L'ultragauche (ou ultra-gauche) englobe, au sens le plus large du terme, les courants communistes révolutionnaires à la fois marxistes et anti-léninistes pour une partie d'entre eux, issus du spartakisme et du luxemburgismeDans une définition très large, certains y incluent également le bordiguisme (qui est pourtant un courant léniniste). Cela du fait que les bordiguistes, de même que l'ultragauche (mais aussi que d’autres courants), considèrent l'URSS comme un capitalisme d'État..
Certains courants, notamment les militants de la gauche communiste italienne, préfèrent utiliser le terme de , qui caractérise historiquement les courants ayant rompu avec la . Le terme d'« ultragauche » est quant à lui utilisé depuis les années 1920 dans un sens proche de celui du communisme de conseils[La gauche non-léniniste] : « … (a) toujours considéré la révolution d'Octobre comme une révolution bourgeoise, se divise en deux sensibilités, l'une anarchiste, l'autre ultragauche. » (Christophe Bourseiller dans Nouvelles Fondations, n° 7-8, décembre 2007).. Outre son antiléninisme, l'ultragauche se distingue du reste de l'extrême-gauche et de la gauche radicale par son rejet de l'électoralisme, du syndicalisme, de l'antifascisme, et des luttes de libération nationale. Elle ne se reconnaît ni dans les partis politiques ni dans les formes d'action individuelle. L'ultragauche ne se reconnaît pas dans les pratiques minoritaires de lutte armée des groupes de guérilla. Elle ne se reconnaît pas non plus dans l'anarchisme et critique tout marxisme officiel et dogmatique en s’appuyant sur la critique formulée par Marx contre les idéologies. Pour l'ultragauche, c'est la grève générale qui doit permettre au prolétariat de s'emparer des moyens de production. Le courant conseilliste se réfère à l'expérience de démocratie directe des conseils ouvriers apparus en Allemagne en 1918. Pour les conseillistes, ces assemblées ouvrières sont la première étape d'une révolution autogestionnaireAnton Pannekoek, Les Conseils ouvriers (1942), Spartacus, 1982..
L'expression fait cependant l'objet de définitions contradictoires, notamment en France« C'est un mot-valise popularisé par Michèle Alliot-Marie après l'affaire de Tarnac en 2008. C'est sous cette appellation que l'on regroupe les mouvements d'extrême gauche nés après Mai 68 et qui refusent le principe de toute organisation centralisée », Serge Cosseron, « Les militants d'ultragauche ont “une volonté d'aller au contact des forces de l'ordre” », Le Parisien, 18 octobre 2017, lire en ligne..
Définition
Michel Winock estime que l'ultra gauche puise dans deux influences : la révolution bolchévique et l'un des courants de la Révolution française (notamment Gracchus Babeuf et sa ).. Elle ne croit pas dans les élections démocratiques : Winock met en avant que, de Blanqui à Sartre, le slogan pourrait être le fil rouge de ce courant de pensée, et, lorsqu'ils participent aux élections, il s'agit avant tout d'opérations de propagande (Winock prend en exemple Arlette Laguiller de Lutte ouvrière). L'ultragauche se divise en plusieurs courants : anarchisme, anarcho-syndicalisme, trotskistes, pivertistes, luxembourgistes, conseillistes ou encore maoïstes, et chercherait à établir .
Christophe Bourseiller, auteur du livre Histoire générale de l'ultragauche, distingue en cette dernière quatre grandes familles : la gauche germano-hollandaise associée dès les années 1920 au communisme de conseils, les situationnistes, les « Italiens » qui se réclament plus ou moins de la pensée d'Amadeo Bordiga, enfin les communistes libertaires dont Daniel Guérin est un des représentants à partir des années 1960. Cette définition très large de l'ultragauche est cependant très critiquée, le bordiguisme étant un courant léniniste, ce qui ne correspond donc pas à la définition de l'ultragauche comme courant marxiste antiléniniste. En outre, Daniel Guérin a milité tout au long de sa vie sur des positions syndicalistes, ce qui l'opposait là aussi à l'ultragauche.
