Stephanus Johannes Paulus « Paul » Kruger, né le à Bulhoek dans la colonie du Cap en Afrique du Sud et mort le à Clarens en Suisse, est un chef militaire boer, un homme politique et un chef d'État qui fut président de la République sud-africaine (ou Transvaal) de 1883 à 1902. Généralement surnommé (« Oncle Paul » en afrikaans) ou encore Mamelodi (par les populations noires du Bushveld), il a représenté l'incarnation du nationalisme afrikaner (Afrikanerdom) en lutte contre le Royaume-Uni durant la seconde guerre des Boers entre 1899 et 1902.
Né dans l'Est de la colonie du Cap, Kruger participa durant son enfance au Grand Trek à la fin des années 1830. Il ne reçut presque aucune éducation en dehors de son apprentissage religieux. Protégé du chef voortrekker Andries Pretorius, il assista à la signature du traité de Sand River avec le Royaume-Uni en 1852 et dans les années qui suivirent, il joua un rôle déterminant dans les politiques de la jeune république sud-africaine du Transvaal en servant de médiateur lors des fréquentes luttes de pouvoir. En 1863, il fut élu commandant-général (chef des armées du Transvaal) et occupa cette fonction pendant une décennie avant de démissionner après l'élection du président Thomas François Burgers (1872).
Paul Kruger fut nommé vice-président en 1877, peu avant que la République ne soit annexée par le Royaume-Uni pour devenir la colonie du Transvaal. Au cours des trois années qui suivirent, il mena deux délégations à Londres pour protester contre cette annexion et devint le chef de file du mouvement indépendantiste qui parvint à ses fins lors de la première guerre des Boers de 1880-1881. Élu président en 1883, il mena l'année suivante une troisième députation qui signa la convention de Londres par laquelle le Royaume-Uni reconnaissait le Transvaal comme un État indépendant.
La découverte de diamants et surtout d'or dans la région entraîna un afflux massif de colons britanniques, appelés uitlanders (« étrangers ») dans la langue des Boers. L'industrie minière qu'ils développèrent fournissait la quasi-totalité des revenus de la République sud-africaine mais le gouvernement de Kruger refusa de leur donner les mêmes droits civiques de peur qu'ils ne prennent l'ascendant politique sur les Boers. Ce problème et les tensions avec le Royaume-Uni dominèrent le reste de la présidence de Kruger et ils débouchèrent finalement sur la seconde guerre des Boers (1899-1902). Kruger rejoignit l'Europe pour y chercher des alliés quand la guerre tourna à l'avantage des Britanniques en 1900 et il refusa de retourner en Afrique du Sud après la victoire de ces derniers. Il mourut en Suisse à l'âge de en 1904 et sa dépouille fut inhumée dans le de Pretoria lors de funérailles nationales.
Icône de l'histoire afrikaner, ses admirateurs le considèrent comme étant un héros populaire tragique qui a lutté courageusement contre le colonialisme et l'impérialisme britannique alors que ses détracteurs, pour son refus d'étendre le droit de vote aux uitlanders, pour son interprétation littérale de la Bible et pour la place de sa foi religieuse dans ses prises de décision, le voient comme ayant été le défenseur opiniâtre d'un mode de vie et d'une vision du monde allant à contresens de l'histoire et de la modernité.
Jeunesse Enfance Stephanus Johannes Paulus « Paul » Kruger est né le à Bulhoek dans la colonie du Cap. Il était le troisième enfant et second fils de Casper (ou Kasper) Jan Hendrik Kruger (1801-1851) et d'Elsie (Elisa, née Steyn). La famille était afrikaner (ou boer) néerlandophone avec une ascendance majoritairement allemande, française huguenote et néerlandaise. Les ascendants paternels de Paul Kruger habitaient en Afrique australe depuis 1713. Jacob Krüger (1690-1749), originaire de Berlin, arriva à l'âge de au Cap en tant que soldat de la Compagnie néerlandaise des Indes orientales. Ses enfants abandonnèrent le umlaut de leur nom de famille, une pratique courante pour les Sud-Africains d'origine germanique et au cours du siècle qui suivit, leurs descendants s'implantèrent de plus en plus à l'intérieur des terres. Du côté de sa mère, les ancêtres de Paul Kruger résidaient en Afrique du Sud depuis 1668 et faisaient partie de la classe supérieure. Son arrière-grand-oncle Hermanus Steyn (1743-1804) avait présidé la république autoproclamée de Swellendam qui s'était révoltée contre le pouvoir de la Compagnie en 1795. Selon le généalogiste Keith Meintjies, Paul Kruger s'inscrit également dans la lignée de Krotoa (Eva) une femme khoï, qui avait servi comme interprète pour les colons néerlandais lors de la fondation de la colonie du CapIn the beginning there was Eva, IOL, 10 octobre 2004What’s in a South African name? From Krotoa to Van der Stel, Brand South Africa, 15 septembre 2017.
