang, Siem Reap et Sisophon au protectorat français du Cambodge.|alt= Sculpture de Wat Phnom. Mais les choses changent, notamment quand en 1868, l'expédition d'Ernest Doudart de Lagrée conclut à l'impossibilité d'utiliser le Mékong pour naviguer jusqu'en Chine. Le désir alors de récupérer les riches plaines rizicoles de Battambang et les temples d'Angkor se fait jour et fait avec le temps de plus en plus d'adeptes. Un autre traité est signé le , par lequel le Siam s'engage à ne plus faire stationner de troupes sur le territoire de Battambang et autorise les ressortissants français à circuler librement et à y faire commerce. Le , à la suite d'un nouveau traité, une commission est mise en place, chargée de délimiter la frontière entre le Siam et les pays de l'Indochine française. Elle est dirigée du côté français par le commandant Fernand Bernard, qui, s'il n'a pas été initié aux circonvolutions du jeu diplomatique, possède une bonne connaissance du terrain allié à un certain bon sens. Il fait remarquer l'incohérence du tracé prévu, rattachant au protectorat des régions quasi exclusivement peuplées de Thaï. Il propose donc d'échanger le territoire de Battambang contre ceux de Trat et Dan Sai (actuellement dans la province thaïlandaise de Loei). Le traité du entérine ce changement et valide le retour au Cambodge des provinces de Battambang, Siem Reap et Sisophon. Cette réintégration était officialisée le de la même année par la visite du roi Sisowath dans les territoires retrouvés .
Pour commémorer ce retour de Battambang au Cambodge, une stèle fut érigée, représentant un soldat français d’un côté et de l’autre, trois déesses symbolisant les trois provinces retrouvées. Ce monument trône aujourd’hui encore à Phnom Penh, à côté de l’horloge florale de Wat Phnom.
L'administration coloniale transforma la capitale provinciale en rasant les habitations traditionnelles en bois et en les remplaçant par des constructions en dur. Elle améliora aussi les infrastructures en reliant la ville à Phnom Penh par la route et par le rail .
De son côté, dès le , le roi Sisowath avait avalisé la division de la région en 3 provinces, à savoir Battambang, Siem Reap et Sisophon. En 1925, la zone fut redécoupée en 2 provinces, Battambang et Siem Reap, avec Battambang comprenant deux districts : Battambang et Sisophon. En 1940, Battambang comprenait 7 districts, à savoir Battambang, Sangkae, Moung Ruessei, Mongkol Borei, Tœuk Cho, Sisophon et Bei Thbaung.
thumb|left|Les territoires annexés dans les années 1940 par la Thaïlande : en rouge la province thaïlandaise de Phra Tabong dont fait partie Battambang.|alt= la province de Phra Tabong, qui comprend approximativement la province actuelle de Battambang et Pailin; celle de Phibunsongram, Banteay Meanchey, Oddar Meanchey et le nord de celle de Siem reap; celle de Nakhon Champassak celle de Preah Vihear et le sud ouest du Laos.
En 1941, profitant de l’affaiblissement de la France et avec l’aide du Japon, la Thaïlande reprit les territoires qu’elle avait dû céder en 1907. Dans le même temps, un millier de prisonniers de guerre alliés de diverses nationalités furent utilisés avec des habitants locaux pour reconstruire la route qui relie Phnom Penh à Battambang. De plus, une campagne musclée de « thaïsation » fut entreprise dans la région afin de détruire les traces de culture khmère.
Sous la pression de la communauté internationale, la Thaïlande dut rendre les territoires en 1947. Depuis, même si la région est retournée au Cambodge, l’influence thaïlandaise demeure et aujourd’hui encore, le baht reste une monnaie très populaire.