Les militants et théoriciens que l'on peut classer à l'ultragauche ne sont ni staliniens, ni trotskistes, ni maoïstes, ni anarchistes. La référence au marxisme est un critère d'appartenance qui exclut bon nombre d'organisations libertaires. Leur point commun : il s’agit de petits groupes de théoriciens venus du marxisme, qui se sont appliqués à repenser la « doctrine » et à relire les textes fondateurs. Partant d’une critique du bolchévisme russe, les « ultragauche » en viennent à remettre en question le léninisme en s’appuyant sur Karl Marx. C’est le cas, par exemple, d’Anton Pannekoek, Otto Rühle, ou Herman Gorter, dans la première moitié du (voir l'article Gauche germano-hollandaise). Certains poussent ensuite la critique jusqu’à un dépassement du marxisme, à l’exemple de Cornelius Castoriadis après la fin de Socialisme ou barbarie dans les années 1960 (il quitte alors « l’ultragauche »). On voit enfin des penseurs issus de ce courant remettre en question la politique elle-même. C’est le travail entrepris par Guy Debord et l’Internationale situationniste à partir des années 1950Christophe Bourseiller sur christophebourseiller.zumablog.com (cet article a été publié dans Nouvelles Fondations n° 7-8, décembre 2007)..
Lors des grèves du mouvement contre le contrat première embauche (2006) ou contre la loi relative aux libertés et responsabilités des universités (2007) et durant les manifestations, des « anarchistes autonomes » sont parfois qualifiés par erreur d’« ultragauche ». De la même façon, en 2007 et fin 2008, le terme a servi aux médias français pour qualifier de façon erronée les « anarcho-autonomes »« Les nouveaux combattants de l'ultragauche » et « Italie : Les Brigades rouges ne sont pas mortes » sur lepoint.fr..
Outre son opposition au léninisme et au syndicalisme, l'ultragauche se caractérise également par un rejet de l'antifascisme et du soutien aux luttes de libération nationale, tous les deux considérés comme des luttes « interclassistes ».. Enfin, l'ultragauche ne se reconnaît pas non plus dans l'insurrectionalisme des différents mouvements de guérilla qui jalonnent l'histoire du . Privilégiant « l’action autonome en tant que classe », Anton Pannekoek s'oppose aux actes individuels et écrit que « c’est de la classe, poussée par des forces sociales massives, que doit venir toute initiative »Anton Pannekoek, « L’acte personnel », Persmateriaal Internationale Communisten n°7, mars 1933.. Pour cette raison, les différents groupes d'inspiration maoïste ou guévariste sont dénoncés comme des aventures militaristes et putschistes, comme des initiatives minoritaires se substituant à l'action de la classe ouvrière. Dans cette logique, l'ultragauche ne se reconnaît pas non plus dans l'action des différents groupes armés européens comme les Brigades Rouges, la RAF, ou en France Action directe. Ce rejet de la guérilla distingue clairement l'ultragauche des autonomes. Contrairement aux groupes se référant au banditisme révolutionnaire ou privilégiant l'action émeutière, l'ultragauche se réfère quant à elle principalement aux mouvements de grève. C'est seulement dans la grève que peuvent naître les "conseils ouvriers" (les assemblées ouvrières) et que les travailleurs peuvent se réapproprier les moyens de production pour instaurer l'autogestion. Cette conception conseilliste est cependant remise en cause à partir des années 1970 par le courant communisateur, qui abandonne la référence à la démocratie directe des conseils ouvriers. Cette deuxième ultragauche ne se positionne plus sur le caractère démocratique des luttes ouvrières mais sur leur capacité à abolir les rapports marchands.