Bulhoek était le nom de la ferme familiale des Steyn que le père d'Elsie, Douw Gerbrand Steyn, avait créée en 1809. Les Kruger et les Steyn se connaissaient bien et Casper se rendit plusieurs fois à Bulhoek durant son adolescence. Elsie et lui se marièrent à Cradock en 1820 alors qu'il avait et elle 14 ans. Le couple eut une fille, Sophia (1821-1896), et un garçon, Douw Gerbrand, avant la naissance de Paul en 1825. Les deux premiers prénoms de l'enfant, Stephanus et Johannes, avaient été choisis en référence à son grand-père paternel mais ils étaient rarement utilisés ; l'origine du troisième prénom, Paulus, est inconnue mais son biographe Johannes Meintjes écrivit en 1974 que . Suivit ensuite un troisième garçon prénommé Tjaart (1829-1889)généalogie Kruger
Paul Kruger fut baptisé à Cradock le et ses parents achetèrent peu après une ferme à Vaalbank près de Colesberg dans la région reculée du nord-est de la colonie du Cap. Sa mère mourut en 1834 alors qu'il avait et son père se remaria avec Heiletje du Plessis. Hormis la lecture et l'écriture qu'il apprit au sein de sa famille, l'éducation du jeune Kruger se limita à trois mois avec un tuteur itinérant dénommé Tielman Roos et à l'enseignement religieux calviniste de son père. À l'âge adulte, Kruger avança qu'il n'avait jamais rien lu d'autre que la Bible.
Grand Trek
vignette|Carte des routes empruntées par les Voortrekkers durant le Grand Trek des années 1830 et 1840 En 1835, Casper Kruger, son père et ses frères Gert et Theuns ainsi que leurs familles déménagèrent et s'installèrent près de la rivière Caledon à l'extrémité nord-est de la colonie du Cap. Fondée au milieu du par la compagnie néerlandaise des Indes orientales, la colonie était passée sous contrôle britannique à la suite du traité anglo-néerlandais de 1814. Le mécontentement boer lié à l'imposition de l'anglais comme seule langue officielle et à l'interdiction de l'esclavage en 1834 déboucha sur le Grand Trek, la migration de milliers de « Voortrekkers » néerlandophones dans la région entre les rivières Orange et Vaal au-delà de la limite nord-est de la colonie. Si de nombreux Boers se plaignaient de l'administration britannique, ce n'était pas le cas des Kruger qui avaient toujours coopéré avec les Britanniques et ne se sentaient pas concernés par l'abolition de l'esclavage étant donné qu'ils ne possédaient pas d'esclaves. Pour ces raisons, ils n'étaient pas particulièrement intéressés par l'idée de quitter la colonie.
Au début de l'année 1836, un groupe de voortrekkers mené par Hendrik Potgieter traversa l'exploitation des Kruger. Potgieter, qui envisageait la création d'une république boer, convainquit la famille de les rejoindre. Le père de Kruger poursuivit l'éducation religieuse de ses enfants durant le trek en leur faisant écrire ou réciter de mémoire, après chaque repas, des passages bibliques comme cela était la coutume chez les Boers durant le Grand Trek. Lors des arrêts, des salles de classe étaient improvisées à l'aide de roseaux ou de buissons et les Boers les plus éduqués se relayaient pour donner des cours.
