Aristote au mont Saint-Michel : les racines grecques de l'Europe chrétienne est un essai de Sylvain Gouguenheim, historien médiéviste français. L'auteur se propose de réévaluer l'apport du monde musulman dans la transmission à l'Occident médiéval de l'héritage culturel grec antique. Prenant le contre-pied de l'historiographie de son époque, il se propose de démontrer que l'Occident chrétien doit l'essentiel de cette transmission et assimilation à ses propres traducteurs et ateliers de traduction, notamment celui du Mont Saint-Michel.

Critiqué par de nombreux spécialistes universitaires, l’ouvrage a donné lieu à des débats intenses, notamment dans la presse généraliste et politique, ainsi que dans quelques ouvrages publiés depuis.

Présentation de l'ouvrage

L'ouvrage reprend le titre d'une étude de Coloman Viola parue en 1967Coloman Viola, « Aristote au Mont Saint Michel », dans ..

Aristote au mont Saint-Michel est, selon son auteur, un essai destiné au grand public et non à des spécialistes. qui ambitionne d'abord de modérer l'apport islamique dans une logique de débat : . En effet, selon l'auteur, la civilisation arabo-musulmane n'a connu qu'une hellénisation superficielle : . À rapprocher de ce qu'écrit Raymond Le Coz : .

Ainsi la majeure partie de cet héritage antique aurait été préservée par les chrétiens orientaux, les Syriaques, entre les ; et d'autre part, l'Occident, au Moyen Âge, n'a jamais été coupé de ses sources philosophiques helléniques (que ce soit à travers les liens entretenus entre le monde latin et Constantinople), via l'œuvre de Boèce, ou à travers l'œuvre des traducteurs européens qui n'ont cessé de se confronter aux textes originaux. Alain de Libera toutefois insiste sur le caractère antihelléniqueL'hellénisme, à condition de lui donner uniquement le sens restreint de « paganisme » est, en effet, rejeté par le pouvoir officiel non seulement à Constantinople mais tout autant dans les sociétés chrétiennes contemporaines du Moyen Âge occidental. : et : . du pouvoir à Constantinople : Interview d'Alain de Libera par Patricia Briel, « Un héritage culturel ne réclame ni don préalable ni testateur », dans : Le Temps, 5 mai 2008 : ..

Gouguenheim va donc à l'encontre de plusieurs médiévistes, dont Alain de Libera . Il conteste également d'autres points de vue, comme ceux de D. Jacquart, F. Micheau et derechef : . Il s'est servi de nombreux travaux et explique plusieurs fois dont à la page 184 de son ouvrage que la a pu conduire certains penseurs .

Selon Gouguenheim, l'Occident ne devrait rien ou presque à la transmission arabe du savoir grec, puisqu'il existe une filière concurrente de traductions latines du grec. Comme « notre » savoir est grec, Gouguenheim tente de montrer, toujours selon Aurélien Robert, que l'Occident n'a aucunement eu besoin de la médiation arabe, mais aussi que les Arabes n’étaient pas capables, faute d'outils linguistiques et conceptuels appropriés, d'assimiler ce savoir grec.

Cette thèse, à savoir que le savoir grec a irrigué l'Europe bien avant la confrontation avec l'Islam, est moins reconnue des spécialistes. En conséquence, Gouguenheim a attiré l'attention sur les moines copistes du mont Saint-Michel, et en particulier sur un personnage, Jacques de Venise, qui a traduit Aristote directement du grec au latin un demi-siècle avant les traductions de l'arabe effectuées à Salerne, en Sicile, et à Tolède ou ailleurs. Mais les contradicteurs de Gouguenheim n'ont pas manqué de rappeler que les références à Jacques de Venise sont nombreuses parmi les historiens modernes et que sa contribution n'a pas été minimisée volontairement.

