La sociolinguistique est une branche de la linguistique qui étudie comment la société, y compris les normes culturelles, les attentes et le contexte, influent sur le langage et son utilisationCette définition est la plus largement adoptée et a été formulée par le sociolinguiste anglais Peter Trudgill dans son ouvrage intitulé Sociolinguistics: An Introduction to Language and Society, publié en 2000.. Parfois, elle recoupe la sociologie du langage, qui examine l'impact du langage sur la société. La sociolinguistique est également étroitement liée à la pragmatique et à l'anthropologie linguistique.
La sociolinguistique est subdivisée en deux catégories : la micro-sociolinguistique et la macro-sociolinguistique.
a été le premier à utiliser le terme sociolinguistique dans le titre de son article de 1939 intitulé Sociolinguistics in India publié dans la revue Man in India.
Cette discipline considère, avant tout, que le sujet de son étude ne peut être ni la « langue » (au sens saussurien), abordée comme système de signes linguistiques, ni la « compétence » (au sens chomskyen), décrite comme système de règles. Bayon (1996, ) souligne que, dès 1972, D. Hymes développe le concept de « compétence de communication ». Pour ce dernier, il ne suffit pas de connaître la langue. La maîtrise de celle-ci au sein de son contexte social est primordiale..
D’après William Labov, la sociolinguistique doit expliquer et décrire les variations dans l’usage de la langue, tant à l’échelle microsociale (au niveau de l’individu et des relations interindividuelles) qu’à l’échelle macrosociale (au niveau d’une communauté entière). Il s’agit d'une description et d'une explication des variations tant chez des individus pris séparément que dans un groupe plus large. On remarque que le langage est le reflet des relations sociales, et qu'il joue un rôle de marqueur identitaire, ce dont la sociolinguistique doit être en mesure de rendre compte.
Histoire William Labov est souvent considéré, du moins dans la tradition anglo-saxonne, comme le fondateur de la sociolinguistique moderne. C'est lui qui, en 1966, publia The Social Stratification of English in New York City (La Stratification sociale de l'anglais à New York).
L’acte de naissance de la sociolinguistique est signé par Antoine Meillet, qui s’est opposé au Cours de linguistique générale de Ferdinand de Saussure peu après sa publication en 1916 en le critiquant sur plusieurs plans. Saussure qui définit la langue comme étant la partie sociale du langage n’assume pas cet axiome dans ses analyses linguistiques. Néanmoins, Meillet se révolte au niveau du traitement des changements linguistiques. Il écrit : « en séparant le changement linguistique des conditions extérieures dont il dépend, Ferdinand de Saussure le prive de réalité ; il le réduit à une abstraction qui est nécessairement inexplicable ».. La phrase qui semble être la plus contraignante selon Meillet se trouve être celle qui termine le Cours de Linguistique Générale, dit CLG, où les auditeurs de cette œuvre posthume assignent à la linguistique un véritable et unique objet d’étude « la langue envisagée en elle-même et pour elle-même »..
Il y avait cependant des gens qui faisaient de la sociolinguistique « sans le savoir », avant sa reconnaissance en tant que discipline indépendante : les études dialectales, avant même que le terme sociolinguistique ou sociologie de la langue apparaisse, sur les patois prenant en compte la variation géographique; les études sur les contacts de langues (Schuchardt 1842-1927, Harald Weinrich) ; la linguistique historique avec en France des linguistes comme Antoine Meillet, Marcel Cohen, etc.; ou l’anthropologie linguistique avec Franz Boas, Edward Sapir, etc. et bien au-delà en ce qui concerne le rapport langue/pensée (logiciens) et le rapport style/classe sociale.
La constitution de la discipline de la sociolinguistique s'élabore d'abord en France dans les années 1950 avec la parution en 1956 de Pour une sociologie du langage de Marcel Cohen. À partir des années 1960, ce champ de recherches trouve surtout écho aux États-Unis autour d’un groupe dont la plupart des membres vont devenir célèbres dans leur champ respectifcf. Calvet 2003. : Dell Hymes, Joshua Aaron Fishman, John J. Gumperz, William Labov, Charles A. Ferguson, etc. Leur approche peut se résumer à cette sentence célèbre « Étudier qui parle quoi, comment où et à qui »Fishman, 1965.. Les rapports sociaux entre les individus deviennent centraux et non plus périphériques. La sociolinguistique s’est donc constituée en opposition plus ou moins marquée avec la Linguistique structurale issue des travaux de Ferdinand de Saussure et bien sûr avec la Linguistique générative de Noam Chomsky.
La critique d’une certaine conception immanentiste du structuralisme est l'origine de la sociolinguistique. Labov, qui fut l’étudiant de Weinreich, s’oppose à la linguistique structuraliste de Saussure qui ne décrit les faits linguistiques qu’en relation avec d’autres faits langagiers, alors que lui, comme Antoine Meillet (pourtant structuraliste), propose de s’aider de données extérieures, tirées du comportement social, afin d’expliquer certains de ces faits linguistiques.
Dès la fin des années 1960, William Labov ainsi que d’autres chercheurs nord-américains, européens et particulièrement français, remettent en question le structuralisme de Ferdinand de Saussure qui, comme l’indique Henri BoyerBoyer, 2001 : 15., d’un côté, met le sujet (parlant/écrivant) à l'écart dans l’analyse linguistique et, de l'autre côté, met notamment entre parenthèses « des relations complexes certes mais déterminantes entre langue (langage) et société ». En effet, ce qui a attiré l'attention des chercheurs est la présence de nombreux projets, des données empiriques qui ont été mis en place et récoltées avec des études aussi bien sur des communautés peu connues que sur des communautés beaucoup plus connues côtoyées au quotidien. C’est ainsi qu’a commencé à se développer la sociolinguistique.