Jacques Leclercq emploie ainsi parfois le terme pour désigner divers courants radicaux, voire violents, incluant des groupes anarchistes, autonomes ou anarcho-syndicalistes« Ultra gauche : Qui sont ces groupuscules redoutés par les forces de l'ordre ? », 20 Minutes, 21 octobre 2017..
Histoire de l'ultragauche L'ultragauche au Les événements fondateurs de 1917-1921 vignette|Rosa Luxemburg est la première en 1917 à défendre une conception démocratique du communisme contre la dictature bolchévique mise en place par Lénine en URSS. En 1906, Rosa Luxemburg publie Grève générale, parti et syndicats. En opposition avec Lénine, elle soutient que le parti ne doit aucunement diriger le prolétariat. La révolution russe de 1905 a éclaté spontanément, ce qui remet en cause le rôle du parti. La voie préconisée est celle de l'auto-organisation du prolétariat, qui mène à la révolution prolétarienne.
En , on parle de « spartakisme », d'après le nom de la ligue Spartacus (Spartakusbund), où militent notamment Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht. La ligue Spartacus fait partie en 1917-1918 de l'USPD, qui regroupe la minorité exclue du Parti social-démocrate d'Allemagne (SPD) qui s'était opposée au vote des crédits de guerre. Les opposants avaient été exclus du SPD en 1917. Le , à la suite de la mutinerie des marins de la flotte allemande dans le port de Kiel, un conseil d'ouvriers et de marins est créé et la révolution allemande de 1918 s'étend dans de nombreuses villes allemandes. Les Spartakistes ont pour programme :
Au congrès national des conseils ouvriers qui se réunit en , les Spartakistes sont cependant minoritaires par rapport au SPD qui décide que le sort de l'Allemagne doit être réglé par une Assemblée constituante. Les spartakistes quittent l'USPD et créent le Parti communiste d'Allemagne (KPD). Le SPD et les corps francs du général Maerker noient la révolte spartakiste dans le sang. Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht sont assassinés en .
Dès 1919, la direction du KPD s'emploie à évincer son aile gauche, c'est-à-dire des militants qui sont sur des positions anti-électoralistes (c'est-à-dire opposés à toute participation aux élections) et antisyndicales. L'exclusion de ces militants en est à l'origine de la naissance du Parti communiste ouvrier d'Allemagne (KAPD), première organisation « ultragauche » d'importance. Dans son pamphlet qui sera connu sous le nom de La Maladie infantile du communisme (le gauchisme) Lénine prend à partie les dirigeants du KAPD en insistant sur ce que sont selon lui les priorités de l'heure : participer aux élections, entrer dans les syndicats, et chercher des alliances à droite :
À partir de fin , et jusqu'en 1920, il se produit en Italie une sorte d'insurrection pratiquement synchrone avec la révolution russe et la révolution allemande de 1918-1919. À Turin, les ouvriers dressent des barricades, s'emparent de dépôts d'armes et fraternisent avec les soldats. En 1919, les paysans occupent des grandes propriétés et s'organisent en coopératives, des magasins de Milan sont pillés. Jusqu'en 1920, des comités de grève se forment à l'écart des syndicats.
Le , les insurgés de la révolte de Kronstadt envoient un message radio « aux ouvriers du monde entier », dans lequel ils déclarent :
Dans leur journal, les insurgés dénoncent le capitalisme d'État des bolcheviks« Le Soviet de Kronstadt : Pourquoi nous combattons »..
De 1920 à 1939 La gauche germano-hollandaise de 1920 à 1939 Le congrès de fondation du KAPD se tient les 4 et . Il compte alors une cinquantaine de milliers d'adhérents et comprend parmi ses fondateurs Herman Gorter et Otto Rühle. Le premier acte du nouveau parti est de déclarer son rattachement à la Troisième Internationale fondée par les bolcheviques russes. Le programme du parti insiste sur la nécessité de l'antiparlementarisme, rejette les syndicats et préconise la mise en place de conseils ouvriers pour mener à bien le processus révolutionnaire.