Gouguenheim insiste sur une autarcie de l'Occident et sur la connaturalité de la culture grecque et de la culture chrétienne ; l'hellénisation limitée – voire manquée – du monde arabe (les Arabes auraient reçu passivement le savoir grec qu'ils n’ont pas su assimiler). Ces deux aspects sont liés pour Gouguenheim, qui assure que c'est parce que la raison est l'apanage des Grecs et des chrétiens que l'islam n’a pu ni s'helléniser ni devenir rationnel. Mais pour Marwan Rashed, Atomism in Late Medieval Philosophy and Theology, Leiden-Boston, Brill, 2009.. Aurélien Robert écrit de plus .

La seconde thèse de Gouguenheim est de réfuter la comparaison des lumières de l'islam avec les Lumières du , comparaison impliquant que le Moyen Âge occidental serait une époque d'obscurantisme. Il réfute également le mythe de l'Andalousie, c'est-à-dire le mythe de l'harmonie où auraient vécu les trois religions monothéistes dans l'Al-Andalus sous pouvoir arabo-musulman. Il formule une question : pourquoi les Arabes qui ont eu accès à l'héritage grec n'en ont-ils pas fait le même usage que les Européens ?

Il faut aussi préciser que la thèse selon laquelle l'héritage grec n'aurait pas été transmis à l'Europe occidentale par le monde musulman était déjà avancée au cours des siècles précédents par certains auteurs tel Pétrarque, qui au s'insurge contre l'emprise des auteurs arabes sur la pensée de ses contemporains ou encore Leonhart Fuchs qui assure en 1535 que les Arabes n'ont rien inventé mais qu'ils ont pillé les Grecs.

L'ouvrage obtient en 2008 le prix Victor Cousin attribué par la section philosophie de l'Académie des sciences morales et politiques.

Polémique médiatique

L'ouvrage est publié en aux éditions du Seuil, dans la collection « L'Univers historique »..

La publication est d'abord saluée par un article du journaliste et philosophe Roger-Pol Droit, « Et si l'Europe ne devait pas ses savoirs à l'islam ? » dans Le Monde des livres du : . Puis dans Le Figaro littéraire du par Stéphane Boiron, professeur à l'université de Rouen et spécialiste du droit canonique.

Un certain nombre d'universitaires et chercheurs réagissent alors dans la presse. Le , Le Monde publie une lettre envoyée par l'historienne des mathématiques grecques et arabes Hélène Bellosta et signée par quarante chercheurs, dont Alain Boureau. Gabriel Martinez-Gros, arabisant et historien de l'Espagne musulmane, et Alain de Libera, historien de la philosophie médiévale : ils lui reprochent de nier, à des fins idéologiques, le rôle joué au Moyen Âge par les intellectuels arabes dans la transmission du savoir grec à l'Europe, ce qui l'amène à écrire des , et de développer une thèse nourrissant celle du prétendu choc des civilisations..

Le , Libération donne la parole à 56 universitaires ou chercheurs du CNRS, dont Barbara Cassin, Alain de Libera et Jacques Chiffoleau, considérant que la démarche de l'auteur n'avait et qu'elle n'était qu'..

Le , un appel est lancé par 200 de l'ENS-LSH (où Gouguenheim enseigne) demandant une enquêtePétition de l'École normale supérieure Lettres et sciences humaines, Télérama, 29 avril 2008.. Ils affirment notamment que . L'historien Patrick Boucheron résume par ailleurs son livre par l'idée que et ce dans le contexte de l'après 11-SeptembreEugénie Bastié, « Tribalat, Guilluy, Smith, victimes de l'universitairement correct ? », Le Figaro, 22-23 décembre 2018, p. 13..

Jean-Luc Leservoisier, conservateur de la bibliothèque d'Avranches depuis vingt ans, et participant depuis 1986 à la sauvegarde et à la mise en valeur des 199 manuscrits médiévaux du mont Saint-Michel dont les traités d'Aristote, écrit : .