Variables sociolinguistiques Les travaux qui continuent de se réclamer strictement de l'héritage de William Labov relèvent de la sociolinguistique dite variationniste (d'autres courants ont émergé depuis). Les premières recherches se sont faites par l'interview d'un échantillon, dit représentatif, de sujets parlant concernés. L'accent est mis sur certaines variables qui se doivent, selon Labov :
d'avoir une fréquence d'utilisation élevée ; d'avoir une certaine immunité vis-à-vis d'un contrôle conscient ; de faire partie d'une structure plus grande, et ; d'être aisément quantifiées sur une échelle linéaire.
En général, ce sont les variables phonétiques qui satisfont ces conditions le plus facilement. Les variables grammaticales sont également utilisées et, plus rarement, des variables lexicales.
Quelques variables à signification sociolinguistique Phonétiques le coup de glotte en anglais et les différences de vocabulaire entre anglais U et anglais Non-U ; les allophones de la voyelle nasale dans les lexèmes français d'Europe un et fin ; les voyelles hautes antérieures dans le dialecte de Bâle, où l'allophone non-arrondi est diagnostique de l'élite sociale.
Grammaticales
la double négation en anglais ; l'omission du « ne » lors de la négation en français ; l'emploi en suisse allemand du futur avec le verbe modal « werden », emprunté à l'allemand standard.
Lexicales l'emploi de mots régionaux dans le français romand, par ex. galetas pour grenier, etc. ; la formation et l'utilisation plus ou moins fréquente de mots savants, construits à partir de racines grecques et latines, à côté de mots plus courants ayant connu une longue évolution (œil et oculaire, vocabulaire médical d'origine grecque etc.) ; l'emphatisation et l'assimilation dans les dialectes arabes.
Concepts fondamentaux de la sociolinguistique Bien que la sociolinguistique soit une discipline très vaste, il existe quelques concepts fondamentaux sur lesquels sont basées la plupart des études.
La sociolinguistique étudie le langage en prenant en compte des facteurs externes à la langue, et non en considérant uniquement les structures linguistiques internes. La sociolinguistique envisage l'évolution de la langue dans un contexte social. Facteurs internes : sémantique et syntaxe. Facteurs externes : facteurs économiques, démographiques, sociaux, politiques etc.
Les deux approches ont souvent été menées séparément et considérées comme contradictoires ; toutefois, la sociolinguistique les considère comme complémentaires.
Réseaux sociaux Les recherches en sociolinguistique impliquent la compréhension des réseaux sociaux dans lesquels s'inscrit le langage. Cela peut s'appliquer au niveau macroscopique à un pays ou à une ville, mais aussi au niveau interpersonnel au sein d'un voisinage ou d'une famille.
Variables sociales L'étude sociolinguistique d'une variété peut prendre en considération un large éventail de paramètres sociaux, suivant la problématique traitée. Les plus courants sont la classe sociale, l'âge, le sexe ou encore l'ethnie. Les variables sociolinguistiques sont ensuite comparées avec celles sociales.
On peut constater l'existence de nombreux sociolectes (variétés au niveau social) d'une même langue :
selon l'âge : les langages enfantin, des jeunes, des séniors ; selon le sexe : les langage des femmes, des hommes ; selon les groupes sociaux : les langage des étudiants, des apprentis, des cadres, des ouvriers, des professionnels d'un certain métier, des politiques ; selon la région : importance des accents régionaux et nationaux pour les langues plurinationales ; selon l'ethnie : le langage écrit et le langage parlé dans un contexte d'alphabétisation partielle ; le langage des locuteurs non natifs selon les groupes sociaux et la maîtrise de la langue véhiculaire , etc.
Modèle centre et périphérie Ce modèle centre-périphérie a été repris dans différentes sciences sociales d'abord avec l'analyse de l' économie-monde par l'historien Fernand Braudel, puis avec la notion de système-monde par des sociologues et économistes, théoriciens de la dépendance des pays de la périphérie comme Immanuel Wallerstein et Samir Amin, ensuite par des géographes. À l'ère de la mondialisation économique, il est utilisé aussi en sociolinguistique aux niveaux national et international.
Au niveau national Les langues étant généralement d'une grande complexité, une bonne maîtrise de l'expression orale et écrite est plus fréquente dans les classes aisées ou supérieures (upper-class). Selon Basil Bernstein (Langage et classes sociales), ces classes bénéficient en général d'un code linguistique plus élaboré. Du fait de leur groupe social d'origine et d'un nombre d'années d'étude plus élevé, elles ont eu davantage accès en général à la langue légitime de référence (écriture dans des sociétés traditionnelles, dictionnaires, grammaires, bons auteurs etc.) et à des réseaux socio-culturels privilégiés avec des effets de légitimation et de domination sociale. À l'opposé les enfants des classes populaires, en partie immigrés, pratiquent majoritairement un niveau de langue ou un code langagier plus restreint et plus relâché, subissent un handicap linguistique et vivent davantage à la périphérie du système. Le sociologue Pierre Bourdieu a fait publier aux Éditions de Minuit des auteurs anglo-américains importants de la sociolinguistique comme Basil Bernstein, Langage et classes sociales, J. Gumperz, ou Erving Goffman, Façons de parler ; pour Bourdieu, le capital culturel et langagier est un élément important de son ouvrage La Distinction. Critique sociale du jugement, et il développe ses idées dans Ce que parler veut dire.