vignette|gauche|alt=Peinture de chariots bâchés accompagnés de bétail|Illustration du Grand Trek réalisée en 1909 La région du Highveld, où arrivèrent les Voortrekers, était habitée par les Ndébélés (ou Matabélés) du roi Mzilikazi apparentés aux Zoulous du sud-est. Le , le jeune Kruger, alors âgé de participa à la bataille de Vegkop, durant laquelle entre et matabélés menés par Mzilikazi attaquèrent sans succès le laager boer, un terme désignant un cercle de chariots. Kruger et les autres enfants assistèrent les adultes en fabriquant des balles tandis que les femmes et les adolescents aidèrent la quarantaine d'hommes du groupe. Kruger fut particulièrement marqué par l'affrontement qu'il pouvait décrire avec force détails jusqu'à la fin de sa vie.
En 1837 et 1838, la famille Kruger et le groupe de Potgieter continuèrent vers l'est dans le Natal. Ils y rencontrèrent le missionnaire américain qui eut une forte influence spirituelle sur le jeune Kruger. Le roi zoulou Dingane signa un traité d'amitié avec Potgieter mais il revint cependant rapidement sur sa décision et fit massacrer la centaine de personnes du groupe de Piet Retief ainsi que 500 autres lors du massacre de Weenen. Kruger rappela par la suite comment son groupe fut attaqué peu après celui de Retief et décrivit . Il indiqua également que et que .
Ces événements poussèrent le groupe à rebrousser chemin vers le Highveld et ils obligèrent les Matabélés à migrer vers le nord au-delà du fleuve Limpopo dans ce qui devint le Matabeleland. Kruger et son père s'installèrent alors au pied des montagnes du Magaliesberg dans le Transvaal. Dans le même temps, dans le Natal, Andries Pretorius écrasa l'armée zouloue lors de la bataille de Blood River le , une date fondatrice dans l'imaginaire boer et qui fut célébrée sous le nom de jour du vœu.
Burgher vignette|alt=Portrait d'un homme portant une veste sombre avec un chapeau blanc. Son bras gauche est en écharpe et il tient un fusil dans sa main droite.|Andries Pretorius eut une grande influence politique sur le jeune Kruger Les traditions boers de l'époque voulaient qu'au moment de l'accession au statut de citoyen doté du droit de vote, appelé burgher, à l'âge de , chaque homme choisisse deux fermes de , une pour l'agriculture et l'autre pour l'élevage ; Kruger décida de s'installer à Waterkloof près de Rustenburg dans les monts Magaliesberg. Cela fait, il demanda immédiatement la main de Maria du Plessis, la fille d'un Voortrekker qui n'avait que quatorze ans. Ils se marièrent à Potchefstroom en 1842. La même année, il fut élu un rôle associant les missions civiles d'un magistrat et d'un administrateur avec un grade militaire équivalent à celui de lieutenant. Meintjes note qu'il s'agissait d'un .
Comme tous les pionniers, Kruger était un cavalier émérite et un soldat accompli dans le domaine de la guerre de guérilla. En plus de son néerlandais natal, il avait des bases en anglais et dans plusieurs dialectes africains. Il avait abattu un lion pour la première fois durant son enfance. Par la suite, il indiqua qu'il avait quatorze ans mais Meintjes suggère qu'il aurait pu n'en avoir qu'onze. Il faillit être tué à plusieurs reprises durant ses parties de chasse et en 1845, alors qu'il chassait le rhinocéros le long de la rivière Steelpoort, son fusil à éléphant d'un calibre de explosa dans ses mains et lui arracha une grande partie du pouce gauche. Après avoir enroulé sa main avec un foulard, Kruger retourna au camp où il fut soigné avec de la térébenthine. Le médecin suggéra l'amputation de la main mais il refusa et coupa ce qui restait de son pouce avec un canif. Quand la gangrène sembla se propager au bras, il plaça sa main dans l'estomac d'une chèvre récemment tuée selon un remède traditionnel boer. Il indiqua par la suite que . La blessure mit plus de six mois à guérir mais il n'attendit pas aussi longtemps pour recommencer à chasser. vignette|gauche|alt=Photographie d'une maison blanche avec une grande terrasse abritée dans un paysage steppique.|Boekenhoutfontein, la ferme de Kruger près de Rustenburg