À l'inverse, l'écrivain Paul-François Paoli voit dans ces attaques contre Sylvain Gouguenheim du , venant de la française, alors que la question n'aurait suscité dans un autre pays que . Leur but est selon lui de voir l'auteur et de discréditer ses idées. Sylvain Gouguenheim considère pour sa part que les pétitions contre lui ont été lancées .. Néanmoins, cette polémique non moins que l'ouvrage fit l'objet d'un article du journaliste John Vinocur dans l'Emmanuel Lemieux, « La croisade universitaire anti-Gougenheim continue », sur Idee-jour.fr, 31 août 2009... L'essayiste Jean Sévillia considère pour sa part que Gouguenheim est ..

Selon L'Express du , le médiéviste Jacques Le Goff considère la thèse développée par Gouguenheim comme . Il a déploré des attaques contre son jeune collègue, et noté que la pétition contre lui n'a été signée que par . Le Goff l'a invité, à titre de soutien, le , à son émission Les Lundis de l'Histoire sur France Culture au sujet des chevaliers teutoniques..

Les de la première édition sont alors épuisés. Certains arabisants ont en effet pris le parti de Sylvain Gouguenheim. Le , dans Le Figaro, les philosophes Christian Jambet et Rémi Brague soutiennent Gouguenheim, le second s'interrogeant cependant sur la .. D'autre part Rémi Brague, à propos du choix de Gouguenheim d'arrêter son enquête au début du , estime « qu'une présentation d'ensemble aurait permis de mieux équilibrer le propos » puisque « le XIIIe siècle et le début du XIVe siècle constituent en tout cas l'apogée de l’influence exercée sur les penseurs européens par les penseurs arabes, et avant tout par les philosophes.»Rémi Brague, « Grec, arabe, européen : à propos d'une polémique récente », dans Commentaire, , , hiver 2008-2009, .

Enfin le mensuel Causeur consacre un article au procès d'intention et dénonce les méthodes employées pour discréditer l'auteur : tentative de bloquer sa carrière professionnelle, intimidation de sa hiérarchie et de la directrice de la collection ayant accepté son livre, organisation d'un colloque sur son livre sans l'inviter..

Réception universitaire Des comptes rendus très critiques de l'ouvrage sont publiés dès 2008, notamment par Jacques Verger, Sylvain Piron et Max Lejbowicz. Pour Verger, Gouguenheim, qui n'est , ne présente pas une recherche originale et a privilégié les travaux allant dans son sens sans exposer les thèses contraires. Il présente un certain nombre de , notamment sur l'absence de comparaison entre la diffusion des traductions gréco-latines et celle des traductions arabo-latines, et d'explications concernant le succès de celles de Gérard de Crémone et de Michel Scot. Il conteste l'intérêt des Latins pour l'hellénisme en se fondant sur le fait que des autorités médiévales comme Abélard, Oresme, Albert le Grand ou encore Thomas d'Aquin n'apprirent pas le grec (à noter que du côté musulman, Averroès, comme tous les principaux falasifas et théologiens musulmans, ne comprenait pas le grec non plus), que les théologiens du s'opposèrent constamment à l'Église orthodoxe et que les croisés n'hésitèrent pas à s'emparer de Constantinople en 1204. Il conteste aussi que les chrétiens ou juifs qui traduisirent du grec à l'arabe aient appartenu ..

Dans un article intitulé « Sur Aristote et le Mont Saint-Michel : notes de lecture »Paru dans la Revue des sciences philosophiques et théologiques, , 2008, .Réimprimé aux du recueil L’Islam médiéval en terres chrétiennes : science et idéologie mentionné ci-après., le dominicain Louis-Jacques Bataillon, membre de la Commission léonine, relève diverses erreurs commises par Gougenheim à propos des traductions latines d'Aristote effectuées au Moyen Âge et, s'agissant le Mont-Saint-Michel, sa conclusion est formelle : « S'il y avait eu des traductions du grec faites au Mont-Saint-Michel, il devrait en rester au moins des traces, or il n'y en a aucune » ().

Au début de 2009 paraît un recueil de contributions érudites ayant pour titre L'Islam médiéval en terres chrétiennes : science et idéologie. Il vise à réfuter point par point les thèses de GouguenheimVoir par exemple l'article du philologue danois Sten Ebbesen sur Jacques de Venise..